Chapitre 1 : Henry (Partie 1)
Sur la crête, Henry est allongé dans la boue, immobile. À ses côtés, Gisèle, et derrière eux, Charlie, les doigts crispés sur une arbalète de poing bien trop grande pour elle.
— Respire par le ventre, Charlie, murmure Gisèle sans la quitter des yeux. Si tu trembles, le carreau dévie. Si le carreau dévie, Silas meurt.
À vingt mètres de là en contrebas, caché derrière un affleurement, Silas lève une main gantée de cuir noir. D’un geste vif, il trace un cercle dans l’air : encerclement.
Le silence n’est rompu que par le roulement des chariots alors que les autres écuyers se déploient discrètement autour du convoi de mercenaires. Leurs pas sont souples sur la pierre rendue glissante par une pluie fine.
Silas siffle. Un son court, semblable à celui d’un rapace. Althéa et Korr lancent des grappins lestés dans les roues du premier chariot. Le bois craque, le convoi pile.
— Maintenant, Charlie ! ordonne Henry.
L’apprentie lâche son trait. Il se loge dans la gorge d’un homme. Silas s’élance. Il terrasse deux ennemis avant même que ceux-ci comprennent la situation.
Soudain, le chaos.
Henry se laisse glisser le long de la pente schisteuse, sa longue épée dans une main, immédiatement suivi par Gisèle.
Il atterrit entre les deux chariots, au centre de la mêlée. Trois mercenaires se ruent sur lui. Il saisit le milieu de sa lame avec sa main gauche gantée pour gagner en précision dans l’espace réduit. D’un mouvement circulaire du pommeau, il dévie un coup de hache. L’acier vient s’écraser sur le nez de son adversaire, l’envoyant valser sur ses comparses.
Un instant, son corps se fige dans une posture basse. Jambes écartées en fente légère, le pied gauche derrière fermement ancré dans la terre. Il tient son arme à deux mains, ses bras sont près du corps, sa lame pointe vers le sol, prête à jaillir. Seule son épaule droite s’offre à ses ennemis.
— La Dent du Sanglier, se murmure-t-il. Je suis stable.
L’homme au nez cassé se jette sur lui, un sourire mauvais aux lèvres en constatant que son assaillant n’est qu’un gosse. Henry pousse un cri et lance un grand coup d’estoc par-dessous, qui finit sa course au visage du combattant imprudent. Le corps s’écroule avant qu’Henry ne puisse retirer sa lame, lui faisant perdre l’équilibre.
— Et merde ! Quelle plaie…
Plus prudents, les deux autres mercenaires se déploient sur ses flancs, armes au clair.
Henry, pris de panique, pose un pied mal assuré sur la poitrine du cadavre pour libérer son épée. Il tire. Rien, si ce n’est le bruit des côtes qui craquent sous sa botte.
Les deux hommes se rapprochent.
— Chiure de merde ! Je vais crever là ! Et tout ça pour secourir cette garce d’Hildana. Gisèle ! Gis…
Alors qu’il cherche désespérément son amie des yeux, sa lame s’extrait enfin dans un jet de sang, le faisant basculer en arrière. Entraîné dans son élan, il titube en battant des bras.
Au même moment, Gisèle bondit sur son flanc gauche et percute un ennemi de son épaule, le faisant reculer de trois mètres sous l’impact. Sans perdre une seconde, elle déchaîne une pluie de tailles et d’estocs, mais son adversaire pare chaque coup.
Sans crier gare, le deuxième mercenaire charge Henry alors que celui-ci peine à se reconcentrer. Une cotte de mailles scintille sous sa tunique alors qu’il lève son épée pour l’abattre sur le jeune écuyer. Henry esquive puis recule d’un bond pour évaluer la situation.
L’homme le dépasse d’une tête. Large d’épaules, le visage couturé de cicatrices, il garde sa lame haute et se déplace lentement, pas à pas, avec l’assurance d’un vieux loup. Un vétéran des guerres Caldéennes à n’en point douter.
Henry déglutit avec difficulté.
Qu’avait dit son maître à leur sujet ? Des combattants féroces, prudents, forts de l’expérience de mille batailles. Voilà qui fait bien mon affaire.
L’homme décrit un demi-cercle autour d’Henry, son épée au-dessus de sa tête, son regard dur.
Et que dit-il toujours au sujet des gardes hautes ? Coup de dessous, on essaye de blesser les mains et on fait affaires à partir du genou. Plutôt simple à l’entraînement. En pratique, c’est une autre histoire.
Henry resserre sa prise sur la poignée de son arme et prend une profonde inspiration.
Autour de lui la bataille fait rage, bien qu’il n’en ait qu’une vision limitée. Il aperçoit Silas moissonner ses ennemis et entend les cris de guerre de ses autres camarades.
Gisèle, toujours aux prises avec son adversaire, se bat vaillamment. Elle esquive, pare et contre-attaque simultanément. La grâce de ses mouvements, associée à la précision de ses assauts, montre qu’elle maîtrise des formes qu’Henry ne comprend qu’à peine. Et pourtant, l’homme face à elle ne cède rien.
La pluie ruisselante sur son visage le fait ciller, le ramenant à l’instant présent et au colosse qui se trouve maintenant à une demi-fente de lui. Prudence et hardiesse. Il va lancer une attaque.
Comme s’il répondait à cette pensée, le mercenaire s’élance. Pour contrer l’assaut, Henry relève sa lame et vise les mains, mais le vétéran se décale et esquive le coup qui fend l’air. Au mouvement suivant il pénètre la garde de l’écuyer et abat son pommeau sur son casque. La vue d’Henry se brouille et le choc résonne dans ses os. Il parvient malgré tout à éviter un revers horizontal visant son cou, en pare in extremis un second destiné au torse et encaisse un coup de pied en plein ventre.
À bout de souffle, Henry pose un genou à terre et s’appuie sur son épée enfoncée dans le sol. Il lève les yeux sur son assaillant, voit sa lame plonger vers lui. Il se propulse sur le côté et roule sur lui-même. L’épée fait jaillir des lambeaux de terre alors qu’elle frappe le sol là où il se trouvait. Il cherche à se relever, mais une douleur irradie dans sa cheville. Et le mercenaire prépare déjà son prochain coup. Henry ferme les yeux, attendant le choc de l’acier.
Au lieu de cela, il entend un sifflement sec, comme celui d’une faux dans les blés.
Le bruit du monde s’étouffe sur son coin de mêlée. Henry rouvre les paupières. Le vétéran caldéen est toujours là, mais son épée haute s’est figée. Une ligne rouge, fine comme un cheveu, barre sa gorge de part en part.
Derrière lui se tient la Furie.
— Maître ! s’exclame l’écuyer.
Les yeux de Furino Del Fiore brûlent d’une lueur ambrée, comme un brasier sous la cendre. Il tient son épée à deux mains, la pointe dirigée vers le ciel, dans une posture d’une pure élégance. L’air autour de lui semble vibrer.
— La Dent du Sanglier est une garde de patience, Henry, dit le vieux chevalier d’une voix sans émotion. Si tu la quittes pour la panique, tu deviens une cible.
En un geste sec du poignet, il fait sauter le sang de sa lame. Le mercenaire s’effondre comme un sac de grains, sa tête roulant aux pieds de l’apprenti.

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