Chp 3 - La Furie

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— Qu’est-ce que tu fais là-bas ?

La voix de ma mère explose à mon oreille. Je sens son inquiétude, et je la comprends. Mes parents ne sont jamais remis de ce qui m’est arrivé il y a dix ans… non, onze, maintenant. Mon père en a même fait un cancer. Il s’en est sorti, mais il est devenu quasiment mutique. Quant à ma mère… l’éloignement, et les nouvelles que je lui donnais à dates fixes, rares mais régulières, n’ont fait que renforcer son angoisse.

Après le château et l’affrontement final avec Hadès, j’ai ressenti le besoin de me rapprocher d’eux à nouveau. Je suis même retournée chez eux pendant quelques mois. Comme prévu, j’ai arrêté de bosser pour Erica : l’argent retiré de la vente d’un seul diamant du collier de chienne d’Hadès, que j’avais pris soin de garder, m’a permis de tenir largement sans travailler. J’en ai profité pour me retirer un peu en moi-même, travailler de nouvelles ressources et me reconstruire après cette confrontation traumatique. Pour revenir plus forte encore.

— Ce n’est vraiment pas le moment de faire un voyage à Mykonos, insiste-t-elle. Vraiment pas…

Je la coupe.

— C’est pour un travail, tu le sais. Je ne vais pas pouvoir rester chez vous et compter sur vous éternellement. Je vais avoir 31 ans, maman.

— Mais il vaudrait mieux que…

Je ferme les yeux, éloigne le téléphone de mon oreille. Je ne veux pas entendre ses reproches. Non. Pas là-dessus.

— Je te fais confiance, finis-je par lui dire. Je te laisse. Je vous aime.

— Tu ne veux pas au moins…

Je raccroche.

Bon.

J’expédie un verre de ce vin sucré et vaguement écœurant que boivent les Grecs.

Il me faut du courage. Pour avoir eu cette conversation, puis pour ce que je vais devoir faire, ce soir.


*


Je ne peux plus mettre les pieds au Black Velvet. Pas après avoir été jetée dehors comme une brebis galeuse.

Alors je me rabats sur une autre boîte de nuit de Mykonos, moins connue, moins flashy, mais fréquentée par ceux qui comptent. L’air est saturé de sueur, de parfum, de musique trop forte et de masculinité bien toxique. Je scrute la foule comme un prédateur affûté, scannant les mecs dissimulant une arme dans leur futal. Mon regard s’arrête sur lui.

Albanais. Peut-être Kelmendi. Je le devine à sa stature, à sa manière de bouger, à cette aura de contrôle naturel. Mais ce qui attire mon attention, c’est la chevalière à son doigt. Un symbole que je reconnais immédiatement. Comme celle que portait Hadès, avec un motif différent. La bague des « anciennes familles ».

OK. C’est le moment d’attaquer, Megaira.

Je m’approche, joueuse, en marchant entre les corps qui se pressent et les lumières vacillantes. Je l’observe, le détaille. Mon cœur bat plus vite, mais je le masque derrière un sourire calculé.

— Belle bague, murmuré-je en effleurant presque sa main par accident. Elle a une histoire ?

Il lève les yeux, un mélange d’arrogance et de fierté dans le regard.

— Cette chevalière ? Tu ne crois pas si bien dire. Peu d’hommes la portent, ici. Mais ils sont immédiatement reconnus. Elle me signale comme un homme important… et dangereux.

Je fronce légèrement les sourcils, feignant la curiosité innocente :

— Aussi important et dangereux que… Damian Kyanos ?

Ses yeux se plissent. Il me dévisage, et je sens son intérêt grimper.

— Comment tu connais ce nom ?

— J’ai déjà eu affaire aux Kyanos, dis-je simplement, laissant planer un silence lourd.

Il se penche légèrement vers moi, un sourire en coin.

— Et tu as toujours ta langue pour parler ?

Son rire gras éclate, brutal et vulgaire.

Salopard. Il est au courant… il sait ce que Hadès faisait aux biches. Mais il ignore que moi, je sais.

Je lui souris.

— Ma langue, et toutes mes dents. Tu m’offres un verre ?

— Si tu me racontes comment tu as connu les Kyanos.

— D’accord.

Il fait un signe au barman, qui m’apporte un verre d’Ouzo. J’ai horreur de ce simili-Ricard, mais ce n’est pas le moment de faire la fine bouche.

Je le sens suspendu à mes mots. Je poursuis, attrapant délicatement le verre que je prends dans ma main :

— J’ai travaillé pour Michail Kyanos, en France… je lui servais d’indic et de petite main. Mais il est mort. Malheureusement, je n’avais jamais été présentée à son frère. Je crois savoir qu’il se tenait assez éloigné des affaires du clan, à l’époque.

Son intérêt s’affole. Il m’invite à poursuivre. Je fais tourner le verre entre mes doigts avant de le porter à mes lèvres.

— Tu aurais des travaux de ce genre à me proposer ? enchaîné-je. Récolte d’informations, surveillance… ou plus.

Il penche légèrement la tête, un sourire en coin :

— Peut-être… Mais dans notre milieu, les femmes ont un rôle très spécifique, poupée.

La voix sombre et rauque d’Hadès retentit dans mon oreille.

Réceptacle à bites. Voilà ce que tu seras pour nous.

Je fixe mon interlocuteur droit dans les yeux. Lorsque je reprends la parole, ma voix est basse, assurée :

— Je sais faire ça aussi. Mais ce serait un gâchis de compétences, me concernant.

Le mec hésite, me jauge. Puis je vois son regard changer. Il n’y a plus que de la curiosité, presque de l’admiration. Il comprend que je suis autre chose qu’un corps à utiliser.

— Si tu y tiens… dit-il enfin. Je peux te présenter à quelqu’un qui pourrait t’introduire dans un cercle plus important. Mais… approcher Damian ? Impossible. Il est devenu trop important, et sa femme est très jalouse.

Je pince les lèvres, mais je garde mon masque. Le terme employé, « sa femme », me pique, mais je n’en laisse rien paraître.

Pas encore mariée, mais déjà possessive… j’imagine qu’il l’a envoûtée, elle aussi.

— De toute façon, continue-t-il, mieux vaut que tu restes loin de lui. Nous avons notre vision de la place de la femme… disons « traditionnelle », pour une petite Française comme toi. Mais les Kyanos, eux, c’est autre chose.

— Autre chose comment ? demandé-je en suçotant ma paille.

Il se penche, comme pour me confier un secret, ses yeux brillants de malice et de menace :

— Certaines des filles qui trainaient trop prêt d’eux s’évaporaient. Tout simplement. On les voyait un soir, puis plus jamais… Les plus belles tombaient entre les griffes de Vassili, le patriarche. Et crois-moi, tu aurais envie de te tenirtrès loin de son lit. Même si les putains étaient attirées par lui comme les mouches par le miel. Les femmes aiment les hommes puissants, dangereux. Elles le regrettaient amèrement, après…

Je garde le silence, laissant ses mots s’installer. Chaque détail me confirme ce que je sais déjà.

— Damian a tout l’air de prendre le même chemin que son père, continue-t-il. La première chose qu’il a faite après la passation de pouvoir, c’est d’arracher la langue des « traîtres » dans son entourage, ceux qui ont mis en doute sa légitimité à succéder à Vassili. Pour moi, ça ne fait aucun doute : c’est bien lui, le digne successeur !

Il s’arrête, et me fixe longuement :

— Si tu veux un conseil… ne t’en approche jamais.

Je hoche la tête, un sourire froid aux lèvres. À l’intérieur, mon esprit bouillonne.

Tu n’as pas idée du degré d’intimité que j’ai eu avec eux. Je suis presque de la famille, pour ainsi dire. Pas des liens de sang : des liens de haine.

— Reviens ici demain, finit par dire le type en posant un billet sur la table. Si je te revois, c’est que t’es motivée. Et alors, je te présenterais à la bonne personne.

— Merci, soufflé-je. Tu ne le regretteras pas.

— Retiens mon nom : Durim, du clan Kelmendi. Donne-moi le tien.

Je ne m’étais pas trompée. C’était bien un Kelmendi.

— Perle. Je m’appelle Perle, soufflé-je sans le quitter des yeux.

— Perle, répète-t-il. Je sais pas ce que ça veut dire, mais ça te va bien.

Tu ne crois pas si bien dire.

— On se voit demain, Perle, dit-il en se levant. Si t’es pas là, et que tu m’as fait déplacer mon contact pour rien, c’est plus la peine de te repointer dans ce club. Tu comprends ce que je veux dire ?

Je hoche la tête.

— Je serai là.

Il hoche la tête, satisfait. Puis il se barre.

La partie est lancée.

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