3. Premier cours

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Pour midi, je décide d’aller au restaurant universitaire. La route me prend à peine 20 minutes, tout en me laissant le loisir de flâner entre les rues de Metz. Je me suis dirigée vers le self lorsque je suis arrivée. J’ai pris un repas complet comprenant une entrée froide, un plat composé de féculent, de viande et de légume, un morceau de fromage et une compote de pomme, comme indiqué par les panneaux d’affichage de chaque stand. Le tout pour seulement 3,30 €. Je me suis installée sur une table à côté d’une fenêtre pour pouvoir admirer l’horizon tout en dégustant mes haricots verts noyés dans une sauce vinaigrette trop épicée à mon goût. J’étais en intense réflexion philosophique sur le néant lorsque je sentis un plateau se poser à ma droite.

— Salut ! J’ai remarqué que tu étais toute seule, alors je m’incruste.

En me retournant, je rencontrais les yeux bleus les plus clairs que je n’ai jamais vu de Fauve, bien évidemment. Qui d’autre ferais cela ? Son aplomb me fascinera toujours.

— Prête pour ton premier cours de l’année ? lui demandais-je, en tentant de lancer la discussion, sans conviction.

Je n’ai jamais été très douée pour les conversations, mais cela marcha contre toute attente. J’ai fait face à un ouragan d’optimisme et de volonté qui me remotiva, mettant mon début de journée maussade loin de mes pensées. Cette femme est une force de la nature qui me fait le plus grand bien. Je n’ai qu’à approuver de temps en temps et elle continue son monologue passionné sans considérer que ma faible participation est un manque d’intérêt. En réalité, son récit est si alambiqué que je ne saurais rien dire pour rebondir dessus. Mais, même elle arriva à me prouver que j’étais capable de tout.

— Du coup, je me suis retrouvée un soir de pleine lune dans la forêt de Peltre avec seulement la robe, que dis-je, la toile de tente en jute à capuche qu’ils m’avaient donnée, sur le dos.

— Non ! T’as pas osé les rejoindre ! m’exclamais-je en empoignant la porte du restaurant universitaire. T’as fait comment pour rentrer ?

— J’ai fait du stop pardi !

— En robe de sorcière ! Et quelqu’un a osé te prendre ? Je ne pouvais que rire en m’imaginant la scène qui ressemblait trop à un film pour être vraie.

— Figure-toi que oui. Il suffit de demander avec le sourire. Me dit-elle avec un clin d’œil complice. Je suis tombée sur deux femmes, une mère et sa fille qui rentraient chez elles après une fête bien arrosée en famille. La mère a même cru qu’elle était plus que saoule, parce que l’alcool ne lui a jamais causé d’hallucinations. Heureusement, la fille était bien plus sobre.

— Attends, attends. Et cette bande de sorcières de la forêt, enfin, cette fausse bande, de ce que je comprends, tu as réussi à les recontacter ?

— Pour tout t’avouer, je n’ai pas cherché à le faire : elles m’ont fait assez perdre de temps comme ça. Pour ma vengeance, j’ai leur tenue de cérémonie en otage. Annonça-t-elle d’un ton triomphant.

— Mais tu l’as dit toi-même : elle est immonde ! m’esclaffais-je.

— Peut-être, mais elle leur appartenait. Je lui ai réservé une place bien spéciale dans ma chambre étudiante.

Son œil malicieux ne me semblait pas du meilleur augure. C’est certain : elle le prenait très au sérieux. Toute entière dans la conversation alambiquée, je ne regardais pas devant moi et me suis heurtée de plein fouet sur quelque chose. Ou plus probablement, quelqu’un de grand et d’athlétique, à en croire la violence du coup qui me propulsa les quatre fers en l’air. Dans ma chute, j’eus le temps d’observer des feuilles suivre la même trajectoire que moi, droit vers le sol.

— SUZALIE ! s’écria Fauve avant que je sente la pression du carrelage froid sur mon postérieur.

Je perçus une énorme douleur s’élança à l’endroit de l’impact. Heureusement, mes bras empochèrent mon buste et ma tête de faire de même. Je me retrouvais donc assise en plein milieu du couloir menant à l’amphithéâtre dans lequel nous avions cours dans quelques minutes. Je commence bien l’année.

— Bon sang ! Vous allez bien ? Me demanda une voix inquiète que j’avais déjà entendu quelque part.

Je levais le visage vers l’intéressé et plongeais dans les yeux qui s’approchaient du vert tropical plutôt que de l’émeraude, les rendant encore plus envoûtants que je n’aurais jamais osé l’imaginer. Je mis un temps de trop avant de comprendre qu’il me tendait les mains pour m’aider à me relever, ce qu’il fit avec une grande simplicité comme si mon poids n’était rien pour ses bras.

— Oui, merci. Plus de surprise que de mal, je crois. Dis-je en tâchant de remuer les jambes pour vérifier leurs fonctionnements, qui n’avaient aucun problème, ce qui me donna un air encore plus ridicule, ce qui me rendit bavarde. Je suis affreusement désolée, je ne regardais pas devant moi…

— Non, non, non ! M’arrêta-t-il en me tendant mon sac qui est tombé dans ma chute. Dans mon abasourdissement, j’ai oublié tout ce qui nous entourait. Je suis des plus confus. Je vous…

— N’en parlons plus. Le coupais-je à mon tour d’une voix ferme en appuyant l’ensemble d’un geste de la main catégorique. Tout va bien et c’est le plus important.

Comme il venait de ramasser les quelques feuilles qu’il parcourait avant notre contact, j’ai préféré prendre les devants en m’éloignant le plus possible de cette scène atroce. J’empoignais Fauve avant de presser le pas et de nous installer dans l’amphithéâtre. Le plus au fond, cette fois-ci. Elle ne me fit aucune remarque sur ce qui s’est produit et me déclara une de ses théories farfelues : la couleur des chaussettes que nous choisissons le matin aurait un lien avec nos rêves. Je l’en remerciai d’un regard, même si je n’avouerais jamais vouloir comprendre comment elle a pu en arriver à se questionner sur ce sujet.

Le professeur rentra peu de temps après nous. Il ne laissait transparaitre aucune marque de notre altercation, même ses vêtements étaient impeccables. Loin des accents d’anxiété que sa voix présentait encore il y a quelques instants, il parla d’un ton tout aussi charmant que lors de la pré-rentrée, ce qui captiva le plus grand nombre d’entre nous. Il distribua quelques documents, qui présentent le plan du semestre et quelques conseils de lecture si nous souhaitons pousser une thématique plus en avant., en somme rien de très nouveau par rapport aux cours de licence, je ne suis pas perdue sur ce point, au moins.

J’avais réussi à me calmer lorsqu’il parla des ateliers du mémoire.

— Tous les étudiants qui pensent avoir un sujet se déroulant pendant la période historique contemporaine se retrouveront avec moi en salle B 25 demain matin. Nous en discuterons en groupe.

La situation ne pouvait pas être plus grotesque.

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