Chp 5 - La Furie
Je rentre de la plage avec un gyros encore dégoulinant de sauce entre les doigts.
Le sel me colle à la peau, mêlé à la sueur. Mon maillot - un deux-pièces noir et net, presque sévère dans sa coupe - disparaît sous une petite robe de plage en macramé blanc. Les mailles laissent filtrer la lumière, dessinent mon corps sans jamais vraiment le couvrir. Un paréo vert sombre est noué bas sur mes hanches, serré juste assez pour ne pas tomber. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens légère. Relâchée. Oublié, le coup de téléphone avec ma mère. Oublié, Damian et sa fiancée.
Pour un temps.
Je découche sur la petite place, contourne la fontaine, et relève machinalement les yeux de mon sandwich. Trois types massifs patientent contre le mur blanc, l’air de s’ennuyer ferme. Regards trainants qui évaluent tout ce qui passe, épaules larges prêtes à bloquer une issue. Et surtout, la crosse d’un flingue dans le froc, à peine dissimulée sous la chemise prête à exploser.
Je me planque immédiatement derrière un figuier.
Merde.
Ces types-là ne sont ni les locaux, ni des touristes. Mais bien des gros bras au service d’un groupe criminel. Au contact des Kyanos… j’ai développé un instinct pour ça.
Il y en a un au téléphone. Je plisse les yeux et tends l’oreille, mais je n’arrive pas à discerner ce qu’il dit.
Bon. Changement de stratégie.
Je bats en retraite. Je planque mes cheveux dans mon chapeau, puis me détache de l’arbre et fais demi-tour sans me presser. Je tourne à l’angle et me fonds dans la foule bigarrée de Mykonos.
Je m’arrête dans une petite place, commande un café glacé, sors mon téléphone. AirBnB. Recherche rapide. Je sélectionne une piaule discrète à Chora. Une chambre chez une vieille femme seule, une Grecque. Parfait. Je voyage léger - toujours. Peu d’affaires, peu d’attaches. Mon seul véritable moyen de défense, à part mes pieds et mes poings, est le scalpel de Michail, est glissé contre ma cuisse. Il n’y a rien à quoi je tienne, dans ma chambre. Pas même un ordinateur. Et j’ai tous mes papiers sur moi, dans mon petit sac à dos.
Pour l’arme à feu, on verra plus tard. Quand j’aurai vraiment infiltré les Kelmendi.
Je valide la réservation. Mais avant de m’installer, je passe par le marché.
Les étals débordent de tissus, de cuir, d’odeurs d’herbes et de savon. J’achète une robe noire, simple, fluide, coupée juste assez bas pour attirer l’œil sans crier au scandale. Elle me va immédiatement. Trop bien. J’ajoute quelques sous-vêtements. Il n’y a que de la dentelle, des tangas et des strings. Trop sexy à mon goût. Mais j’ai pas le choix. J’achète.
Ensuite, je fais un petit détour par une pharmacie. Je me prends une boîte de teinture noire, efficace et bon marché.
Quand j’arrive au AirBnB, la nuit est déjà tombée, fraîche et apaisante, rassurante avec ses ombres qui enveloppent et dissimulent les identités. Je suis reçue par une petite mémé grecque adorable, Eleni. Elle m’aide à m’installer dans ma chambre – spartiate, mais mignonne – et me laisse seule. Je jette un œil dehors, avise les pavés de la petite ruelle, la treille en dessous. Puis ferme le rideau. Je pose mon sac, teste les serrures, repère les angles morts. Une fenêtre sur cour. Une porte solide. Suffisant. Je range mes affaires méthodiquement. Le scalpel trouve sa place sur la table de nuit, accessible. Je ne vais pas l’amener ce soir : à mon avis, on va me fouiller.
Je prends une douche rapide, enlève le sel, le sable, la crème solaire au monoï, l’illusion de vacances. Puis applique la teinture sur mes cheveux. Laisse poser. Rince. Sèche.
Lorsque je sors de la salle de bains, je suis une autre femme. Une brune aux yeux verts, avec des taches de rousseur.
Je repense à Hadès, qui adorait enrouler mes boucles dans son poing lorsqu’il me prenait.
Ceux qui ont fait trembler les empires étaient roux, a-t-il dit un jour, alors que sa queue coulissait dans mon anus en feu. Antinoüs de Bythinie, le favori de l’empereur Hadrien, divinisé par les Égyptiens comme une incarnation du dieu mort Osiris, et parfois représenté avec les attributs de Dionysos. Mais aussi Circé, « l’oiseau de proie » d’Homère, magicienne experte en poisons et en métamorphoses. Et Koré, enfin, la jeune déesse initiée par le Roi des Enfers.
Comme il détesterait voir cette chevelure souillée par un produit chimique. Même Damian n’avait pu s’y résoudre : quand je lui ai dit qu’une teinture serait sans doute plus efficace qu’une perruque, pour son plan d’infiltration, il a grimacé.
J’aime trop tes cheveux rouges pour te demander de les mutiler.
Car il disait qu’ils étaient « rouges », et pas « roux ».
Roux, c’est plus clair. Toi, tes cheveux ressemblent à un brasier, Megane, a-t-il murmuré un jour, le regard rêveur.
Damian. Un autre style que son père. Plus romantique, mais non moins psychotique.
Mais c’est fini, tout ça. L’un, comme l’autre.
J’ouvre le sac en mauvais plastique et sors la robe. Elle épouse mon corps sans effort. Noir sur noir. Les sous-vêtements aussi sont noirs. J’ai enfilé un simple string, laissant la dentelle pour plus tard.
Puis je m’asperge d’un peu de parfum discret : une eau de voyage à la vanille achetée à la pharmacie avec la teinture, du savon et un nouveau kit de brossages de dents.
C’est l’heure de mon rendez-vous avec Durim.
*
Le physio me laisse passer sans problème. Du reste, la clientèle est nettement moins select qu’au Black Velvet. Quand j’y repense… me faire jeter dehors comme une malpropre dans le club de Vassili. Ce sombre salopard m’aura eue jusqu’au bout… même après sa mort, il continue à me narguer.
L’intérieur de la boîte est plongé dans une pénombre épaisse, ponctuée de néons violets et de lumières rouges qui caressent les corps. L’air est saturé d’alcool, de parfum et de promesses douteuses. Les basses font vibrer la cage thoracique. Ici, tout est calculé pour faire tomber les défenses, rendre abruti et faire consommer un maximum le gogo. Impossible d’avoir une conversation normale : il faut aller au carré VIP à 500 balles le ticket d’entrée pour pouvoir se parler. J’exécrais ce genre d’endroits, avant. Jamais je ne fréquentais les night-clubs avec Chris et sa bande d’amis. On se faisait des soirées jeux de société, cinéma.
Je pense soudain à Damian, à ce qu’il était quand il m’a prise pour cible de ses fantasmes glauques, ce lointain après-midi pluvieux à la bibliothèque François Mitterrand. Un mec timide, un poil intello mais pas trop, forcé malgré lui à grandir sous l’ombre dévorante d’un père tyrannique, viriliste et complètement taré. Obligé de fréquenter des endroits comme ça, à voir son père dominer des subalternes terrifiés, jouer aux empereurs avec des mafieux, des chiens d’attaque et des putes soumises à ses pieds. Et maintenant, c’est moi qui traîne dans ce genre d’endroit, en reniant tout ce que je suis. Comme Damian, j’ai été façonnée par Vassili, tordue dans une position impie, contre-nature. « Une forme de vie horriblement corrompue », comme dit Saroumane à Gandalf dans le Seigneur des Anneaux. J’avais un autre destin. Chris aussi. Quant à Damian… ma foi, son malheur n’est que la juste punition pour ses péchés.
Durim m’attend au bar, exactement là où je l’ai rencontré la veille. Il me scanne, s’attarde un peu sur le décolleté – un poil trop prononcé – de ma robe.
— Alors ? Prête à plonger dans le grand bain, "Perle" ?
À la façon goguenarde dont il prononce ce nom, je sais qu’il n’y croit pas une seconde. Qu’importe. Je n’ai pas besoin qu’il me croie.
— Allez. Où est ton contact ?
Il pointe une direction du doigt : le carré des mafieux. Un type avec une veste en cuir, ressemblant vaguement à Vincent Vega dans Pulp Fiction, lève son verre.
— Va lui parler, si t’as vraiment les prétentions que tu dis.
Je me lève sans répondre, traverse la piste et m’arrête devant le type.
Il lève les yeux vers moi, lentement. Regarde directement mes yeux.
— On m’avait parlé d’une rousse incendiaire…
— J’ai enlevé ma perruque, asséné-je. Pas assez discret.
Il glousse, d’un rire bas et sombre.
— Je te sers quelque chose ?
— Non merci. Je ne bois jamais pendant le service.
— Oh, dit-il en levant un sourcil. Une professionnelle…
— C’est comme ça que m’appelait Thanatos, mens-je.
Du bluff. Mais je vois que je l’ai hameçonné. Une lueur s’allume dans son œil.
— Tu sais ce que c’est, le Cercle ? me demande-t-il.
Je hausse les épaules.
— Non.
Il me scrute une seconde de trop.
— J’ai peut-être une mission pour toi. Si tu fais ça bien… je peux t’ouvrir les portes du Black Velvet. Et te faire rencontrer Hadès.
Il pause. Attend ma réaction.
Hadès. Putain.
— C’est comme ça que se fait appeler Damian, maintenant ? grincé-je, la bile au bord des lèvres.
— Tu connais leurs surnoms. Tu sais aussi qu’il a succédé à son père. Les Kyanos, comme les Kelmendi, ont deux faces. L’une est publique. L’autre, occulte. Tu as mentionné ce nom, Thanatos… prouvant par là que tu es au courant de certaines choses. Alors, je te mets au parfum. Le nouvel Hadès, c’est Damian.
Le nouvel Hadès. L’archonte du Cercle…
Il te l’avait dit. C’est moi, désormais, le nouveau Grand Maître du Cercle.
— Qu’est-ce que je dois faire pour être présentée à Hadès ?
Il m’explique.
Un homme. Le charmer. L’emmener à l’hôtel. Aller jusqu’au bout du rôle. Puis ouvrir son coffre-fort et repartir avec ce qu’il cache.
Je comprends tout de suite que ce ne sera ni simple, ni propre. Que ce sera une épreuve.
Je regarde autour de moi. Les corps qui dansent. Les regards qui chassent. Les prédateurs et les proies confondus.
Je relève les yeux vers lui.
— C’est d’accord, lâché-je.
Ma voix est calme. À l’intérieur, quelque chose se verrouille.
Clic clac.
Un pas de plus dans la nuit… et dans le rejet de ce que je suis.

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