Captif

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Plus le temps passait et plus le seigneur Prask se mordait les doigts. Chaque seconde de perdue était une chance de survie en moins pour Lakr. La date de la soirée de ce scélérat de Kalr n'était pas encore tombée mais Prask la redoutait déjà. Quel plan tordu le ministre de la démoniapole avait-il inventé ? Se pouvait-il qu'il soit sincère ? Non, il y avait trop de coincidences étranges pour que ce soit le cas. De toute façon on ne pouvait pas lui faire confiance.

Ainsi Prask se demandait tout cela, assis sur son lit, un livre ouvert sur les genoux. Il n'arrivait pas à se concentrer, trop d'interrogations lui traversait l'esprit. Il allait se replonger dedans lorsqu'on frappa à la porte. Décidemment, jamais cette porte n'avait jamais été autant maltraitée que ces derniers mois.

Le ministre cacha à la hâte son livre sous son oreiller et s'approcha de la porte.

  • Qui me demande ?
  • Un ami et collègue ! répondit une voix enjouée.

Oh non, le moment était venu. Prask ouvrit.

  • Seigneur Kalr, que me vaut ce plaisir ? La date de la soirée est fixée, c'est cela ?
  • Oh, elle le sera ce soir ! fit-il en entrant sans gêne et en s'asseyant sur le lit. Non, je venais simplement vous proposer une petite sortie. Le seigneur Qualamka a ramené de ses expéditions quelques curiosités, en tant que ministre de l'Information je me disais que vous serez intéressé de découvrir cela au plus vite ?

Evidemment, lorsque Kalr jouait sur sa fonction, Prask ne pouvait pas faire grand chose, excepté serrer les dents. Il était de son devoir de tout savoir et voilà que le dirigeant de la démoniapole débarquait en expliquant qu'il ignorait quelque chose. Encore un piège bien pensé. Mais Prask n'avait aucune envie d'y aller avec lui.

  • J'y irai plus tard, si vous me le permettez. Je suis fatigué et j'aimerais me reposer.
  • Oh bien sûr je comprend, vous vous surmenez mon cher ami ! En même temps cela serait vraiment dommage de rater une telle occasion, le seigneur Qualamka nous offre une entrée en avant-première ! Il ne pourra pas être là, malheureusement, mais nous devrions en profiter !

En disant ces mots, le seigneur Kalr s'allongea sur le lit, laissant ses grandes jambes d'échassier dépasser... et posant sa tête près de l'oreiller sous lequel était le livre interdit. Prask se raidit encore plus, se maudissant de ne pas l'avoir mieux dissimulé, mais s'efforça de ne rien laisser paraître.

  • Dois-je vous rappeler que vous êtes chez moi ?
  • Je le sais, ne vous inquiétez pas, fit-il en se redressant. D'ailleurs votre appartement est charmant, quoi qu'un peu trop austère à mon goût. Mais soit, si vous ne voulez pas y aller, je trouverais quelqu'un d'autre. Pourquoi ne pas inviter votre père, tiens ! Il paraît que cela fait longtemps que vous ne l'avez pas vu.

Prask releva brusquement la tête. L'enflure ! Son sourire innocent ne le trompait pas, il savait, c'était certain ! Kalr maniait l'information comme personne, encore mieux que le Spectre. Même s'il le niait, il connaissait le différent qu'il avait avec son père. Prask serra les dents.

  • Laissez mon père en dehors de ça. Vous êtes donc si désespéré ? Très bien, je vous accompagnerai cette fois.
  • Oh, vous êtes trop bon, Prask ! le remercia Kalr avec ce qui semblait être un sourire en coin.

Trop bon, oui... Sans doute. Surtout trop naïf, Kalr n'allait pas le lâcher maintenant. Mais si cela permettait de le distraire au moins un peu...

Prask s'habilla donc et suivit le seigneur Kalr a contrecoeur.

  • Prenons un fiacre, dit Kalr, nous irons plus vite ! Et surtout nous ne serons pas dérangés par une foule d'affreux lèche-bottes.

Prask hocha la tête, même si les lèche-bottes étaient bien le dernier de ses problèmes. De toute façon ses apparitions étaient si rares qu'il aurait pu passer dans les rues incognito.

Ils quittèrent le deapalace. Le trajet sembla très long à Prask. La compagnie trop bavarde à son goût du seigneur Kalr l'agaçait et il n'avait aucune envie d'être là, il avait l'impression de perdre son précieux temps. Mais il devait conserver sa couverture, même si cela l'obligeait à jouer au visiteur.

Ils s'arrêtèrent au coeur de Kranodépolis, sur la place noire, la plus fréquentée sans doute. Il y avait déjà de l'animation, nombre de démons étaient amassée devant des grilles d'acier, fermées.

  • C'est ici ! lâcha gaiement Kalr.

Prask eu un petit frisson et ses mains se cripèrent malgré lui. Tant de gens le mettaient mal à l'aise. Il était hors de question qu'il entre dans cette foule !

  • Ne vous inquiétez pas, cher ami, ces visiteurs ne vont pas nous gâcher la journée ! Nous sommes VIP après tout... Le zoo n'ouvre que dans deux heures, nous avons le temps.

Le ministre de la démoniapol s'avança vers une petite porte en retrait. Prask, lui, était resté sur autre chose. Sa colère monta d'un cran.

  • Le zoo ? C'est pour un simple zoo que vous m'avez fait venir ?
  • Hum, non, sourit le démon blond. Celui là est un peu spécial.

Il ouvrir la porte et entra dans le parc.

  • Après vous ! fit-il avec un geste élegamment caricatural.

Le Spectre avait de moins en moins envie de le suivre, cependant il était trop tard pour reculer. A l'intérieur, il tourna la tête vers les démons qui regardaient, curieux, les affiches. Ironiquement, ils en savaient sans doute plus que lui sur ce zoo. Puis il sursauta. Il venait de reconnaître Dame Laki parmi la foule. Elle avait l'air perplexe, mais son masque l'empéchait de le dire avec certitude. Puis elle releva la tête et leurs regards se croisèrent. Prask détourna les yeux en premier. Il n'avait rien à voir avec elle, surtout en ce moment. Ses recherches sur elle n'avaient rien donné, tout ce qu'il savait, c'était qu'elle ignorait tout de la vie de la cour. Cela expliquait peut-être pourquoi elle se mêlait aussi facilement aux gens du peuple.

  • Seigneur Parsk ? Tout va bien ?
  • Oui, pardon, répondit Prask en rejoignant Kalr. J'étais perdu dans mes pensées.
  • Vous devriez apprendre à vous en détacher de temps en temps. Nous arrivons vers le clou du spectacle.

Ils passèrent devant quelques enclos vides. Puis Kalr s'arrêta devant la porte d'un petit bâtiment, se retourna vers Prask et lâcha :

  • Voilà la surprise. Ils sont juste derrière.

Prask hausse les sourcils, se demandant ce qu'il y avait de si passionnant.

Lakr poussa la porte et laissa entrer Prask. Ce dernier mit un temps pour comprendre ce qu'il voyait. Puis il écarquilla les yeux.

Derrières les barreaux du zoo se trouvaient des humains.

  • Ne sont-ils pas incroyable ? affirma Kalr alors que Prask était trop ébahi pour parler. C'est le seigneur Qualamka qui en a ramenés quelques-un des ses batailles. Bientôt tous les démons pourrons savoir à quoi ressemble cette race que nous dirigerons un jour.

Prask serra les dents. Son instint pratique le poussait à les observer comme n'importe quel sujet d'étude, cependant il trouvait cette expérience singulièrement déplaisante. Il n'avais jamais vu d'humain autrement qu'en illustration dans de vieux livres et ce qui lui apparaissait là lui semblait être un miroir déformant. Un des humains avait la peau halée et les cheveux blonds, une autre était pâle et arborait une longue chevelure obscure. Elle lui faisait penser à Arnala. Quand les humains les virent, il se réunirent entre groupe, les visages graves. A moitié dévêtus, ils portaient des haillons et d'étranges vêtements, probablement censés être "exotiques". Ils étaient si petits comparés à eux, certains était même deux fois moins grand que le seigneur Kalr. Ils semblaient si faibles. Et pourtant ils avaient deux bras, deux jambes, un visages, des mains, tout comme eux. Ils étaient à la fois si semblables et si différents...

Le ministre commença à regretter d'être venu. Il y avait une dizaine d'humains dans ce premier enclos, mais ce n'était pas le seul. Prask observa rapidement les lieux. Il y avait cinq ou six enclos, plutôt grands, mais pas assez pour plus de cinq humains. La ridicule maison dans le fond ressemblait davantage à une niche. Seule une grille séparait les exposés des visiteurs. Un homme serrait contre lui un minuscule humain, probablement un enfant qui n'avait rien à faire là. Une jeune femme, rousse et droite, fixait Prask avec une expression de défi. Ce fut lui qui détourna le regard.

Kalr s'approcha d'une cage et aggripa un barreau.

  • Difficile de penser que nous sommes encore en guerre contre eux, n'est-ce pas ? Que ce sont ces êtres qui arrivent à nous résister. L'Empire Ancestral est censé être tout-puissant et pourtant ces petites choses arrivent à nous infliger de lourdes pertes. Vraiment, c'est à se poser des questions sur la puissance de notre propre nation.

Prask se tourna, surpris, vers lui.

  • Depuis quand doutez vous de notre nation et de notre empereur ?
  • Depuis un certain temps, en fait. Voyons, Prask, nous pouvons parler librement ici. Nous sommes du même camp. Je n'oserais jamais dire ça devant le seigneur Qualamka mais avec vous, qui savez tout, nous pouvons nous comprendre. Nous sommes pareils. Nous voyons les faiblesses du régime avant tous. Si nous unissions nos forces, nous aurions presque, à nous deux, plus de pouvoir que l'Empereur lui-même.
  • Parlez-vous sérieusement ?
  • Bien sûr ! Je ne vous demande pas de faire la révolution... Mais finalement, ceux qui détiennent réellement le pouvoir de faire taire les opposants, ce sont nous. Et nous avons nos propres opposants. Mais je m'égare, profitons plutôt de cette sympathique exposition au lieu de causer politique !

Le seigneur Prask dévisagea son collègue. Décidémment il était fort mystérieux. Pendant un instant, il lui sembla aussi moins maléfique. Il se reprit vite : ce démon avait tué beaucoup des siens. Pourtant... Prask n'avait-t-il pas fait de même en dénonçant les propriétaires de livres ?

Au milieu de tous ces humains en cage, Prask était plus perdu que jamais. S'ils avaient vraiment un si grand pouvoir... pourraient-ils sauver Lakr ?

  • Vous parlez d'un... pouvoir, commença Prask. Pensez-vous que vous pourriez... me rendre un service ?

Le regard vert du démon blond se tourna vers lui.

  • Tout dépend du service, fit-il en souriant. Pourquoi ?

Prask regrettait déjà son intervention. S'il lui demandait d'aider Lakr à échapper au pouvoir, ne serait-ce pas confirmer les soupçons ?

  • Pour rien. C'est simplement bon à savoir.

Les yeux de Kalr pétillèrent.

  • Ça serait un plaisir de vous aider, mon ami. J'espère que vous ferez de même. Hé bien, ce fut une belle journée. Je vous propose de laisser ces humains et de rentrer au palais, qu'en dites-vous ?

Prask hocha la tête, prudent. Quand il referma la porte de sa chambre, des images le tourmentaient encore. L'homme et l'enfant. Le regard plein de haine de la jeune femme rousse. Le sourire charmeur de Kalr.

Et lui-même derrière une grille.

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