Chp 4 - Le Démon
J’ai encore rêvé d’elle.
Toutes les nuits, je retrouve Megane en rêve. Parfois, c’est plaisant. D’autres fois, non. Mais là, j’étais marié avec elle. On vivait ensemble. Je lui préparais son petit-déjeuner, pendant qu’elle s’occupait de lui. Il faisait beau, et je la voyais descendre sur la plage, en tenant notre fils par la main. Je la suivais. Pour un Grec, je n’aime pas la mer, et je ne suis pas un très bon nageur. Le fait d’avoir failli me noyer à huit ans y est sans doute pour quelque chose, si je devais faire de la psychologie de comptoir. Mais là, en voyant Megane s’enfoncer tout habillée dans l’eau avec notre fils, je me précipitais sans hésiter. L’eau envahissait ma bouche, mes narines, mes yeux. Je luttais contre les vagues, de plus en plus fortes. Le beau soleil d’un matin d’été avait disparu. Je ne voyais plus Megane. Je m’époumonnais en l’appelant en vain : Megane, Megane. Elle ne me répondait pas. Et soudain, une poigne terrible, qui me tirait vers le fond. Je me débattais en vain. Je savais que c’était elle, qui voulait me noyer, m’emmener dans les ténèbres glacées avec elle. Et soudain, je me suis retrouvé devant mon père. Il était assis sur un trône fait d’os humains, et tenait une grande faux à la main. La moitié de son visage était décharné. Il tenait mon fils dans les bras, et à ses pieds, enchaînée à son trône macabre, il y avait Megane, nue. Elle ne me regardait pas.
— Tu croyais vraiment que c’était ton enfant ? Tu croyais que j’allais la laisser partir ? Même mort, elle reste ma propriété. La propriété d’Hadès Kyanos.
Je me suis réveillé en hurlant. Heureusement, seul dans le lit : Afrëdita ne dort pas avec moi. Les chiens sont tous venus me voir, Némésis en premier. Elle a gémi, et posé sa tête noire sur mes genoux.
— Oui, oui, tout va bien.
Non. Tout ne va pas bien.
Car mon père a raison. Même mort, Megane reste sa propriété. La propriété d’Hadès Kyanos.
Je me suis levé. Le soleil brillait.
Qu’à cela ne tienne. Pour elle, je serais Hadès Kyanos.
*
— Tu as l’air absent, ce matin, dashuri[1].
Je relève les yeux vers elle.
— Il faut que j’aille régler un problème au club.
Afrëdita se ferme immédiatement. Mais elle ne me contredit pas. Jamais elle n’exprime un avis contraire au mien, jamais elle ne s’oppose à moi. Elle a été élevée comme la parfaite épouse de chef de clan albanais. Pour elle, l’homme, c’est celui qui décide.
Tout le contraire de Megane, avec sa haine des « hommes toxiques ».
Je me lève, effleure son front lisse d’un baiser léger. Son parfum doux et sucré s’attarde un moment, et elle relève ses grands yeux de biche vers moi. Je lui souris.
— À tout à l’heure.
Je décide d’ignorer la voiture et le molosse qui va avec, et d’aller au club à pied, avec les chiens, en passant par la plage. J’en profite pour jeter à Némésis toutes sortes de projectiles ramassé en chemin : un morceau de bois flotté, une vieille balle jaunie. Elle adore ça. Les cane corso, eux, me suivent sans bouger une oreille, alignés. C’est comme ça que mon père les a dressés. Il ne jouait pas avec eux. Mais il était le maître, celui que les chiens adulent.
Il est mort. Je dois laisser son ombre partir. Il règne sur les Enfers, désormais. Plus ici.
Je remonte la plage paraga, fait un signe de tête au gérant du club Kalua en passant, qui lâche sa caisse pour me répondre, un peu blême, et emprunte une petite allée ombragée par les bougainvilliers d’un fuschia violent. Comme tout ce qui rapproche un tant soit peu du rouge, ils font aussitôt surgir dans mon esprit l’image de la chevelure flamboyante de Megane, même si elle n’est pas rose. Mais cette femme m’obsède, nuit et jour. Le plus long moment passé sans penser à elle ? Une heure, peut-être. Et encore.
Je rappelle Némésis qui s’avance vers un groupe de chats paressant au soleil, et débouche dans la grande rue des clubs de Chora. C’est mon frère qui a trouvé l’emplacement pour le Velvet. Il n’aimait pas Mykonos, mais trouvait Chora acceptable. À l’époque où papa a fait construire la maison, il n’y avait presque personne ici : que des hippies et des artistes. Puis la hype a suivi, comme à Ibiza. Les touristes sont arrivés en masse. Et en dépit du développement de la communauté gay – que mon frère, finalement, exécrait -, Michail a arrêté d’y aller. On trouve encore sa patte dans le club, cela dit. La déco, la praticité et l’efficacité des installations.
L’équipe est déjà sur place. Ils se mettent au garde à vous en me voyant – ce n’était pas prévu -, et le gérant, Ioannis, m’escorte jusqu’à mon bureau, qui surplombe la grande salle. Il me tient la porte, tire le grand fauteuil en velours lie-de-vin de mon père, sur lequel je m’installe, les chiens se déployant autour de moi.
Le trône d’os de Hadès.
— Je t’apporte quelque chose à boire ?
Je regarde l’heure. Onze heures. Très bientôt, la chaleur va devenir insoutenable. Mais dernièrement, j’ai pris l’habitude de boire tôt.
— Un nescafé glacé avec un shot de brandy, commandé-je. Et une paille. Une vraie : si tu me donnes une de ces merdes en carton qui se ramollit dans la bouche, je te l’enfonce dans la narine. Pareil si elle est en fer.
— Bien sûr, Damian.
Ioannis se hâte de sortir.
Il avait peur de mon père, qui ne venait qu’une à deux fois par an. Mais le reste de l’année, il jouait aux petits chefs ici, faisant ce qu’il voulait. Je n’aime pas l’ambiance qu’il a instauré ici. Et je n’aime pas qu’il ait foutu dehors une fille sans ma permission, alors que j’étais sur place.
Le Nescafé frappé au brandy arrive. C’est une serveuse qui me l’apporte, en petite tenue sexy. Je crois qu’elle va faire l’animation de la journée piscine cet aprèm, avec les oligarques russes. Ils ne font pas la sieste, eux.
Ioannis a bien mis une paille en plastique, et il a poussé l’attention jusqu’à y ajouter un petit parasol chinois couleur hibiscus. Je le fais tourner entre mes doigts, et interpelle Ioannis, qui attend, attentif, à la porte.
— Va me chercher le personnel qui était là hier soir.
Il hausse un sourcil.
— Tout le monde ?
— Tout le monde. Sauf les filles.
Il se hâte d’obéir. Bientôt, une cohorte d’hommes imposants, à la mine patibulaire et l’air blasé, entre dans le bureau. Je les fais aligner devant moi.
— Lequel – ou lesquels – d’entre vous ont géré une « touriste » qui s’était incrustée sans invit’ hier ?
Les hommes se regardent.
— Moi, finit par dire l’un d’eux en s’avançant. Avec Stefanos.
Le dénommé Stefanos fait un pas en avant, après avoir envoyé un regard hésitant à son collègue.
— Racontez-moi ce qui s’est passé, ordonné-je sans cesser de faire tourner mon mini-parasol.
— Eh bien… Ioannis nous a signalé la présence d’une salope non identifiée dans le club. Elle venait de sortir sur la terrasse. Elle portait une simple robe de plage en macramé blanc, et des sandales plates, sans maquillage. On l’a identifiée tout de suite comme n’étant ni sur la liste, ni accompagnée. Personne ne l’avait jamais vue ici. Alors, sur les ordres de Ioannis, on l’a dégagée.
— Comment était-elle ? demandé-je froidement.
— Rousse, répond Stefanos sans la moindre hésitation. Plutôt jolie, dans le genre nature… mais plus que baisable. Un peu trop athlétique, cela dit. Belle poitrine. Des yeux verts de serpente.
Megane. Elle était là. Et non seulement ces bonobos l’ont foutue dehors, mais en plus, ils la traitent de « salope », « plus que baisable ».
Je sens la colère monter. Elle est rapide à venir, ces temps-ci.
— Allez me la chercher, dis-je en trempant mes lèvres dans le café glacé. Puisque vous avez son signalement, ce ne sera pas trop difficile. Faites les hôtels, les plages, tous les endroits où se réunissent les touristes. Et amenez-là moi.
Ils acquiescent, et sortent. Je fais sortir les autres aussi, pour qu’ils reprennent leur travail. Ne reste plus que Ioannis, et moi.
Je pose mes yeux sur lui.
— Quand je suis sur place, c’est moi qui donne les ordres, dis-je lentement.
— Je croyais bien faire, plaide-t-il. Cette salope allait t’importuner… elle marchait vers toi, et…
Je ne le laisse pas finir sa phrase. Sans prévenir, je plante la pointe du parasol sur le dos de sa main couverte de sueur, qu’il a eu l’outrecuidance de poser sur mon bureau en marbre noir.
— Dégage ta main de là, ça fait des traces.
Il la récupère en tremblant.
— Oui, Damian, susurre-t-il. Vraiment, je pensais que…
— Je ne t’ai pas demandé de « penser », mais d’obéir. Qui t’a dit que tu pouvais dégager cette fille ? Ça aurait pu être mon invitée, quelqu’un d’important. C’est à moi de juger qui m’approche, pas à toi.
Les chiens grondent doucement. Ils savent identifier le moment où la situation se corse, et quand la punition va arriver. D’autant plus que mon père les faisait souvent participer. Ioannis leur jette un regard inquiet.
— C’est ta femme qui…
Je le coupe.
— Ma femme ? répété-je, les sourcils froncés.
— Afrëdita… elle est venue me dire qu’une « prostituée rousse » était dans le club. J’ai cru bon d’agir : elle avait l’air vraiment contrariée.
Je lâche Ioannis du regard. Afrëdita… elle a donc vu Megane. Et c’est elle qui l’a fait jeter dehors.
— La prochaine fois que cette fille rousse revient, sert lui ton meilleur champagne et préviens-moi, murmuré-je. N’écoute pas ce que dit Afrëdita. C’est moi le propriétaire de ce club, pas elle.
— Bien sûr, Damian. C’est noté.
Je lui jette un nouveau regard, avant de me lever.
— Encore une erreur comme ça, et tu dégages, Ioannis.
Je vois sa glotte remonter.
— Compris. Cela ne se reproduira pas.
J’expédie le reste de mon nescafé et repose le verre sur la table.
— Fais nettoyer le sang et la trace d’eau, lui ordonné-je. Je reviens ce soir. Seul.
De nouveau, il acquiesce. Je sors, avec les chiens.
Megane ne reviendra pas. Ces imbéciles ont ruiné ma chance de la retrouver. Mais elle est à Mykonos… et l’île n’est pas grande. On aura vite fait de la retrouver.
L’excitation fait battre mon cœur plus vite. Mes retrouvailles avec Megane, un an après. Dire que j’avais attendu dix ans, la première fois… je sais pas comment j’ai fait. Mais je n’en peux plus d’attendre. Il me la faut. Maintenant. Dès que j’aurais remis la main dessus, je l’emmènerai à la maison, où elle m’attendra bien sagement, sous la surveillance des meilleurs gars de mon père, des Macédoniens qui ne répondent pas aux questions. Je reviendrai lui faire l’amour régulièrement, jusqu’à ce que les formalités avec les Kelmendi soient expédiées. Jusqu’à ce que le goût de mon corps remplace celui d’Hadès. Si elle proteste, je la garderai enfermée, et je la prendrai attachée. De toute façon, elle oubliera tout ça : il se peut même qu’elle y prenne du plaisir, puisque mon père l’a conditionnée à jouir comme ça. Puis on sacrifiera Afrëdita ensemble, au cours d’une dernière bacchanale. On baisera dans le sang du sacrifice, et le lendemain, grâce au pouvoir occulte du dieu, Megane aura tout oublié. Elle renaîtra comme neuve, et surtout, folle de moi. Notre vie ensemble, et les trésors que je déploierai pour la séduire, achèveront de la rendre vraiment amoureuse. Puis je lui ferai un enfant. Un deuxième. Un troisième. On sera une famille. Une vraie, cette fois.
[1] Amour, en albanais.

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