2. Cours et professeurs
Durant la pause déjeuner, j’ai réussi à lire une vingtaine de pages du livre que je voulais résumer. C’était bien en dessous de mon quota habituel, mais j’ai préféré discuter avec Fauve. Nous ne nous connaissions que depuis peu de temps, mais elle était de loin la personne avec laquelle j’avais le plus d’affinité à la FAC. Ses anecdotes sans queue ni tête me feront toujours mourir de rire.
J’espérais sincèrement qu’elle enjolivait la réalité, car l’inverse serait effrayant. Néanmoins, rien ne semblait pouvoir l’arrêter avec son caractère affirmé et extravagant. Ce genre de personnalité est capable de tout, de toute manière. Je préférais donc rester sur mes gardes concernant ses récits et garder pour moi mes réflexions. Le mieux était de la laisser parler et j’aurais mis ma main à couper qu’elle en rajoutait en longueur pour me distraire davantage.
Elle n’a pas abordé une seule fois la mésaventure d’hier et ne m’a pas questionnée sur le déroulement du cours de ce matin. Elle sait exactement cerner mes besoins pour me changer les idées et ne demande rien en échange à part un peu de temps. C’est une perle.
Les cours de l’après-midi ont été très denses, tout comme le programme que les profs ont prévu pour le semestre. À croire que chaque enseignant considère que nous n’avons que leur matière à travailler, pensais-je. Il faudra que je m’organise pour ne pas être submergée, et rapidement.
La représentation des conflits et du politique moderne a été donnée par un petit bout de femme plein d’énergie. Cette femme était faite pour être prof. À n’en pas douté c’est un métier de passion, cette joie de vivre transpirait de toutes les fibres de son être et même au-delà puisque son PowerPoint était une parfaite une continuité de sa personnalité. Elle utilisait un code couleur qui permettait une prise de note très efficace, complétée à merveille par son intervention orale. Elle maitrisait à la perfection la présentation de son sujet, ce qui amenait une assimilation de notre part plus aisée.
Néanmoins, je n’y jetais qu’un coup d’œil rapide : il est disponible sur l’environnement numérique de travail, nommé pour les initiés que nous sommes ENT. Je pourrais donc y accéder lors de mes révisions pour peaufiner mes fiches. Si je n’y accorde que peu d’attention, c’est également parce que le dynamisme de la professeure est à la fois sa plus grande force et sa plus grande faiblesse. En effet, elle ne perd aucune une seconde dans son discours. Malgré cela, elle prenait garde à répéter les notions importantes et à demander à intervalles réguliers si tout le monde suivait. Un soin particulièrement apprécié par plusieurs camarades au fond de la salle, notais-je. Le cours est certes passé très vite, mais il me vida de toute mon énergie.
Lorsque nous rencontrons le professeur de culture politique médiévale — le dernier cours de la journée et heureusement —, j’ai bien cru qu’il allait achever le reste des étudiants. C’était celui qui avait endormi l’ensemble de la l’amphi pendant la prérentrée à cause de son ton monotone qui rend son discours mou. J’étais sûre de piquer du nez, malheureusement j’étais au troisième rang, bien trop proche de lui pour fondre dans la masse.
Mais au bout d’un quart d’heure, j’étais bien plus alerte que je ne l’aurais cru. Je me suis fait avoir par sa lenteur de diction, c’est en réalité une feinte des plus machiavélique : il suffit de perdre le fil de son propos quelques secondes pour ne plus rien comprendre. Il est impératif de rester concentré à chaque seconde du cours, ce qui demande une énergie impressionnante, surtout lorsque le stock était déjà bien entamé.
Cependant, cela avait l’avantage de taire l’assemblée. Je me questionnais sur la proportion de la salle qui prenait encore des notes, et laquelle somnolait. Je n’eus pas besoin d’un tour d’horizon pour savoir que la majorité appartenait à la deuxième catégorie. Néanmoins, nous aurions pu entendre une mouche volée lorsque le professeur faisait une pause pour reprendre son souffle entre deux tirades.
Son débit n’a pas changé, cependant il n’est pas du tout le même lorsqu’il soliloque sur un sujet qui le passionne. Ou du moins, c’est l’impression que cela donne, vu la rapidité à laquelle nous devons gratter nos feuilles ou taper sur notre clavier pour ne rien en perdre. Je le répète : c’est le plus fourbe de ces collègues. La vitesse à laquelle il ânonne les informations importantes nous laisse à peine le temps de respirer pendant toute la durée du CM. Je ne sais pas s’il est au courant qu’il est un paradoxe vivant, mais c’est bien ainsi que je le percevais.
Fidèle à ses habitudes, et très certainement parce qu’à son époque l’ordinateur n’existait pas, il refuse d’utiliser l’outil numérique pour ses cours. Pour lui, les diaporamas empêchent les étudiants de se concentrer et ne leur permettent que de retenir un minimum, en mémorisant par cœur les définitions déjà écrites, sans chercher plus loin. Il reste donc assis à son bureau et expose les propos. Il a cependant quelques notes devant lui, pour être sûr de ne rien oublier, bien qu’à sa manière, il maitrise également très bien son sujet.
Ses feuilles n’ont été utiles qu’une seule fois : pour vérifier qu’il avait tout dit avant de nous quitter. Il n’avait effectivement rien omis. Néanmoins, il compense par la tonne de références qu’il conseille particulièrement pour comprendre ou approfondir ses propos.
Le rythme de l’après-midi a été pour le moins très soutenu. Cela a été au point de me donner une douleur à la main à la fin de la journée. Je vais avoir du mal à me relire lorsque je ferais mes révisions, c’est certain, me suis-je dit en serrant et desserrant plusieurs fois mes doigts dans l’espoir de les ressusciter. Cela a bien fait sourire Fauve, qui utilise un ordinateur portable. Elle souffre moins, mais cela la rend dépendante des prises électriques pour écrire des notes. Une solution qui me pétrifie d’effrois : rien qu’à la perspective de ne plus avoir de batterie et aucune possibilité de le recharger, j’en frissonnais.
— Cela m’est arrivé une fois, me confia-t-elle, alors que nous en débattions sur le chemin de la sortie. Depuis, je prends aussi un calepin, un stylo et une batterie externe que je vérifie tous les soirs.
— Je préfère me contenter du stylo et du calepin. C’est moins lourd et toujours fonctionnel, au moins. Et surtout, cela demande moins de charges mentales !
— Je t’accorde un point. Cependant, je suis trop jeune pour avoir le syndrome du canal carpien ! dit-elle en désignant du regard la main qui a failli ne pas survivre au supplice que je lui ai imposé plus tôt.
— Bon, celui-ci je te le donne aussi, grimaçais-je, le souvenir est encore trop frais à mon poignet droit.
Nous nous sommes quittés puis en rentrant chez moi, je me perdis dans mes pensées, comme souvent. Marcher amène mon cerveau à divaguer, c’est plus fort que moi, alors autant en profiter pour faire un mini-bilan de la journée.
Le matin a été moins dramatique que prévu, si on oublie Kelly et sa remarque que je ne saurais même pas qualifier tellement elle me perturbe. Pour l’instant, il fallait que je réfléchisse aux angles d’approches principaux à mettre en avant dans mon mémoire, le temps est encore de mon côté, cela dit.
L’après-midi a été éprouvante. Je dois organiser mes révisions de façon rigoureuse pour pouvoir suivre le rythme tout au long du semestre, voire bien avant. Je me retrouve avec une liste impressionnante d’ouvrages à lire, alors que je n’ai commencé que la moitié de mes matières. Si je veux obtenir une note raisonnable, il va falloir que je mette les bouchées doubles, même si j’ai déjà résumé une partie de mon livre entre deux cours, c’est loin d’être suffisant. Pour quantifier et visualiser mes avancées, je vais me fixer des objectifs hebdomadaires de livres à ficher en rentrant.
J’ai encore deux semaines pour retrouver un travail. Je n’en reviens toujours pas du pauvre message moisi d’hier soir envoyé par mon supérieur en fin de journée. J’étais chez eux depuis le début de ma licence et je n’avais jamais eu aucun problème jusqu’ici. Je ne sais même pas par où commencer pour en trouver un autre ailleurs, une situation que je vais devoir changer au plus vite si je veux pouvoir continuer à rembourser l’emprunt de ma minimaison.

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