Souvent, virus varie...

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Je ne prends pas les infos, mais suis tout de même inondée de bulletins quotidiens, réinventés au prisme de mes deux vieux amis. Il y a dans leur salmigondis autant de mauvaise interprétation que de rumeurs infondées. J'ai ainsi dû rassurer Madeline : non, les vaccins n’entraînent pas d’infertilité (comme si, à son âge… enfin…). Où vont-ils chercher des idées pareilles ? Pas très loin apparemment, étant donné le nombre d’âneries qui circulent. Pour rectifier le tir, je n’ai plus qu’à aller à la pêche à la vérité et à la chasse aux fakes. Visite obligatoire au site de fact-checking de l’AFP. J’en croise des vertes et des pas mûres, en lisant leurs démentis. Morceaux choisis :

305) Non, l’Australie n’a pas mis fin à la vaccination contre le Covid-19 « pour infection au VIH ».

323) Un « test au Coca » positif au Covid-19 ? Une blague entre amis reprise au premier degré, selon le pharmacien sur la vidéo.

322) Non, Pfizer n’a pas testé ses médicaments sur des prisonniers pendant la Seconde Guerre mondiale.

320) « Mensonge » autour du vaccin, le Covid pas plus dangereux que la grippe ? Attention à ces affirmations fausses ou hors contexte.

319) Attention, ces photos ne montrent pas Brigitte Macron sans masque dans un hôpital en pleine pandémie.

Actuellement, Madeline et Roger sont en boucle sur les variants : le brésilien remuant, l’anglais contagieux, le sudafricain coriace. Monsieur Roger en profite pour établir d’oiseux parallèles : l’anglais, une saloperie, se jouerait de l’immunité acquise au contact du virus antérieur, suivant en cela la logique du Brexit : on restera copains, mais on fera mieux que vous ! « Faut toujours qu’ils se singularisent, les rosbifs ». Le brésilien serait un tueur, et sa propagation chez le colonisateur portugais un juste retour des choses. « Il va leur apprendre à danser la samba ». L’africain serait insensible aux vaccins, là-bas même les virus apprennent à résister. « De toute façon ils sont pas près d’en voir la queue d’un, de vaccin ».

Il est fort, monsieur Roger, pour tourner le reste du monde en dérision. En revanche, on dirait que le chinois sévissant en France, il l’a en quelque sorte adopté. Sous contrôle, le naturalisé. Les étrangers ne sont plus si étrangers lorsqu'on vit à leur côté. Le professeur Kahn affirme que les Allemands et nous, on a aussi notre mutant : le D614G, apparu en janvier. Celui-là serait plutôt mou du genou, à l’image de la vieille Europe : tranquille, en retard, pas organisé. Alors, on n’est pas les plus forts ? Nous qu’on laisse nos écoles ouvertes ? Un petit couvre-feu, juste, pour empêcher la marmite de déborder. Un virus cuit au court-bouillon.

Non mais, allo, un couvre-feu, quoi ! En 2021 ! Je ne réalise toujours pas ce qui nous tombe dessus. Je ne sais pas si je dois leur en vouloir de nous enfumer ou leur être reconnaissante de nous protéger. Qui sont « eux » d’ailleurs ? Et puis à quoi ça sert de s’énerver ? À trop tenter de comprendre l’inexplicable, on tourne en rond dans sa tête, ou on tourne parano sur les réseaux. Pas bon pour le moral. Il le verbalise, Axel Kahn, on est en train de passer à un autre mode de vie. Y a qu’à regarder un an en arrière, avant qu’on lave les légumes à la javel, avant que les avions disparaissent, avant qu’on s’émeuve d’une pénurie de masques, avant de parler à des écrans toute la journée. On le sent bien qu’on est à un tournant, ça tire les bords, ça grince, ça tangue. Paré à virer. Baissez bien la tête, la bôme va passer à tribord.

Changement de cap salutaire. Voguons pour sauver la planète. C’est l’avènement du slow, du vert, du coopératif. « Tu parles ! On pollue encore plus qu’avant », démarrerait Sylvain. « L’incinération des masques dépose dans les nuages des microplastiques qui nous retombent dessus avec la pluie », et notre ami écolo enchaînerait avec les transports induits par le commerce en ligne, la surconsommation numérique… On l’a tous en tête, cette petite ritournelle culpabilisante. Honnêtement, je ne sais si elle nous pousse à la vertu ou contribue à nous plomber davantage.

Qu'est-ce qui a changé en un an ?… J’habite maintenant juste au-dessus de mon mari. Je fais les courses des vieux. Je ne bois plus un coup toutes les semaines avec ma meilleure amie, parce qu’on ne boit plus de coup, et parce que ma meilleure amie est en couple. J’ai laissé les clefs du camion aux deux zigotos de l’atelier, j’espère qu’ils ne vont pas me le couler, mais en même temps je m’en fous un peu.

Avec tout ça, je ne sais pas quoi leur dire, à mes petits vieux.

— Vous pensez qu’on doit se faire vacciner ?

Comme je suis jeune, apte à naviguer sur la toile, autorisée à sortir leur faire les courses, je suis leur référence. La question n’est pas si on doit, mais si on peut, mes cocos ! Le fils Fogelsong a essayé de prendre un rendez-vous pour sa mère, 85 ans quand même, la carne Fogelsong, et bien pas moyen. « Rappelez mi-février ». Du coup, la vieille lui a encore réservé une engueulade, à croire qu’il était coupable de la situation.

— Tu seras content de voir mourir ta vieille mère, petit salopiau ! Hein, que tu seras content quand je serai branchée à l’hôpital ?

Le tout sur le palier. Auparavant déjà, la mère Fogelsong était redoutée pour ses coups d’éclat. Un jour, j’ai croisé devant sa porte le plombier envoyé par la copro pour purger les radiateurs. Le président du syndic de propriétaires, venu en soutien stratégique, était resté prudemment à l’écart, tandis que l’enragée accusait le jeune technicien de harcèlement : « Je ne suis même pas habillée ! Venir déranger les personnes âgées à neuf heures le matin, c’est une crise cardiaque que vous voulez me donner ? Ils vont très bien, mes radiateurs. La dernière fois que vous avez repeint le balcon, vous m’avez laissé tellement de poussières que j’ai eu une hernie à tout nettoyer. Alors, non, vous ne rentrerez pas et puis c’est tout ! »

On pensait qu’elle était à son max, mais depuis que son fils est là, c’est spectacle permanent ! Elle l’oblige à laisser ses chaussures dans le couloir, devant la porte. Une pointure fillette. La première fois que je les ai entendus, j’étais chez Madeline et Roger. Il y avait son aboiement à elle, et une voix de gamin.

— Qui est-ce qu’elle dispute comme ça, la voisine ?

— Son fils, il est revenu de Thaïlande pour s’occuper d’elle.

— Son fils ? Mais il a quel âge ?

Je l’ai rencontré ensuite. La quarantaine. Le sosie d’Élie Semoun, je vous jure ! D’après monsieur Roger, il a une épouse et deux filles en Thaïlande. Je ne peux empêcher mon esprit de soupçonner un prédateur sexuel, au minimum un profiteur de femme en détresse. C’est con, parce que je voudrais croire que ses intentions sont louables envers sa vieille mère dépendante. D’autant que sa présence me décharge d’une partie de mes corvées. Au demeurant, en quoi la situation conjugale du fils Fogelsong me regarde-t-elle ? S’il assure à cette femme en Asie un train de vie enviable ? Si elle le trouve désirable ? Les critères de beauté sont peut-être différents ?

Malgré tout, bien qu’il porte scrupuleusement son masque dans l'immeuble, je laisse un peu plus d’espace que nécessaire entre nous, ne pouvant me défendre d’une espèce de répulsion. Mon nez se plisse et les omoplates me chatouillent comme lorsque je mange un citron. Il est pourtant gentil, poli, mais plus il est obséquieux, plus il éveille ma méfiance, c’est plus fort que moi, cet hybride mi-homme mi-enfant me glace. On ne m’empêchera pas de penser que la place d’un homme est auprès de ses enfants plutôt qu’auprès de sa mère, surtout quand on assiste aux empoignades homériques de ces deux-là. Au début, ça fait peur, et puis finalement on se blase. C’est tellement… trop.

Ils attendent que quelqu’un s’approche pour se produire devant un public. L’autre jour, elle criait : « Il est parti avec ma voiture ! Il m’a volé ma voiture ! Il va la revendre ! Il me dépouille de mon vivant ! Est-ce que quelqu’un peut le rattraper ? ». De toute façon, elle ne conduit plus. Lui se barre tous les matins vers sept heures et demie, d’après Madeline et Roger, et ne rentre qu’à l’heure de la sieste. Je me suis adaptée et leur livre leurs courses dans ce créneau. J’ai rendu mon approche furtive, aussi, car la vieille postée derrière son œilleton sort me démontrer l’indignité de son rejeton. Elle brandit son index (que j’ai toujours connu tordu), pour preuve des mauvais traitements qu’elle subit, et menace de porter plainte. Régulièrement mes amis me rapportent les écharpages domestiques. On a pris le parti d’en rire. Monsieur Roger spécule : le fils attend l’héritage. Moi je rétorque qu’il est venu aider, que l’amour filial est plus fort que tout, même envers une madame Fogelsong. Condescendance faussement navrée de Roger :

— Comme vous êtes charmante, ma petite ! Vous ne voyez que le bien. Non, d’après moi il veut la rendre encore plus dingue qu’elle ne l’est, pour hâter la fin. Et s’il a besoin d’un coup de main, je le lui donnerais sans hésiter.

Tandis que monsieur Roger extrapole mille et une manières de se débarrasser de sa voisine, mon angélisme en prend un coup. Sa dernière trouvaille : appeler son copain, ancien marin à Dieppe, afin d’organiser le largage du corps à la mer. Rien qu’à imaginer Élie Semoun et Paul Prébois saisir chacun un bout de la vieille Fogelsong, oh, hisse, le cadavre flottant entre deux eaux, bécoté par les poissons, et puis qui coule à pic, je suis pétée de rire.

— Et l’héritage, je dis, comment il le touchera votre nouvel ami, si le corps disparaît ?

— Vous avez raison, ma petite. Que diriez-vous d’apporter votre jugeote à notre entreprise ?

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