3. Fin de journée
Avant de rentrer chez moi, je voulais m’arrêter près de la cathédrale, c’était à peine à vingt minutes de marche de ma FAC. J’aimais profiter de l’ambiance de l’ancienne ville encore visible dans le centre-ville de Metz. La couleur jaune ocre très caractéristique du département de la Moselle ne faisait pas l’unanimité, mais la pierre de Jaumont restait pour moi l’un de mes premiers amours qui m’ont orienté vers l’histoire. Cette passion a commencé avec la cathédrale Saint-Étienne lorsque j’avais 10 ans.
Avec mes parents, nous avions assisté à un spectacle de projection de lumières pour la célébration du 14 juillet. Les coloris et la musique s’harmonisaient parfaitement avec les reliefs du bâtiment. Le faisant à la fois disparaitre pour laisser place à la magie de l’instant, tout en le sublimant plus qu’à l’accoutumée, révélant l’ensemble de l’édifice majestueux sous un nouvel angle. J’en ai été fascinée. Mes parents ont cru à un goût pour l’art, puis plus précisément pour l’architecture. Je l’ai présumé aussi, un moment.
Mais, c’était autre chose que je cherchais derrière ces vitraux et qui a dévoilé l’ampleur de ma passion dévorante. Ces derniers étaient superbes, personne ne pourra nier ce fait. Et surtout pas moi, puisque j’avais essayé de les reproduire plusieurs fois pendant mon enfance, avant de me rendre compte que je n’avais aucune fibre artistique. Cependant, ce qui m’a toujours poussé vers ce lieu n’était pas la technique, ni les nuances colorées de chaque morceau de verre, mais bien les secrets qu’ils renfermaient. Ma curiosité pour les évènements passés était sans limites. Les livres qui ont eu le malheur d’atterrir sous mes yeux ont étanché, au moins un peu, cette soif de savoirs, puis elle s’est propagée à l’ensemble de la ville et aux différentes époques. Aujourd’hui, elle a perdu toute limite.
Ce bâtiment n’avait peut-être plus aucun mystère pour moi désormais, tout comme le quartier dans lequel il se trouvait, mais il m’apaisait chaque fois. Cet intérêt s’est révélé très pratique pour l’école, notamment pour les rédactions de français et pour compléter les devoirs d’histoires d’anecdotes supplémentaires. Elles me rapportaient souvent un point bonus. Dans certains cas, elles étaient jugées comme hors sujet. Je le contestais encore aujourd’hui : c’était ce qui m’avait amené là où j’étais.
C’était avec un naturel inhabituel que j’ai proposé ma candidature au musée de la Cour d’Or, qui se situait à quelques dizaines de mètres plus loin dans la rue adjacente. Cela a été payant, puisque j’ai été prise comme chargée d’accueil tous les week-ends et durant les vacances scolaires, c’est-à-dire lorsqu’il y avait le plus d’affluence. Même si c’était très simple, j’appréciais le contact avec les visiteurs. Certains venaient pour la première fois avec de grandes espérances dans les yeux, d’autres affichaient une tête renfrognée et boudeuse, car tirés de force par leurs proches. La plupart ressortaient avec une meilleure mine, mais certains n’avaient pas de penchant pour l’histoire. Je supposais qu’il fallait de tout pour faire un monde, comme me le répétait souvent ma grand-mère. Et au moins, ils avaient le mérite d’essayer de s’y intéresser. C’était en pensant à mes petits visiteurs que je rentrais chez moi.
Je n’aimais pas regagner trop tard mon logement, car je ne savais jamais si de nouveaux voisins étaient arrivés à l’aire d’accueil. Comme je ne les dérangeais pas, ils me rendaient la pareille, en général. Ma maison était placée juste à l’entrée de la zone, sur le premier espace à gauche, dans le coin. Cela me situait à l’écart, ce qui me convenait parfaitement. Je n’ai jamais eu d’effraction, de vol ou de casse, pourtant je possédais quelques pots de fleurs et un ensemble de tables de jardin à l’extérieur. Les seuls moments où la cohabitation était difficile, c’était durant les fêtes et les grands rassemblements. Ils oubliaient assez vite ma présence et les décibels en journée, surtout lors des mariages, cependant la nuit, je n’ai jamais rien eu à leur reprocher. Plus exactement, après 23 h.
Si j’étais obligée de m’installer sur un terrain réservé aux gens du voyage, c’était parce que dans un sens, j’en faisais partie également. Ma maison n’était pas très commune, puisqu’il s’agissait d’une minimaison. Deux options s’offraient à moi : prendre une chambre en CROUS ou garder ma liberté. J’ai vite penché vers le deuxième choix. J’ai dû faire face à des conséquences administratives et organisationnelles, mais je ne le regrettais absolument pas. En été, je pouvais voyager comme je le souhaitais et louer un emplacement pour camping-car et profiter de cette façon de très beaux panoramas à un moindre coût. Cela perturbait pas mal de collègues lorsqu’ils apprenaient que ma maison possédait des roues. Je passais pour une atypique, une bizarre. Mais devant le site du CROUS, j’avais pris ma décision. Celle qu’on me proposait mesurait 9 m² et comprenait un lit, un bureau, un meuble de rangement, un bloc plastique en guise de salle de bain et des murs en papier calque. Il n’y avait aucun espace pour cuisiner, car cela était interdit dans les chambres : il fallait obligatoirement utiliser les zones communautaires, pas toujours entretenues comme il se doit. Les mensualités de mon prêt dépassaient leur loyer, mais au moins ma maison m’appartiendra pleinement dans 3 ans et je pouvais profiter de 26 m² très bien aménagés isolés, et surtout je n’avais aucune restriction.
J’aimais ma maison. Avec mes parents nous la surnommions Titine, car je leur ai montré le concept grâce à une vidéo anglophone et chez eux une minimaison se disait « tiny house », ma mère a trouvé cette formulation trop mignonne. C’était son aspect qui a séduit mon père : elle ressemblait à un chalet en Lego avec ses planches en bois fines de différentes couleurs. Elle n’a pas bougé avec les années, et heureusement, puisqu’elle était prévue pour voyager. Les panneaux extérieurs ont perdu un peu de leur vernis, mais sinon elle était exactement la même que la première fois que je l’ai vue.
Je m’approchais de l’entrée de l’aire d’accueil, je saluais de la main les quelques voisins temporaires que je rencontrais. Aucun nouveau à l’horizon, remarquais-je. Nous étions moins nombreux depuis quelques semaines, ce qui nous laissait plus de place à chacun pour respirer et amenait une ambiance plus conviviale. Avant de chercher mes clés au fond de mon sac à main, je ramassais mon arrosoir pour le remplir dans l’évier de la cuisine. Il a fait beau toute la journée. La chaleur avait desséché les pieds de mes plantes aromatiques. Leurs feuilles étaient avachies. Cela ira mieux dans quelques instants, pensais-je pour me rassurer.
Je posais mon sac sur la table du séjour et je me dirigeais directement vers mon espace cuisine à ma droite. D’un geste brusque, je poussais le robinet à fond, puis ouvris le rideau devant moi. Les rayons du soleil bas du soir m’arrivaient en plein visage, mais ils illuminaient également la plaque de cuisson et la porte de ma salle de bain, derrière moi. Cela me donnait envie d’en profiter davantage : je mangerais dehors ce soir. Comme ma passerelle longeait la route, j’y ai installé des canisses en bambou pour une ambiance plus intime. Seul mon coin ne possédait pas de bande de buissons pour me protéger des regards indiscrets. Cependant, je ne le changerais pour rien au monde : l’entretien serait à ma charge et je préférais réserver l’utilisation d’outils de jardinage tranchants aux initiés. Pour ma part, ma grande limite consistait en mon sécateur-ciseaux pour récolter mon basilic et mon persil.
Une fois les plantes arrosées, je pris le temps de me préparer une salade de légumes, avec quelques feuilles cueillies quelques instants auparavant pour donner ce petit quelque chose supplémentaire que permettaient les ingrédients du jardin. J’ai sorti un livre de la bibliothèque pour profiter des derniers soirs ensoleillés.
Bien vite, le soleil s’était couché, la température diminua. Le reste de ma soirée se fera en haut, dans mon coin salon, devant un épisode d’une série proposée par ma plateforme préférée. Mais avant, je devais ranger mon bazar. Je débarrassais ma table de jardin et mis la vaisselle dans l’évier. Comme mon espace était très limité, mon organisation et mon système de rangement devaient être impeccables. Une fois ma tâche effectuée, je décidais de m’occuper de mon hygiène personnelle.
En sortant de la salle de bain, je réalisai les quelques pas nécessaires pour partir de la cuisine, je rasais ma table à manger pour me glisser contre l’échelle qui se situait à ma droite. En haut, le lit en face de moi me nargua, comme chaque fois que je passais devant lui, mais il était bien trop tôt pour que je le laisse gagner cette fois-ci. Je contournais donc mon meuble télévisé, qui consistait en une table de chevet, puis me dirigea au fond de la pièce, pour m’affaler sur mon canapé. C’était le plus compact et le moins cher du marché, avec les années la mousse s’est affaissée, mais il restait assez confortable. Je le changerais pour fêter la fin de mes études.
Après quelques épisodes, je me motivais à effectuer les quelques mètres qui me séparaient de mon lit avant de le laisser m’envelopper de sa chaleur apaisante.

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