Prologue
La nuit colle à la peau comme une seconde pellicule de sueur.
Mykonos brûle.
Le club s’ouvre sur la plage, béant, obscène, saturé de corps et de musique. Une piscine miroitante découpe l’espace, reflet tremblant des néons violets et or. L’air est épais, chargé d’alcool, de sel, de parfums trop lourds. On respire mal ici. On suffoque. Ça doit être la présence du Mal, insidieusement dissimulé dans cette ambiance de Sodome et Gomorrhe.
La jet-set se mélange à la mafia locale sans même chercher à faire semblant de ne pas les voir. Les femmes, des mannequins aux longs cheveux et au bronzage impeccable, peau de pêche, jambes interminables, cils papillonnants, bouches promettant du rêve et visages de poupée. Les hommes performent une virilité de cinéma, avec leurs chemises trop étroites, ouvertes bien bas sur des torses huilés. Lunettes aviateur, chaînes en or qui brillent contre la peau hâlée. Ils rient fort, parlent peu, observent tout, un verre ou un cigarillo à la main. Le pouvoir, surtout entre de mauvaises mains, a toujours cette allure-là : vulgaire, sûre d’elle, dangereuse.
Sur une scène improvisée, une fille à la flamboyante chevelure blond vénitien virevolte et se déhanche. Sa jupe à sequins accroche la lumière, son petit haut rouge brillant épouse chacun de ses mouvements. Derrière elle, un chanteur aux trémolos dramatiques s’époumone pendant qu’un DJ balance un mélange hypnotique de house et de sonorités orientales. Le rythme cogne dans ma poitrine, proche de mon pouls qui bat déjà trop vite.
Je me fraie un passage entre les corps moites. Des bras m’effleurent, des hanches se frottent. Je ne m’arrête pas. Mon regard est fixé sur le carré VIP que j’ai repéré depuis l’entrée. Une banquette luxueuse, légèrement en retrait, encerclée par des gardes du corps en costumes sombres. Cheveux lissés au gel vers l’arrière, mâchoires serrées, regards patibulaires. Des chiens de garde. Ceux-là ne sont pas là pour danser.
Je m’approche encore. Discrètement.
Contre ma cuisse, je sens la présence rassurante de mon arme. Le petit scalpel de Thanatos, le miséricordieux dieu de la mort aux cheveux de lin et au regard de glace. Fin, précis. Intime. Il me rappelle pourquoi je suis là.
Mais quand je parviens à distinguer l’intérieur du carré VIP, mon estomac se contracte.
Il est vide.
Enfin… presque.
Il n’y a qu’elle. Assise sur la banquette doublée de velours, comme une foutue reine de Saba.
Afrëdita Kelmendi. La fiancée de Dracula.
Une fille aux grands yeux noirs, immenses, à la fois doux comme ceux d’une biche – les faux cils et le mascara – et durs comme une pierre d’obsidienne – le khôl dont ils sont enduits. Elle tire tranquillement sur le tube d’un narguilé doré, installée avec une aisance naturelle. Un voile de soie blanc, transparent, repose en équilibre sur son chignon impeccable, évanescent, laissant deviner l’épaisseur et la douceur de ses cheveux châtains, profonds, soigneusement coiffés. Tout en elle respire la richesse, la protection, la beauté. Surtout, elle est intouchable. La nouvelle perle des Kyanos… transmise de père en fils sur les termes d’un accord ancien, inaliénable, une passation de pouvoir entre mâles dominants : je te donne mon clan, tu déflores cette vierge.
Je plisse les yeux.
La haine monte, brutale, incontrôlable.
Mais ce n’est pas elle ma cible.
Je recule, avalée de nouveau par la foule. Je bats en retraite, et le cœur manquant de déborder d’un trop plein de ressentiment, je sors du club. L’air extérieur me frappe comme une gifle fraîche. Je descends vers la plage, mes sandales s’enfonçant dans le sable encore tiède. Faut que je prenne l’air, que je retrouve mon calme.
Tu ne devrais pas te mettre dans ces états-là. Pas pour lui.
Mais je ne suis pas seule sur cette plage. Il y a quelqu’un, non loin… une présence dont je reconnais immédiatement la signature. L’aura sombre, le pouvoir obscur des Kyanos…
Il est là.
Debout sur un promontoire rocheux, face à la mer.
Mon cœur manque un battement. Mes jambes se dérobent. La sueur glisse le long de mes tempes, de ma nuque. Pendant une fraction de seconde, je crois perdre pied.
Vassili.
Hadès.
La panique me traverse avant que la raison ne reprenne ses droits. Hadès est MORT. Je l’ai vu mourir. Son corps consumé dans l’incendie du château qu’il pensait être son second Manoir de l’Enfer, étendu sur un lit de sang et de roses noires.
Non.
L’homme qui se tient devant moi, et qui me tourne le dos, c’est Damian.
Mais il est devenu le portrait craché de son père.
Les longs cheveux noirs et bouclés, coiffés en arrière, tombent sous ses épaules. Une barbe de plusieurs semaines durcit ses traits, renforçant la ligne virile de sa mâchoire. La cicatrice qui lui traverse la lèvre, et la ligne de poils blancs juste en-dessous, le signalent comme dangereux, comme les rayures d’un tigre. Sa chemise noire, à demi ouverte, flotte dans le vent nocturne. Sur ses pectoraux tatoués brille la croix byzantine en or massif, incrustée de rubis.
La croix que portait son père.
Mon cœur chavire. Je le fixe sans oser m’approcher. Damian. Des mois que je le traque. Des mois de routes détournées, de silences, de compromissions, de sang parfois. Tout ce que j’ai dû faire pour me retrouver ici, dans cette fête privée du milieu des Balkans… à quelques mètres de lui.
Enfin, il se retourne.
Ses yeux me frappent de plein fouet. Bleu sombre. Cyan. Le regard des Kyanos. Le regard sombre.
Il fixe l’horizon, sans me voir.
Et pourtant, pendant un instant trop long, je crois qu’il m’a repérée.
Une voix déchire la nuit, en grec. Cette langue qui a occupé mes nuits et mes jours ces six derniers mois, à temps plein. Cette putain de langue que j’adore et déteste à la fois.
— Elle est là !
Deux hommes surgissent. Des mains me saisissent brutalement sous les bras. Je me débats, surprise, furieuse.
— Qu’est-ce que vous voulez ? grogné-je, agressive.
— T’as rien à foutre là, ma poupée. Tu t’es incrustée à une fête où t’étais pas invitée. Allez, dehors.
On me traîne à l’intérieur du club. Je me débats encore, cherchant Damian du regard par-dessus mon épaule. Il ne m’a pas vue.
La fille en blanc et au look de modèle dubaïote, Afrëdita, s’est approchée de lui. Timide. Dévouée. Les yeux pleins d’un amour aveugle que je reconnais trop bien. Damian lui sourit : ce sourire féroce, presque carnassier, qui évoque des promesses à la fois froides et chaudes. Il soulève son menton du bout de l’index.
Et il l’embrasse.
Un baiser lent. Profond. Possessif.
Quelque chose se brise en moi… avant d’être remplacé par un feu intense.
Je te déteste. Je te déteste. Je te déteste.
La haine me consume pendant qu’on me jette dehors sans ménagement, expulsée dans la nuit comme une indésirable.
Je reste là, haletante, les poings serrés.
D’abord, il m’a volé mon innocence.
Mon amour. Ma vie. Ma chienne, ma seule amie… le semblant de fierté que je croyais avoir réussi à conquérir.
Puis, enfin, il m’a volé ma vengeance.
Et maintenant, il croit pouvoir aimer ? Vivre en paix, faire fructifier impunément son putain d’empire criminel occulte ?
Pas tant que je serais vivante. J’ai encore des comptes à régler avec toi, Damian Kyanos.
Je te jure que je reviendrai.
Et cette fois, je ne serai plus une ombre à la périphérie de son monde.
Je serai directement au cœur de son enfer personnel.

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