L'île - 1
La chaleur d’Athènes m’écrase comme une main lourde entre les omoplates.
Dans l’amphithéâtre sans climatisation, l’air est devenu irrespirable, saturé de mots savants, de théories fumeuses et d’exempliers trop denses, en sanskrit et en grec archaïque. Figures infernales et eschatologie de la civilisation de l’Indus. Mes paupières tombent, éclipsant la silhouette minuscule du professeur en bas, qui commente d’une voix monotone une stèle vieille de plusieurs milliers d’années et quasiment indéchiffrable. J’essaie de suivre, vraiment, mais mon corps réclame autre chose. De l’air. Du silence.
Je sors de l’amphi.
Le soleil me frappe aussitôt, aussi brutal et insolent que son dieu tutélaire. Je ferme les yeux une seconde, inspire profondément. L’odeur de la pierre chauffée, de la poussière, du tabac.
Quelqu’un fume… je tourne la tête dans sa direction, un peu en retrait sous l’épaisse colonne du bâtiment. Il est adossé au mur clair du bâtiment, comme s’il faisait partie du décor. Grand, les épaules larges, la silhouette svelte. Ses cheveux noirs, légèrement bouclés, tombent jusqu’à sa nuque. Sa chemise blanche est ouverte au col, les manches roulées sur des avant-bras hâlés. Enroulés autour de son poignet comme des serpents, plusieurs bracelets de cuir usés et un komboloï, l’espèce de chapelet de perles d’ambre des mauvais garçons grecs, qui évoque plus le travailleur du port qu’un vénérable membre de l’université. Sur son sternum, un talisman : un œil bleu serti d’argent brillant contre sa peau sombre. J’ai vu ça partout depuis que je suis arrivée. Une protection contre le mauvais œil…
Il recrache la fumée d’une courte cigarette indonésienne parfumée au clou de girofle, lentement.
Ses yeux croisent les miens. Un bleu turquoise saisissant, aussi hypnotique que le pendentif à son cou. Incongru. Troublant.
— Kaliméra, dis-je, par réflexe, pour meubler le silence.
Il hoche la tête, un sourire presque imperceptible au coin des lèvres. Rien d’insistant ni d’arrogant, ce qui est plutôt rare pour un Grec. Le nombre de tentatives de drague fougueuses des kamakis, ces loubards assoiffés de sexe ciblant les étrangères « faciles », que j’ai subi depuis mon arrivée… presque du harcèlement. On m’avait prévenue, cela dit. Mais lui, il a l’air différent. Froid, détaché. Et pourtant, quelque chose m’attire, comme un courant discret sous la surface.
Je m’approche.
— Tu es étudiant ici ?
— Non. Je suis juste venu en auditeur libre.
Sa voix me surprend. Grave. Calme. Un timbre qui glisse sous la peau.
Je rabats une mèche de cheveux qui volète derrière mon oreille. Il me détaille sans gêne apparente.
— Et toi ?
— Oui. Enfin… doctorante. Première année. (Je grimace légèrement.) Sous la direction du professeur Aliona Ionescu. Elle a fait une présentation sur le Rig-Veda, tout à l’heure…
Il acquiesce, comme si ce nom lui disait quelque chose - ou comme s’il faisait simplement semblant.
Il n’est pas très bavard.
— Je suis là pour participer avec elle à un gros chantier de fouille, enchaîné-je. Tu t’intéresses à l’archéologie ?
Il tire une bouffée de sa cigarette avant de répondre.
— Pas vraiment. Plutôt à la mythologie indo-aryenne. C’était pour écouter ta directrice que je suis venu, d'ailleurs. J’ai bien aimé les liens qu’elle a tracé entre Kérberos et les chiens de Yama, le dieu de la mort hindou. Mais ce que j’ai trouvé vraiment audacieux de sa part, c’est quand elle a comparé la descente de Démeter aux Enfers avec celle d’Inanna, qui doit se dépouiller de tous ses attributs royaux et endurer la torture et la mort pour devenir la déesse surpuissante qu’elle devient par la suite… Vraiment admirable, comme analyse. Je ne me serais jamais douté qu’une archéologue d’un tel niveau accepte de lier la mythologie sumérienne à la nôtre, dans un colloque.
Je sens une étincelle s’allumer en moi. Le congrès redevient soudain un peu moins pénible.
— Et les liens qu’elle établit avec la mythologie mycénienne ? demandé-je. Tu en penses quoi ?
Il me regarde attentivement avant de répondre. Comme s’il pesait mes mots.
Il est peut-être timide. Après tout, je suis une jeune chercheuse, et il n’est pas universitaire… mais il est quand même brillant, pour un amateur.
— Et toi ?
La question qu’il me renvoie me prend de cours. Je souris, légèrement prise à mon propre piège.
— Oh… je ne suis pas spécialiste du religieux. Ni philologue. Je travaille sur les colonies grecques dans le monde méditerranéen, pas seulement en Grèce. Leur rapport à l’eau : les ports, les sources, les sanctuaires littoraux…
Son regard s’ancre dans le mien. Je me sens soudain trop visible, comme s’il pouvait lire en moi.
— Mais ce n’est pas ce qui t’intéresse à la base, observe-t-il.
Je passe la main dans mes épais cheveux bruns, nerveuse.
— Non. Pas vraiment.
Je marque une pause.
— Ma directrice a estimé que ce sujet serait… plus porteur. La mythologie et le religieux, c’est terminé, selon elle…
— C’est dommage. Je trouve ça très actuel, au contraire. Et sur quoi voulais-tu travailler ?
La réponse m’échappe avant que je ne puisse la filtrer.
— Dionysos.
Je ris doucement, un peu gênée. Mais la lueur que je vois dans ses yeux me pousse à continuer.
— La figure du dieu, ses cultes archaïques. Les liens entre les dieux et les premiers royaumes grecs. La légitimation du pouvoir par la religion. Ce genre de choses. Trop vague, selon ma directrice.
Il m’observe en silence. Le temps s’étire. Le bruit de la ville semble s’éloigner.
— Intéressant, finit-il par dire, avant d’écraser sa cigarette par terre. Tu restes ici toute la journée ?
Je pense à l’amphithéâtre, à la chaleur, aux communications interminables, aux vieux érudits à la diction incompréhensible. J’hésite.
— J’avoue que le colloque est… dense.
Un sourire éclaire enfin son visage. Ses dents sont très blanches, grandes et droites.
— Alors laisse-moi te proposer autre chose. (Il désigne la ville derrière nous.) Une visite de la ville. Athènes mérite mieux que des salles sombres et non climatisées. Et j’ai l’impression que les présentations de l’après-midi sont moins intéressantes.
Je ris, un peu nerveuse. Est-ce qu’il me drague, ou… ?
— Ça se voit tant que ça que je ne suis pas d’ici ?
— Moi aussi, je suis un étranger, répond-il simplement.
L’Étranger. L’une des épiclèses de Dionysos… un léger frisson court sur ma peau, rendant l’air brûlant plus supportable.
— J’avais envie de voir le Parthénon au coucher du soleil, ajoute-t-il après une seconde.
Mon cœur bat un peu plus vite que nécessaire. Je ne cherche même pas à comprendre pourquoi.
Je ne connais même pas son nom, réalisé-je.
— Au fait, je m’appelle Katarina. Et toi ?
Il incline légèrement la tête, comme dans un rituel ancien.
— Vassili Kyanos.
Je fronce les sourcils, interloquée.
— Kyanos ? Comme la couleur ?
C’est la première fois que j’entends cet adjectif ancien utilisé comme un nom de famille moderne.
Il hoche la tête.
— Oui. Exactement.
— Une couleur qui n’existe plus en grec moderne, renchéris-je, ravie de pouvoir étaler ma science devant lui. Le mot « cyan » ne fait pas du tout référence à la même chose… je crois me souvenir que la traduction est « éclat sombre », c’est ça ? Comme un genre de noir, mais qui n’en est pas vraiment un, utilisé pour enduire les armes. Il a donné pas mal de mots, notamment pour décrire les animaux carnassiers, comme kýōn, chien. La première mention dans un texte est ce passage de l’Illiade, pour décrire l’armure d’Agamemnon… « dix rayons de cobalt », ou quelque chose comme ça, si je me souviens bien.
— δέκα οἶμοι μέλανος κυάνοιο, récite Vassili. Chant 11, strophe 25.
Il a une voix mélodieuse en grec ancien. Et en plus, il a trouvé cette référence immédiatement, de tête !
Je suis tout de suite impressionnée. Ce type n’est même pas étudiant…
— Tu fais quoi dans la vie, Vassili ?
— Je travaille à droite à gauche, répond-il, laconique.
— Où ça ?
— Au port, en ce moment.
— Tu habites sur place ?
— À Exarcheia.
Exarcheia. Un quartier peu fréquentable, que m’a déconseillé ma directrice, repaire selon elle « d’anarchistes, de dealers, de voleurs, de drogués, de prostituées et d’une faune pauvre et marginale, où la mafia fait loi à la place de la police ».
Mais Vassili m’inspire confiance. Il est à la fois différent des étudiants que je fréquente habituellement, mais aussi des autres Grecs que j’ai rencontré depuis mon arrivée. Son calme nonchalant, sa manière de proposer sans insister, et surtout l’aura qu’il dégage, mystérieuse et un peu envoûtante, me plaît.
— Si tu n’as rien d’autre à faire cet après-midi, je veux bien venir avec toi, dis-je alors. Je serais ravie de voir l’Acropole avec un Grec. J’ai pas encore eu le temps d’y aller…
J’ai surtout pas osé y aller toute seule.
— J’ai rien à faire cet après-midi, confirme-t-il. Ni ce soir.
Je ravale ma salive péniblement. Ce soir… encore une fois, ma directrice m’a déconseillé de traîner en ville après vingt heures. Alors que c’est le meilleur moment de la journée…
Mais j’accepte de le suivre, de lui faire confiance. Pas parce qu’il est le plus bel homme que je n’ai jamais rencontré de ma jeune vie, mais parce que je me sens appelée, presque destinée, à aller voir l’Acropole avec lui. Aliona avait prévu une visite en groupe, mais… je préfère y aller avec lui. C’est plus authentique.
Je jette un dernier coup d’œil à la salle derrière moi. Ma directrice ne s’apercevra pas de mon absence. Et de toute façon, je suis une fille majeure. Je ne pourrais pas rester dans son ombre toute ma vie.
Je me retourne vers Vassili, mon premier ami grec. Je lui souris, et lui emboîte le pas. Depuis mon arrivée, je ne m’étais pas sentie aussi excitée. Enfin la découverte, l’aventure.

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