Chp 1 - La Furie
Il m’en a fallu, du temps, pour retrouver la trace du démon.
En premier lieu, il me fallait maîtriser la langue. Ça m’a pris quasiment un an. Un apprentissage accéléré, à la manière des espions de la guerre froide, en tablant sur ce cerveau d’intello qui a causé ma perte, en attirant l’attention malveillante et malvenue des Kyanos, père et fils.
Foutue langue. Comme je la hais…
J’ai appris le grec moderne comme j’ai appris à sucer et à gémir pour Hadès au Manoir. Vite. Dans la douleur. Jusqu’à l’épuisement. Les mots se sont empilés dans ma bouche, âpres, roulants. Je les ai répétés à voix basse, je les ai mâchés, je les ai forcés à entrer malgré leurs épines. Je n’avais pas le luxe de l’élégance. Seulement celui de la nécessité.
Quand j’ai posé le pied à Athènes, je parlais assez bien pour me débrouiller. Pas assez pour faire illusion. Si j’avais eu le même niveau en grec ancien, Hadès m’aurait fait couper la langue tout de suite.
La ville m’a accueillie avec sa chaleur poussiéreuse, ses immeubles écaillés, ses rues saturées d’histoire et de misère moderne. Athènes ne dormait jamais vraiment. Elle observait. Elle se souvenait. Et surtout, elle se taisait quand il le fallait.
J’ai commencé ma traque par les marges. Les bars enfumés, les arrière-salles où l’on joue gros, les quais où circulent des marchandises qui n’existent sur aucun registre. J’ai traîné dans les quartiers où l’on savait, mais où l’on ne disait pas. Là où les regards s’éteignaient dès qu’un nom était prononcé : Kyanos.
À chaque fois, c’était pareil.
Les verres se reposaient un peu trop vite sur le comptoir. Les épaules se fermaient. Les voix se cassaient.
On me répondait par des silences. Par des rires nerveux. Des avertissements déguisés.
— T’as pas envie de t’attirer des ennuis, kopela[1].
Ils savaient.
Ils savaient tous qui étaient les Kyanos. Mais personne ne parlait.
J’ai passé des nuits entières à marcher. À écouter. À observer. À rentrer seule, les pieds en feu, le cerveau saturé. J’ai fouillé Internet jusqu’à l’écœurement : articles financiers, forums obscurs, registres maritimes, photos satellite. Tout était verrouillé. Flouté. Dissimulé sous des sociétés écrans et des holdings offshore.
La propriété des Cyclades mentionnée par Damian – celle où il voulait m’emmener - n’apparaissait nulle part.
Une île privée. Un île fantôme…
Damian Kyanos était devenu un spectre.
Plus puissant que son père. Et plus inaccessible encore.
J’ai vite compris que l’approche directe relevait du suicide. Les rares types du milieu que j’arrivais à entreprendre se fermaient dès que je frôlais son nom. Certains me regardaient avec une pitié mal dissimulée. D’autres avec une peur nue. Certains me menaçaient. Parfois, j’ai dû fuir en catastrophe. Me battre, une fois. Ceux dont j’arrivais à délier la langue à coup de clins d’œil, de déhanchés, d’alcool et de bakchich évoquaient à mi-voix d’un groupe secret, réunissant d’anciens clans de la région, à travers la Macédoine, la Turquie, l’Albanie, la Roumanie et la Grèce, ayant des ramifications jusqu’en Suisse, en France, en Italie, aux États-Unis et en Australie, partout où la diaspora des Balkans avait étendu ses tentacules. On parlait en tremblant de règlements de compte sanglants, la loi du silence un code d’honneur inaliénable, où la trahison se paye au prix fort. Et la vengeance, la gjakmarrja des clans macédoniens.
J’ai commencé à manquer d’options.
Puis, un matin, tout a basculé à cause d’un article banal, perdu au milieu des pages people-finance d’un grand quotidien grec.
Je l’ai lu dans un café, entre deux gorgées d’un expresso amer, les doigts encore tremblants de fatigue et les yeux explosés par la nuit que je venais de passer.
Le titre m’a clouée sur place.
LES NOCES DE L’EMPIRE : DAMIAN KYANOS ÉPOUSE AFRËDITA KELMENDI À MYKONOS
Mykonos s’apprête à accueillir l’un des mariages les plus fastueux de la décennie. Damian Kyanos, héritier de l’empire maritime Kyanos Group, s’unira à Afrëdita Kelmendi, fille cadette de l’influent clan financier albanais Kelmendi.
La cérémonie, prévue dans un cadre strictement privé, réunira figures de la finance internationale, représentants politiques et grandes familles industrielles et maritimes.
Cette union symbolise la consolidation de deux puissances économiques majeures des Balkans et de la Méditerranée.
Damian Kyanos, discret mais redoutablement efficace, a repris les rênes de l’empire familial après la disparition tragique de son père, Vassili Kyanos, deux mois plus tôt, dans un incendie en France en compagnie de son fils aîné, Michail Kyanos.
Armateur parti de rien, Vassili Kyanos avait bâti en moins de vingt ans un empire financier tentaculaire, s’étendant du transport maritime à l’immobilier de luxe, en passant par les fonds d’investissement offshore. Figure controversée, adulée par certains, redoutée par d’autres, il laisse derrière lui un héritage de plusieurs milliards de dollars, aussi colossal que sulfureux.
Son fils cadet, Damian, formé à l’étranger et longtemps resté dans l’ombre, a surpris les marchés par sa capacité à maintenir - et même renforcer - la puissance du groupe en un temps record, dans les semaines qui ont suivi la double disparition de son père et de son frère.
J’ai reposé le journal avec lenteur, une sensation de lourdeur dans la poitrine.
C’est donc vrai. Il va réellement épouser cette héritière… une autre femme.
Cela allait se passer à Mykonos. Le nom, évocateur de fêtes débridées, de night-clubs et de tourisme sexuel, a pulsé dans ma tête comme une promesse empoisonnée.
Une faille, une porte entrouverte. La seule.
Un mariage en grande pompe, c’est du bruit. Des déplacements. Des hommes de main. Des alliances qui s’exhibent. Ce n’est pas l’île privée des Cyclades, mais suffisamment proche pour attirer ceux qui gravitent autour de Damian. Ceux qui lui servent de relais. De remparts.
J’ai compris alors ce que je devais faire.
J’ai quitté Athènes peu après, laissant derrière moi ses ruelles méfiantes et ses silences trop bien gardés. Je n’y avait rien obtenu, sinon une certitude supplémentaire : Damian était devenu un roi sans adresse.
À Mykonos, ce serait différent. Du moins le croyais-je… ça n’a pas été difficile d’entendre parler du Black Velvet, le club le plus luxueux appartenant au groupe Kyanos. Un endroit, où, paraît-il, le patriarche lui-même aimait apparaître de temps à autre, s’affichant au bras de ses plus belles conquêtes : des top-models russes, bulgares ou macédoniennes. Le fils allait sûrement faire la même chose : cela devait être ce qu’on attendait de lui. Alors je me suis mise à faire le guet, tous les jours. Et un soir… j’ai vu une grosse limousine s’arrêter. J’ai vu Damian en sortir, entouré de ses gorilles. Et elle. Sa future femme. La fameuse héritière albanaise. Ainsi, il vivait déjà avec elle…
Mon cœur a hurlé.
Salaud de traître de merde.
J’ai chassé cette pensée parasite de ma tête. Qu’est-ce que j’en avais à foutre, de qui ce taré baisait ? De toute façon, il m’avait menti, une fois de plus. Pas une seule fois, pendant les longues semaines où il a squatté chez moi, apprivoisant ma chienne à coup de friandises et de magie noire antique pour mieux la retourner le moment venu, il n’avait mentionné cette femme. Il m’en a parlé au dernier moment, comme d’un détail sans importance. Sauf qu’elle était là. Et que sa précieuse personne nécessitait la présence d’un contingent de molosses armés jusqu’aux dents, qui formaient un véritable mur entre Damian et moi.
Oui.
La seule chose que je n’avais pas anticipé, c’est que Damian lui-même serait devenu si inapprochable. Lui qui m’a tant traqué, douze ans durant, et à qui je ne suis jamais parvenu à échapper… maintenant, c’est le contraire. C’est moi qui le suis, qui le chasse. Et lui qui me fuit.
Il va falloir changer de tactique.
Si je ne peux pas atteindre Damian directement, je dois entrer dans son monde par la seule voie encore ouverte : le milieu.
La mafia albanaise, la seule dont je connaisse le nom.
Les Kelmendi.
Le pouvoir aime se montrer… Et moi, je vais apprendre à me rendre indispensable, comme j’ai réussi pendant ces longs mois au Manoir, avant qu’Hadès ne décide finalement de m’éliminer, car j’avais joué mon rôle avec trop de conviction. Cette fois, je garderais le contrôle. J’en suis capable.
Même si pour ça, je dois devenir quelqu’un que je ne reconnaîtrais plus.
[1] Ma chérie.

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