2. Pré-rentrée
Je connaissais l’établissement, ce qui m’a permis d’arriver en avance et d’obtenir une assez bonne place au cinquième rang. Elle se trouvait juste assez près pour ne pas ressembler à une intello de service, suffisamment loin pour ne pas être dérangée par les bavardages. Ils étaient malheureusement inévitables, même dans les études supérieures.
Fidèle à mon but, je m’installais sur mon siège et je sortis de mon sac une feuille et un stylo. Ils me donneraient une contenance si la réunion s’éternisait, je pourrais également y noter quelques informations utiles en cas de besoin. La salle commençait à se remplir et j’en profitais pour chercher les nouvelles têtes, mais aussi celles que j’avais aperçues les années précédentes dans les couloirs. Je devais bien admettre que le premier groupe l’emportait haut la main sur le second, ce qui ne m’étonnait pas : beaucoup de mes anciens camarades n’étaient pas spécialement emballés par ce master. Cela ne me posait aucun problème puisque je n’ai lié aucune amitié durant ma licence. M’armant de mon stylo, je décidais de griffonner sur un bord de ma feuille en attendant le début de la réunion.
— Salut, cela te dérange si je m’installe à côté de toi ? me demanda une voix féminine qui me tira de ma distraction.
Je me suis tournée vers cette personne, j’y ai trouvé une grande et jeune femme aux cheveux blond cendré qui lui arrivaient jusqu’aux épaules en une queue de cheval lâche. Ses yeux bleu clair qui soutenaient mon regard semblaient attendre quelque chose de moi.
— Oh, non ! Viens, je t’en prie, lui affirmai-je en enlevant mon sac pour qu’elle puisse prendre place à côté de moi. Je m’appelle Suzalie, mais tout le monde dit Su, et toi ?
— Je suis Fauve, me répondit-elle en me saluant de la main et en inclinant la tête sur le côté, un geste qui m’a paru des plus adorables. Tu es nouvelle, toi aussi ?
— Non, mais c’est tout comme : je ne reconnais presque personne, déclarais-je sans pour autant montrer une once de déception.
— Oh, mais tu connais les lieux, du coup ! On reste ensemble jusqu’à ce que j’arrive à prendre mes repères.
Son ton de sa voix ne laissait entendre aucun refus. Son toupet me fit esquisser un petit sourire. J’appréciais ce type de caractère capable de conserver sa sympathie et ferme. J’acquiesçais à sa presque injonction d’un hochement de tête pour ne pas couper la parole au professeur qui commençait son discours.
— Bonjour à tous, si vous le permettez, nous allons commencer.
Il s’arrêta pour englober du regard la totalité des étudiants. Tous se turent et se mirent à le fixer en retour, une fois le silence obtenu, il continua.
— Bien, je vous remercie à toutes et tous d’être venus ce matin, nous devrions rester ensemble pour la prochaine heure. Le temps que chacun de mes collègues et moi-même nous présentions rapidement nos matières et distribuons quelques fiches administratives, si vous avez la moindre question n’hésitez pas.
Durant son introduction, mes yeux se sont arrêtés sur l’attroupement de professeurs agglutinés sur le côté. Ils chuchotaient dans une ambiance chaleureuse, sans pour autant déranger l’orateur du moment. Je reconnaissais quelques enseignants dans le groupe, je savais donc à quoi m’attendre de leur part, ce qui me rassura sur la suite de mon année. Je n’étais pas dupe, leurs exigences seront bien plus importantes que ce à quoi ils m’ont habitué jusqu’à maintenant. Un professeur d’approximativement 50 ans semblait très strict, j’espérais qu’il enseignait une matière avec très peu de coefficients. À l’inverse, une petite femme à l’air très joyeuse et énergique. Elle me rendit presque impatiente d’assister à un de ses cours.
— Je suis votre professeur d’histoire contemporaine et également votre professeur référant pour l’année universitaire.
Je tournais la tête vers la personne au milieu de l’estrade, revenant au moment présent. Celui-ci, pour ma plus grande peine, je ne l’ai jamais vu de tout l’établissement : je m’en serais souvenue ! Il était extrêmement charismatique avec son corps élancé, les manches de sa veste retroussés qui laissaient apparaitre de longs bras musclés. Ses yeux n’hésitaient pas à aller chercher le regard de ses allocutaires lorsqu’il parlait. Sa peau de couleur sable et ses cheveux brun foncé, quasi noirs, mettaient en avant ses origines maghrébines qui lui conféraient une beauté exotique supplémentaire. C’était une touche de la nature bien superflue quand on observait son visage. Il était fin et agrémenté d’une barbe faussement négligée de trois jours. Cela lui donnait encore plus d’élégance que ce qui devrait être permis.
Je notais son adresse mail au plus vite dans un coin de ma feuille d’une main maladroite avant de continuer à boire ses paroles. Sa voix grave ensorcelait même ceux du fond, les rendant plus calmes que d’ordinaire. Je devais l’avouer malgré moi : cet homme était séduisant. J’essayais de me concentrer durant le reste de son discours, ce n’était pas le moment de me distraire.
Le défilé des professeurs a semblé bien fade à côté de notre premier locuteur. Comme je m’y attendais, la plus ennuyeuse des présentations fut celle de l’enseignant strict, il parlait si lentement qu’il donnait l’impression de s’endormir entre chaque phrase.
La réunion finie, je n’avais pas réfléchi aux mots qui sont sortis de ma bouche avant de les prononcer.
— Ça te dit d’aller prendre un café ? proposais-je à ma voisine. J’étais d’humeur sociable, c’était rare et je comptais en profiter pour me faire une nouvelle amie.
La taille de son sourire suffit pour répondre à sa place. Je l’emmenais donc à un coin de l’université aménagé avec quelques tables et un distributeur automatique. Désireuse de lui rendre service, je lui ai également proposé de faire un tour de l’établissement, pour qu’elle puisse prendre ses premières marques avant de nous rendre au restaurant universitaire à côté de la bibliothèque universitaire. Ces deux derniers étant nommés respectivement RU et BU : la vie d’étudiant était bien trop courte.
Fauve était d’une fraicheur revigorante avec laquelle j’avais envie de passer du temps, cela prouvait en soi à quel point elle pouvait être une force de la nature. Son sujet de prédilection était la sorcellerie à l’époque du Moyen Âge tardif et du début de la Renaissance. Son mémoire de licence concernait sans surprise la chasse aux sorcières qu’elle souhaitait compléter avec son master. Nos recherches étaient donc totalement opposées puisque le mien se basait sur la bataille de Verdun de la seconde guerre mondiale, en histoire contemporaine. Je reverrais le fameux professeur trop sexy en cours d’enquête alors qu’elle devra supporter au mieux celui à la voix monotone. Pour une fois que la chance était de mon côté, je ne manquerais pas de l’observer du coin de l’œil pour nous deux.
La conversation a dérapé sur l’anatomie et le charisme de ce dernier. Nous avons pouffé comme des adolescentes quand nous avons remarqué notre incapacité à se rappeler son nom, tandis que nous avons pu disserter pendant plus de dix minutes pour définir le plus précisément possible la couleur de ses pupilles. La fin du débat n’était pas encore arrivée lorsque nous nous sommes séparés puisque nous campions toutes les deux sur nos positions : je penchais sur un gris soutenu et Fauve pariait sur un vert émeraude intense. Je refusais son idée, car pour moi il était improbable qu’en plus de la forme de son visage et de sa physionomie il possédât les yeux les plus sexy de cette terre. Il devait bien exister un équilibre naturel qui l’interdisait.

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