3. Les parents
En arrivant chez mes parents, je me suis directement dirigée vers mon ancienne chambre. Elle n’a pas changé depuis que je l’ai quittée, même mes vêtements laissés ici pendaient encore dans le dressing et la décoration souffrait toujours de mes années d’adolescence.
Lorsque j’ouvris la porte, je découvris quelques posters de groupes de musiques qui m’ont été offerts. Je n’ai pas écouté un seul album de certains, mais ils me permettaient de cacher la teinte rose poudrée. Cette dernière n’a jamais bougé depuis ma naissance, et elle me sortait par les yeux à 15 ans, car je la jugeais trop enfantine. C’était plutôt curieux de voir qu’aujourd’hui elle me rendait indifférente et qu’au contraire, c’était ces affiches grotesques qui m’agaçaient.
Je mis mon sac sur le lit avant de repartir dans le couloir et d’emprunter la porte en face de moi pour atterrir dans la salle de bain. Je disposais mes affaires de toilette dans le petit panier qui m’était réservé, puis je partis retrouver mes parents dans le salon.
Revenir chez eux me donnait à la fois une impression de nostalgie agréable et le sentiment que ma place était désormais ailleurs. Pourtant, ces murs m’ont vu grandir. J’y ai passé dix-huit ans de ma vie, soit plus de trois quarts de mon existence, mais elle n’était plus ma maison.
J’étais en pleine réflexion, appuyée nonchalamment contre le chambranle de la porte du salon tout en observant mon père mettre la table lorsque je les entendis rire. Ma mère finissait de préparer la collation et ils discutaient par l’ouverture dans le mur, entre le séjour et la cuisine.
Elle déposa un plateau sur le passe-plat qu’il récupéra. J’avais interdit le mot « goûté » à 13 ans, car cela faisait trop bébé, mais j’étais incapable de me séparer de ma petite friandise sucrée, j’avais donc trouvé un subterfuge plus adulte. Depuis, c’est resté et on l’utilisait avec humour. Ce souvenir me fit sourire et j’allais aider ma mère à préparer le thé dans la cuisine avant de le passer à mon père, encore de l’autre côté.
Nous le rejoignions avant de savourer notre boisson chaude et la sucrerie qui l’accompagnaient dans la même humeur joyeuse dans laquelle je les ai surpris.
— Tu ne nous as toujours pas dit quel film nous allons regarder ce soir. Lequel te fait envie ? s’enquit-il.
Je m’accordais quelques secondes pour me remémorer les différentes options qu’ils possédaient et qui m’avaient bercé durant mes années à la maison familiale.
— Mmmh… Astérix et Obélix, mission Cléopâtre, ai-je fini par décréter.
— Parfait, approuvèrent mes parents.
C’était un classique chez nous. Il y avait l’univers que mon père affectionnait lorsqu’il était petit et il n’a pas changé avec les années. Ma mère y trouvait son compte avec le casting, en particulier grâce à Monica Bellucci et Jamel Debbouze. Et moi, du moment que cela se déroulait dans une période historique, j’étais satisfaite.
En voulant débarrasser, ma mère cassa une tasse qui se sépara en mille morceaux dans le salon. Mon père, alla chercher la balayette dans la buanderie, c’est là-bas qu’était caché le placard à balais. Il nettoya les environs avant de passer l’aspirateur afin de s’assurer qu’aucun morceau ne se retrouverait sous nos pieds. Pendant ce temps, j’accompagnais ma mère dans la cuisine pour vérifier son état.
Ce n’était qu’une douleur qui lui a pris dans le bras, m’a-t-elle confié. Elle ressemblait à un élancement. Il ne dura qu’un instant, mais si vif qu’elle en lâcha sa prise. J’arrêtais d’insister lorsqu’elle m’affirma pour la dixième fois que ce n’était rien.
Je n’y pensais plus et nous passâmes la soirée tranquillement. Nous avons regardé le film comme lorsque j’étais enfant : en pyjama, blottis tous les trois dans une couverture dans le canapé devant l’écran avant d’aller nous coucher.
Le lendemain matin eut aussi ces airs de nostalgies agréables. Je retrouvais mon bol Mickey rouge et bleu et mon chocolat chaud en guise de petit-déjeuner. Je l’avais eu lorsque nous étions allés à Disneyland, quand j’avais 10 ans. J’en étais si heureuse à l’époque ! Il m’avait séduit dès que j’ai posé les yeux sur lui, devenant instantanément mon bol du matin. C’était avec le sourire que j’appuyais mes lèvres sur lui.
Après nous être douchés et habillés, ma mère et moi, nous nous sommes retrouvés dans la cuisine pour préparer le gâteau : nous le dévorerons ce midi. Il fallait donc qu’il aille au four avant 11 h 30, si nous voulions manger à une heure raisonnable. Il nous restait une demi-heure de marge pour quelques étapes faciles, mais le respect du timing n’était pas évident lorsque nous discutions, riions et faisions n’importe quoi. Nous y sommes parvenus par miracle. Nous avons même pu ranger la vaisselle et nettoyer les plans de travail pour laisser place à mon père. Comme nous avons fait le dessert, c’était bien normal qu’il s’occupe du plat principal.
— Ils prévoient une petite pluie pour ce soir, nous annonça-t-il en coupant les légumes.
— Vu la couleur des nuages, c’était prévisible, approuvais-je.
Ma mère s’installa à la fenêtre et souleva le coin du rideau pour fusiller du regard le coton gris planté dans le ciel.
— Mais il y a des éclaircies de temps en temps, bouda-t-elle.
— Valérie, tu sais bien qu’ici, cela ne veut rien dire. Et je n’ai parlé que d’une petite pluie. Tu pourras mettre ta jolie robe.
Mon père arrivait toujours à chasser les pensées négatives de ma mère. Elle partit dans un exubérant monologue sur sa tenue. Enfin, il l’était que pour moi. Il la suivit lorsqu’elle s’attaqua à la mienne. J’ai failli me retrouver entièrement habillé par eux pour satisfaire leur créativité débordante.
J’irais avec des baskets, un jeans et mon manteau. Ce n’était rien d’autre qu’un concert et loin de moi l’idée de me faire remarquer, surtout en compagnie de mes parents.
Après une intense discussion où j’étais seule contre les deux personnes qui me servaient de géniteurs responsables, j’abdiquais pour des talons de 5 cm et une jupe. La longueur de cette dernière a été vivement débattue. Pour moi, y aller avec les jambes cachées dans un pantalon était déjà beaucoup, alors il était hors de question d’en dévoiler plus que mes genoux avec un carré de tissu. Contre toute logique, c’était moi qui essayais de la rallonger et mes parents de la raccourcir. Pour ce faire, j’ai dû laisser ma mère jouer à la poupée avec sa palette de maquillage. J’avais l’impression d’être dans un monde à l’envers.

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