1. Aide au mémoire
Je commence ma journée à 9 h, j’ai donc pu profiter plus longtemps de mon matelas que la veille. Pas de beaucoup cependant et j’aurais souhaité pouvoir y rester plus longtemps. C’était quelques moments inconscients supplémentaires que j’ai appréciés à leur juste valeur. Ils m’ont permis de ne penser à rien. Plus exactement ni au musée ni à la FAC. Tout le reste était autorisé. Par pur bonheur, je ne me souvenais pas de mes rêves au matin, car à en croire la forme des draps lorsque j’ai essayé de m’extirper du lit, la nuit a été mouvementée. Cela n’a rien d’étonnant.
C’est dans ces instants que j’apprécie ma situation de célibataire : il n’y a personne pour râler sur la place que je prends, ou sur le fait que je ronfle trop fort. Je peux même dormir en diagonale. C’est un luxe que l’on affectionne lorsqu’on possède un lit à deux places que l’on a dû partager avec un collègue de matelas. Dans mon cas, je n’ai partagé mon lit qu’avec Nicolas de façon exceptionnelle, mais suffisante pour me faire comprendre ma chance.
Je me prépare avec lassitude. Le programme du jour est plutôt chargé et il commence par trois heures avec le professeur Rahlani. Exactement celui que je voulais éviter, en tout cas, pendant un certain temps. Parfait. Jusqu’à ce que ma fierté se ressoude et que l’histoire de la veille soit oubliée de tous et en particulier de lui. Puis, dans l’après-midi, j’enchaine deux CM, l’un sur la période moderne, l’autre sur l’époque médiévale. Les vacances sont finies et l’année ne se gênera pas pour avancer sans moi. Il faut que je me remette en scelle le plus vite possible.
Je décide de prendre l’un des livres que j’ai empruntés hier et des feuilles pointillées au format A6 en plus de mes pochettes pour les différentes matières de la journée et mon ordinateur portable. Mon objectif du jour est de résumer au moins les 100 premières pages avant de rentrer et si nécessaire je m’isolerai à la bibliothèque. J’effectuerais également une sélection de quelques ouvrages supplémentaire en fonction des recommandations des professeurs.
C’est avec une détermination feinte que je me dirigeais vers l’île du Saulcy.
La salle était ouverte et vide lorsque j’arrivais avec un quart d’heure d’avance, j’ai marché plus vite que je ne m’y étais attendue. J’ai donc pu m’y installer en choisissant une distance raisonnable du bureau, à plusieurs rangées de sécurité, du côté de la fenêtre. Le soleil semble vouloir rester aujourd’hui et je compte bien prendre ma dose de vitamine D sans perdre un instant, je sortis mon livre du jour pour respecter la mission que je me suis fixée. L’avantage d’être peu attaché socialement est la productivité. L’utilisation des quelques minutes de vides entre chaque cours permet une avancée considérable, mais invisible. Mais, il est vrai que le temps passé avec Fauve me fait un bien fou. Cependant, je ne pourrais la voir que cet après-midi, en attendant je peux profiter de ma solitude.
La salle a commencé à se remplir petit à petit, c’était étrangement lé aux nombres de décibels, qui ont augmenté dans le même temps. Nous n’étions qu’une trentaine, mais j’aurais pu parier sur le double sans problème. Les étudiants ne sont pas moins bavards, ni plus discrets que leurs confrères du lycée, c’est un mythe. Et les étudiants de masters n’ont pas plus de respect que les étudiants de licence. En réalité, nous restons les mêmes, parfois au désarroi du corps enseignant.
J’ai déjà vu une professeure à faire le choix d’arrêter le cours en raison des jacassements incessants, pourtant elle avait averti que le niveau sonore était trop élevé pour qu’elle continue. Je l’ai suivie de près, désireuse moi aussi de quitter cet enfer. Le pire, c’est que les étudiants ont mis plusieurs minutes à comprendre pourquoi elle était partie, avant de reprendre de plus belle.
Je m’en suis sortie avec une bonne migraine cette fois-là. Comble de toute humiliation, nous nous sommes fait remonter les bretelles par le doyen le lendemain. J’étais rouge-écarlate et proche du malaise, alors que la plupart attendaient sagement que l’orage passe. À croire qu’ils patientaient à la caisse de supérette du coin de se faire réprimander comme des enfants, ou a minima que c’était une situation courante pour eux. C’était l’année dernière, en troisième année de licence, pas en dernière année de collège. Parfois j’avais honte de faire partie d’un groupe indiscipliné et d’autres fois j’essayais de me convaincre que ce n’était pas important et pour finir, il m’arrivait de considérais que j’étais anormale.
Heureusement, cette situation ne se reproduit pas aujourd’hui : le calme réapparu rapidement une fois que le professeur entra dans la pièce.
Nous débutons directement par une présentation brève de chacun : prénom, licence précédente, sujet de notre mémoire, et celui que l’on souhaiterait aborder si nous avions déjà une idée… Rien de très original, mais nécessaire. Mais cela impliquait de me mettre en avant alors que je désirais par-dessus tout passer inaperçue. Mon tour arriva bien trop vite à mon goût, je fis le plus court possible :
— Je suis Suzalie, je viens de « politique, violences et conflits », mon sujet était les choix politiques et les conséquences de bataille de Verdun, que j’aimerais approfondir dans le mémoire de master.
Durant toute ma tirade, j’observais monsieur Rahlani. Je sentis des picotements dans mes joues lorsqu’il posa son regard sur moi, ce qui n’arrangea rien à la situation. Pourtant, rien dans son comportement ne montrait qu’il se souvenait de moi. Je n’avais pas à être gênée, mais je ne pouvais pas m’en empêcher.
Je fus surprise de constater que la plus grande partie de la salle ne savait pas quoi prendre comme sujet. Les autres, comme moi, projetaient de continuer sur le même thème et seulement deux personnes voulaient faire totalement autre chose.
Une fois les présentations faites, les professeurs nous demandèrent de déplacer les tables pour que nous travaillions en petits groupes. Puis, nous nous sommes divisés en petits groupes. Ils étaient déterminés en fonction de notre niveau d’avancement. Je me suis retrouvée avec un jeune homme et une jeune femme pour former un trio dans le fond de la salle. Le premier était très grand et fin avec une crinière couleur carotte, sa figure était parcheminée de petites tâches de la même teinte. Il se nommait Arthur et avait réalisé son dossier de licence sur la création de la classe ouvrière. La seconde voulait que nous l’appelions Kelly et non Cassidie — elle a insisté lourdement, preuve que c’était très important pour elle. Sa chevelure était violet foncé, paradoxalement assez discrète, car elle pouvait se confondre avec le noir naturel de ces cheveux sous certains angles. Elle avait également un visage potelé, agrémenté de plusieurs piercings. Son intérêt se portait également sur les guerres mondiales, mais du point de vue des femmes. L’objectif de notre petite bande est d’échanger pour nous ouvrir de nouvelles pistes de recherches. Le fait que nos sujets soient totalement éloignés ne pose donc aucun problème et peut au contraire être un avantage pour y parvenir.
Cela fut très enrichissant de voir les travaux de mes deux collègues, je pus comprendre leurs cheminements de pensées, leurs difficultés et leurs conclusions que je n’aurais pas forcément pensé à l’évocation de leurs thématiques principales. Le professeur Rahlani est venu à notre rencontre, à l’instar de toutes les tables avant nous. Je notais qu’il nous avait réservé pour la fin, cependant. J’essayais de me persuader d’oublier notre mésaventure, sans grand résultat, surtout lorsque j’eus la mauvaise idée de risquer un coup d’œil dans sa direction. Il ne m’adressa pas la parole et ne posa pas le regard sur moi une seule fois. Après tout, nous n’avons pas encore étudié mon dossier, c’est donc explicable, essayais-je de me rassurer en contrôlant mon début de paranoïa. Je crus voir Kelly esquisser un sourire malicieux en nous observant l’un après l’autre, ce qui accentua encore plus mon malaise.
— Mmmhh, c’est chaud entre toi et le nouveau prof. me dit-elle lors de la pause, heureusement au moment où le sujet de conversation était sorti se chercher un café. Elle me regardait avec un air de miss j’ai-tout-compris qui s’accordait à merveille avec le ton qu’elle a employé, et qui m’irrita profondément.
— Mais, pas du tout ! ripostais-je avec un peu trop de brutalité, ce qui confirma son hypothèse grotesque, à l’inverse de ce que je souhaitais.
Mes joues se colorèrent à cette idée, ce n’était pas du tout de l’attirance, mais de la gêne que je ressentais lorsque j’étais proche de monsieur Rahlani, une nuance à énorme à prendre en compte.
— Mais oui, à d’autres, continua-t-elle avec son sourire en coin, si j’étais intéressée par les hommes, moi aussi je craquerais pour le nouveau prof super sexy.
— Mais non ! C’est juste qu’on s’est percuté hier et cela me met mal à l’aise. C’est tout.
— Ah, c’était toi. Comme c’est… mignon… Dit-elle, toujours en ricanant et en battant des cils pour se moquer de moi en imitant (très mal) les actrices des films à l’eau de rose. Et romantique, qui plus est.
Sous le choc, je ne sus pas comment réagir. Mon cerveau bloqua sur plusieurs points. Le premier : est-ce que cela impliquait que toute la promotion était au courant de ce qui s’était passé ? Cela s’est produit à peine cinq minutes avant le début du cours, donc je dois partir du principe que oui. Je cauchemarde, c’est officiel. Le deuxième : le mot qu’elle a utilisé. « Romantique » ? Cette idée était des plus ridicules, tout comme cette conversation déplacée. Il n’y a rien de romantique dans cette affaire et il n’y en aura jamais. C’est une situation gênante que je ne souhaiterais même pas à mon pire ennemi, rien d’autre.
— Bon, interrompra Arthur sèchement, on s’en fout et on a du pain sur la planche : il faut encore éplucher le dossier de Suzalie avant la fin de l’heure.
C’est avec un profond soulagement que je me plongeais dans mon travail et que je tâchais d’expliquer mon raisonnement à mes collègues durant le reste du cours.

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