Chp 6 - Le Démon

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La journée s’est étirée, longue comme un chant funèbre. J’ai passé mon temps suspendu au téléphone, à harceler mes hommes. Avaient-ils vu une rousse, où, quand, comment. On m’en a signalé trois, mais aucune ne correspondait. À croire que Megane s’est volatilisée, ou transformée…

Et si ce n’était pas elle ?

Non. Je le sens jusqu’au fond de mes os. Elle est là.

Enfin, vingt-deux heures. Je me lève de mon fauteuil et enfile ma veste.

Afrëdita, qui regardait un film d’amour à la télé, m’attrape au vol.

Zemer[1] ? Où tu vas ?

— Au club. J’ai quelqu’un à voir.

Elle baisse la tête, déçue. Elle a très bien compris ce que « quelqu’un à voir » voulait dire : pas de femmes.

— Mais tu m’avais promis de m’inviter au restaurant au bord de la mer…

— Vas-y avec Samir. Prenez ma CB et faites-vous plaisir.

Son cousin, celui qui veille si jalousement sur le petit bouton d’Afrëdita. C’est aussi un champion de MMA, en mode tchétchène. L’un des premiers que j’éliminerai, le moment venu. Dommage, car il est assez sympa, dans le genre bourru.

— Je voulais un tête à tête en amoureux, juste tous les deux… insiste-t-elle, boudeuse.

Je la regarde, pris d’une brutale envie de meurtre.

C’est pas toi que j’aime, et j’en suis désolé. J’ai connu ça, moi aussi. Être rejeté, qu’on me préfère un autre. Mais c’est plus fort que moi : Megane me dévore le cœur. Megane, qui n’a jamais accepté que je l’invite au restaurant. Le jour où on a enfin baisé, c’était dans les chiottes d’un club goth, et ensuite, elle m’a jeté dans son lit et chevauché pour satisfaire ses envies. Je n’avais pas le droit de la toucher. Voilà ce que c’est, la démone des Enfers qui a broyé mon cœur. Et si tu continues à exiger un truc « en amoureux », je te saigne comme une truie.

Afrëdita a dû discerner quelque chose dans mon regard. Car elle baisse les yeux, et se soumet.

— Passe une bonne soirée, Damian.

— Toi aussi.

Je la plante là, et file au Velvet.

*

Dans le meilleur des mondes, j’y aurais trouvé Megane, armée jusqu’aux dents, prête à me trouer la peau comme au bon vieux temps. Mais Dionysos n’exauce pas encore mes rêves. Je ne lui ai pas donné assez de sang. Et quand j’interroge mes hommes, tous me répondent, penauds, qu’ils ont fait chou blanc.

Aucune trace de Meg. Nulle part.

Bon. Elle va peut-être se pointer plus tard. Il n’est que dix heures et demie, après tout. À cette heure-là, la plupart des gens sont encore à table.

Je dîne rapidement, dans mon bureau. J’ai pas très faim. Je jette un œil à ma montre : vingt-trois heures. Je me lève, et viens me poster devant la grande vitre qui permet d’observer la piste.

Mon père se mettait là, lui aussi, pour sélectionner la ou les filles avec qui il allait passer la nuit – ça se savait, et ça explique les gonzesses sculpturales qui agitent leurs cheveux sur les podiums, en jetant des petits coups d’œil dans ma direction. Sauf qu’il haïssait la musique de barbaroï qu’on passe en bas, et il matait les corps enfiévrés par l’alcool et la danse en écoutant des chants byzantins. L’ogre était un paradoxe vivant. Il aimait les choses raffinées, spirituelles, et la brutalité la plus crue, charnelle. Il était capable de massacrer un rival à coups de marteau, puis d’aller ensuite à l’opéra en compagnie d’une jolie femme en robe de soirée, de lui tenir la porte et de lui faire le baise-main sans la toucher. Jolie femme qu’il enculait ensuite furieusement dans un hôtel de luxe, sur du Mozart. Il adorait Megane parce qu’elle était cultivée, issue d’une « bonne famille ». Une victime parfaite à humilier, à traîner dans la pire souillure. Tout ça pour oublier les bas-fonds d’où lui, venait. Descendant d’Agamemnon, tu parles… tout ce que Vassili Kyanos avait pour lui, c’était un sourire charmeur et carnassier, un esprit tordu et affûté, et surtout, aucun scrupule. Ah, et une très grosse bite. Il en était si fier… La marque des dominants, selon lui. Et il faut bien avouer que même Megane avait trop de respect pour cet organe pour le lui arracher.

J’aperçois un instant mon reflet dans la glace sans tain, le rictus de haine qui déforme mes traits. Ces traits si proches des siens… si Megane me voyait maintenant, est-ce qu’elle me haïrait encore plus ? Ou aurait-elle envie que je la jette sur un bord de table et que je la sodomise ?

Inutile de rester là, à me torturer. Il est temps de descendre. Si Megane doit venir, elle ne va pas tarder.

Je m’installe dans le carré VIP, qui m’est strictement réservé, à moi et mes invités. Rideaux fermés. On m’amène une bouteille de raki, on m’allume une chicha. Quelqu’un pose une assiette de baklava, à laquelle je ne touche pas. J’ai l’impression d’être le sultan Mehmet II, surtout quand trois meufs, une brune, une blonde et une plus ou moins rousse, s’installent sur le canapé à côté de moi.

Je lève un œil en direction de Ioannis, hausse un sourcil.

— Cadeau de la maison pour le grand patron, roucoule-t-il. Une rousse, comme tu les aimes.

Putain, il a rien compris.

— J’ai pas demandé UNE rousse, grogné-je. J’ai demandé LA rousse que t’as viré comme un connard.

Ioannis secoue les épaules avec un faux air désolé.

— On ne l’a pas encore retrouvée, Damian, mais on y travaille.

— J’espère bien.

Je sens la colère remonter. Pour me calmer, je sors le komboloï de mon père de ma poche et me mets à l’égrener, avant de le faire passer d’une main à l’autre. La rousse, justement, se lève en me jetant une œillade coquine, avant d’agripper la barre de pole-dance devant la table.

Putain, non.

Je la regarde se frotter le cul dessus d’un air morne. J’ai une putain de réunion avec les vieux bougres du Cercle demain, en visio. Ils veulent que je leur raconte pour la énième fois comment mon père est mort, et quand aura lieu la prochaine « distribution du pouvoir ». Ils s’inquiètent de voir leur bonne fortune diminuer, de perdre les grâces de Dionysos. C’est mon père qui détenait les clés de tout ça. Et c’est moi qui possède la bague, maintenant. Je suis sensé leur filer un os à ronger. Le problème, c’est que je ne sais pas trop quoi.

C’est dans ces moments-là que je regrette le plus la présence de Michail. Son esprit froid et rationnel, rassurant. Il était la glace, je suis le feu. Et il m’a toujours donné les meilleurs conseils. Je ne l’ai pas toujours écouté, malheureusement.

La rousse s’approche de moi, s’accroupit devant mes genoux et se met à me caresser. Mais putain, elle fait quoi… je sens ma bite se tendre, et contente d’elle, la fille passe sa langue le long de sa lèvre avec un air de chatte en chaleur.

La rage revient, brûlante.

— Qu’est-ce que je peux faire pour te satisfaire, Damian… ? miaule-t-elle.

Je la regarde froidement.

— Attachez cette pute à la barre, ordonné-je.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Les hommes sont rôdés. La fille se laisse faire, un peu inquiète, mais pense à un kink : c’était courant, avec Vassili, et elle est prête à ça. D’ailleurs, les mecs aussi. L’un d’eux me passe une cravache, bien lisse et brillante. Y avait ça ici, caché quelque part… la fille se mord la lèvre. Elle sort le cul, tout à fait consciente de ce qui l’attend.

Je repasse le stick de cuir au molosse.

— Fouette-la.

Nouveau déhanché de la fille. Elle essaie de m’aguicher, écarte bien les jambes et baisse la tête, faussement soumise. Elle ne sait pas que ce n’est pas un jeu. Que mon père aurait pu la sélectionner comme biche, lui faire arracher les dents, couper la langue, et la livrer à une centaine de types pendant des mois, avant de la tuer horriblement. Lorsque le premier coup retentit sur son cul – plutôt mollement -, elle pousse un long geignement de chaudasse. Du théâtre. Rien à voir avec ce qui se passait au Manoir.

Deuxième coup mou. Deuxième hululement feint.

Lorsque Rudaj relève le bras, je l’arrête.

— Donne.

Il s’exécute.

La fille me regarde avec une anticipation vicieuse.

Mais lorsque le troisième coup s’abat, elle hurle. Pour de vrai, cette fois.

— C’est comme ça qu’on cravache une femme, dis-je à Rudaj en lui rendant l’instrument. Vas-y, et fais-la compter.

— Compte, salope, ordonne Rudaj.

La fille me regarde, les larmes aux yeux. Cette fois, elle est sincère.

— Un…

Blam. Un nouveau coup. Et un nouveau cri.

— Deux… ah !

Vlan. Deuxième coup.

Elle sanglote bruyamment, cette fois. Mais je ne la vois plus. C’est Megane que je vois. En larmes, les fesses en sang et les bras attachés derrière le dos, en train de se faire sodomiser par mon père tout en s’étouffant sur la queue d’un monstre à la tête de taureau. Ces scènes que j’espionnais du haut de l’escalier, horrifié, sans oser intervenir. La torture que c’était. Mes pleurs à moi, pathétiques et lâches, face à la lune indifférente la nuit dans ma chambre, alors que je souhaitais pouvoir me baigner dans la rivière Selemnus et tout oublier. Le monde imaginaire de merde dans lequel je me réfugiais. Jusqu’à ce que je comprenne que la réalité, c’était pas des putains de nymphes, des satyres et des dieux vengeurs et jaloux qui dansaient sur le mont Etna, mais les horreurs que mon père faisait, et comment nous, ses fils, il nous rendait complices. Alors, j’ai agi.

— … neuf…pitié… je vous en supplie, arrêtez…

Je fais un signe à Rudaj. Il arrête, presque soulagé.

La fille s’écroule.

— Trouvez-lui un médecin, puis raccompagnez-là chez elle, avec le double de son cachet, ordonné-je.

À côté de moi, les deux autres sont tétanisées. Je me lève, avale une grande gorgée d’Ouzo.

Afrëdita dort quand j’arrive à la maison. Mais au moment où je sors vers l’embarcadère, avec mon arbalète en carbone sur le dos, mon sac et ma tenue de chasse, elle se tient à la porte de sa chambre.

— Où tu vas ?

Je ne lui réponds pas. Je quitte la maison et prend le mini yacht alpha pour le continent, seul.

[1] Mon cœur (albanais)

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