L'île - 2
Les draps rêches du lit collent à ma peau nue. La chaleur, et la sueur. Le souffle de Vassili. Et mes propres gémissements, un peu étouffés, parce que je suis heureuse d’être dans ses bras et que je ne veux pas lui montrer que j’ai mal. Je lui ai menti tout à l’heure, quand il m’a demandé si j’avais déjà fait ça. J’avais peur de passer pour une sainte nitouche… tout en sachant qu’aucune Grecque n’aurait accepté de passer la porte de cet appartement miteux, habité par un jeune homme célibataire, à vingt-trois heures passées, même pour boire un café glacé. Je ne connais Vassili que depuis quelques heures. Il m’a peu parlé de lui, me laissant faire la conversation tout le long : dans le quartier de l’Agora, d’abord, puis à l’Acropole, et dans la petite taverna où il m’a emmenée, ensuite, me décrochant ce regard sombre quand j’ai fait mine de sortir mon portefeuille. Avant lui, je n’avais jamais touché, ni même embrassé un garçon. Et je lui ai fait croire que j’étais sûre de ce que je faisais, quand il m’a retiré ma robe et allongée, en culotte de coton blanche, dans son lit étroit. Lorsqu’il a plongé entre mes cuisses, j’ai d’abord paniqué. J’avais peur qu’il se rende compte de quelque chose : les hommes ont-ils une façon de voir l’hymen des femmes, ou son absence ? Il y a bien des « tests de virginité », dans certaines communautés, y compris en Roumanie… mais il m’a retiré mon slip sans rien dire, et bientôt, j’ai senti ses lèvres froides sur mon endroit le plus intime. J’avais honte, je n’osais pas le regarder. Mais quand son menton mal rasé a effleuré mon pubis, et que sa langue a touché ce qu’il y avait juste en-dessous, j’ai gémi pour la première fois.
Ensuite, il y a eu la douleur. Que j’ai ravalée en un seul souffle, parce que je ne voulais pas qu’il sache qu’il était le premier homme à venir là. Lorsqu’il a vu le sang, il a relevé ses yeux vers moi :
— Tu es vierge ?
Sa voix rauque m’a fait un peu peur. J’ai secoué la tête, de crainte qu’il soit déçu. Peut-être qu’il pensait ramener chez lui une fille plus expérimentée…
— Non, mais je ne l’ai pas fait beaucoup… peut-être une, deux fois.
Il n’a rien dit. Sans doute pas dupe, mais trop élégant pour me le faire savoir. Il s’est juste couché sur moi, sans m’écraser, et a encadré mon visage de ses grandes mains calleuses. Des mains de travailleur, pas d’étudiant.
— Je vais faire doucement, a-t-il soufflé en plongeant ses yeux céruléens dans les miens, et cette seule phrase, avec sa voix si suave et sombre, a embrasé mes reins.
Je me suis ouverte un peu plus. Il a ondulé entre mes cuisses, et a pris un de mes mamelons entre ses lèvres, le suçant longuement. C’était exquis, chaque caresse de sa bouche envoyant de longues décharges jusque dans la gaine de mon intimité, que je sentais pulser autour de Vassili. J’ai posé ma main sur son dos large, descendant le long de ses reins creusés jusqu’à ses fesses musclées. J’ai croisé mes jambes derrière lui pour qu’il s’enfonce encore plus profondément en moi. Mon sexe me brûlait, étiré sous sa pression de plus en plus impatiente, mais j’avais faim de lui. Une faim intense, inexplicable.
Puis j’ai reposé dans ses bras. Heureuse comme jamais je ne l’avais été, comblée. Une femme, enfin. Un chat est passé devant la lune, le long de la fenêtre au-dessus du lit, en miaulant. Vassili s’est levé pour lui donner à manger.
— Je te raccompagne à ton hôtel, a-t-il dit simplement après avoir posé l’assiette remplie d’un reste de sardines en boîte sur le rebord du mur blanc.
C’est une pension, ai-je voulu corriger, mais je n’ai rien dit. J’étais déçue. J’aurais voulu passer la nuit ici, dans ce lit, rester contre son torse à regarder la lune par la fenêtre en respirant son odeur. Je ne sais pas pourquoi. Sa présence calme et silencieuse m’apaise.
Mais ma directrice m’avait mise en garde.
Beaucoup d’hommes grecs, surtout les jeunes, sont attirés par les filles étrangères, parce qu’ils les considèrent comme « faciles ». Ne succombez pas à leurs airs charmeurs et leurs belles paroles. Une fois qu’ils se seront un peu amusés avec vous, ils vous laisseront tomber, et vous vous retrouverez avec un polichinelle dans le tiroir ! J’ai perdu une étudiante, comme ça. Elle a dû arrêter les fouilles, et rentrer chez elle pour accoucher. Elle a arrêté ses études, et maintenant, elle élève seule son enfant, tout en travaillant au supermarché. Le père, lui, a disparu, vous le devinez bien. Un exemple navrant, vraiment…
Navrant, oui. Et pourtant, j’ai commis la même erreur.
Je suppose que cela fait partie du parcours initiatique de chaque étudiant à l’étranger. Expérimenter la culture locale… et contrairement à l’ancienne thésarde d’Aliona, je ne risque pas de rentrer avec un « polichinelle dans le tiroir ». Je suis stérile, n’ayant jamais eu mes règles. Le seul sang qui n’ait jamais sorti de mon utérus sec, c’est Vassili Kyanos qui l’a fait couler.

Annotations