Chp 2 - Le Démon

5 minutes de lecture

Afrëdita s’accroche à mon bras en quittant le club.

Elle est fatiguée. Je le sens à la manière dont son pas ralentit, à la pression légère de ses doigts contre ma manche. La musique pulse encore derrière nous, étouffée par la nuit, par l’odeur du sel et des corps chauffés à blanc.

— Damian… murmure-t-elle. Je crois que j’ai besoin de rentrer.

Je hoche la tête. Moi non plus, je n’ai pas envie de rester. Je me suis suffisamment montré.

Regardez-moi. Je porte la même croix que votre ancien boss, le même type de fringues. Jusqu’à son parfum. Vous êtes rassurés ? Tant mieux. Parce que si vous me trahissez, je serais pire que lui.

Certains l’ont déjà compris. Dès le lendemain de mon entrée au conseil d’administration du groupe, j’ai accompli une première purge. Puis j’ai attendu que les vieux rogues du Cercle viennent à moi. Ceux qui se sont plaints de mon inexpérience, de la « bienheureuse coïncidence » de la mort conjointe de mon père et de mon frère… eh bien, ils ne l’ont fait qu’une fois. J’ai utilisé la bonne vieille méthode chère à mon regretté paternel : en les privant de la parole, définitivement. Sauf que n’ayant pas de chirurgien stomatologue à portée de main, j’ai fait le boulot moi-même, salement. Devant eux.

Maintenant, plus personne ne moufte.

Autour de nous, mes hommes se resserrent, mains sur la crosse de leurs armes. Je prends note de leur nervosité.

Il y a eu du remue-ménage.

Je le perçois comme on perçoit un changement de pression dans l’air. Une tension résiduelle, mal dissipée. Des regards qui s’évitent. Des silences trop nets.

— Qu’est-ce qui s’est passé pendant que j’étais dehors ? demandé-je en me tournant vers Afrëdita.

Elle baisse légèrement les yeux, respectueuse. Soumise, comme son clan l’a élevée.

— Rien d’important, Damian. Une touriste alcoolisée. Elle s’est introduite dans le club sans invitation.

Son ton est méprisant. Naturel. Elle n’y pense même pas.

Je fronce les sourcils, alors que la limousine démarre.

— Une « touriste » ? C’est-à-dire ?

— Tu sais bien. Une de ces filles avec la peau qui brûle au soleil. Une Allemande, ou une Hollandaise… quelque chose comme ça.

Je ne réponds pas.

La voiture glisse sur la route sombre, bordée de villas et de palmiers éclairés. Afrëdita s’installe contre moi, parfum discret, corps parfait, posture irréprochable. Elle est exactement ce qu’on attend d’elle. Plus que belle, gentille.

Mais mon esprit s’est déjà détaché.

Une touriste. La peau qui brûle au soleil.

Je ramène Afrëdita à la résidence. Elle appartient à papa, comme tout le reste : il s’en servait comme pied à terre lorsqu’il venait inspecter ses possessions ici. Luxe feutré et marbre clair. Colonnes inspirées de l’Orient. Lampes suspendues qui diffusent une lumière dorée, presque irréelle.

— J’ai envie de nager, annonce Afrëdita avec une lueur dans ses yeux bruns.

Elle passe devant moi, déjà en maillot, le tissu révélant son corps sculptural. Elle se retourne, me lance une œillade faussement timide, calculée.

Je la contemple. Froidement. Sûrement de la même façon dont mon frère regardait une jolie femme.

Je vois ses courbes, oui. Je reconnais leur perfection. Mais je ne les ressens pas.

Parce que dans mon esprit, ce ne sont pas elles qui s’imposent.

C’est un autre corps.

Des cuisses puissantes qui m’enserrent. Une prise ferme, presque insolente. Une chevelure couleur brasier rejetée en arrière, gorge offerte, bouche entrouverte sous l’assaut du plaisir. Une peau couleur pêche, chauffée par l’effort, par le feu. Des tétons roses, tendus, indécents dans leur abandon. La fureur, et un pouvoir sexuel si fort qu’il pourrait me briser.

Megane. Ma Furie, ma déesse vengeresse. Une démone, comme moi.

Je serre la mâchoire.

Afrëdita est objectivement une femme superbe. Une future épouse idéale. Une alliance parfaite.

Mais je ne la toucherai pas. Du moins, pas avant le jour du sacrifice.

Elle plonge dans la piscine. L’eau miroite sous les lumières, ondule contre les mosaïques. Elle nage une longueur, puis une autre, gracieuse, disciplinée. Puis elle revient vers moi, sourire doux, gestes lents.

Je repose mon verre.

— Tu viens ? tente-t-elle de m’attirer, comme une sirène aguicheuse.

La pauvre. Elle s’imagine que c’est comme ça qu’une femme attire les hommes. Elle ne sait pas que ce qui a fait chavirer mon cœur, c’est une petite rousse à lunettes dans une bibliothèque, noyée dans un pull trop grand pour elle, concentrée sur un texte vieux de 5000 ans en mordillant un stylo.

Mais je finis par céder. Je retire ma veste kimono, la laisse glisser sur un fauteuil. Penser à Megane a tendu mon corps malgré moi. Une réaction brutale, incontrôlée. Je me trouvais assez chaud, avant… mais depuis que j’ai reposé le pied sur le sol de Grèce, je me sens galvanisé, presque bestial. Et, bien contre ma volonté, je bande comme un taureau.

Ça va être dur d’attendre.

Dans l’eau, Afrëdita s’approche. Ses mains se posent sur mes pectoraux tatoués avec un respect bizarre, teinté de dévotion. Elle lève le visage vers moi, cherche mes lèvres.

Un raclement de gorge discret.

Elle se fige. Je souris.

J’échange un regard avec le garde du corps des Kelmendi, posté non loin. Il est là pour veiller, pour surveiller. Mais avant tout, pour garantir la pureté d’Afrëdita avant le mariage. La cérémonie du drap taché de sang, qui sera montré devant tout le clan et célébré par le tir des kalash… c’est le point le plus important de cette cérémonie. Et selon le Kanun, le code d’honneur des mafieux albanais, tout le prestige de la famille reposera sur la présence ou non d’une belle fleur de coquelicot sur le satin blanc.

Pas touche, donc.

Je me sens soudain plus léger. Soulagé.

Au moins, je n’ai pas eu à rejeter Afrëdita. Je vais la tuer, OK. Mais je ne veux pas qu’elle souffre inutilement. Elle aura suffisamment mal le jour du rituel.

Je sors de l’eau, secoue mes cheveux, laisse les gouttes glisser le long de ma peau. La nuit m’accueille de nouveau sur la terrasse.

Encore une fois, elle s’impose à moi.

Megane.

Son absence est une brûlure active, qui maintient mon cœur et mon esprit en éveil.

Je pose mes yeux sur les étoiles, si nombreuses au-dessus de la Méditerranée.

De si longs mois sans nouvelle. Quasiment un an que j’attends qu’elle me retrouve, vienne réclamer ma tête et récupérer sa chienne… pourquoi ça lui prend autant de temps ?

Elle a peut-être renoncé.

Non. Impossible. Nous sommes liés.

Et, pour la première fois, j’ai l’intuition qu’elle est ici. Pas très loin.

Annotations

Vous aimez lire Maxence Sardane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0