L'île - 3
— Où étiez-vous, vendredi dernier ? Les communications de l’après-midi étaient très instructives. Je voulais vous présenter au professeur Seberg, de SOAS : je songe à vous envoyer en post-doc chez eux, à Londres. Mais vous n’étiez pas là…
Aliona ne me regarde pas. Elle garde les yeux sur les papiers sur son bureau, un article qu’elle est en train de finir. Son chignon strict et gris, ses traits fermés : tout en elle respire l’autorité, mais aussi la plus rigoureuse austérité académique. La sévérité, aussi : elle ne m’a jamais rien laissé passer. Mais c’est la plus brillante spécialiste de la Grèce antique en Roumanie, et je me sens honorée de travailler sous sa direction. Surtout sur un chantier de fouilles aussi important qu’Héliopolis…
Je n’aurais pas dû quitter le colloque, songé-je, honteuse.
Tout ça pour me retrouver dans le lit d’un inconnu. Exactement ce qu’elle m’avait dit de ne pas faire.
Le petit pincement que je ressens à l’entrejambe m’a fait penser à Vassili toute la journée. Presqu’une semaine après, j’ai encore un peu mal, quand je m’assois, surtout. Mais je me souviens aussi du plaisir, et de la joie que j’avais d’être dans ses bras, l’impression de plénitude, d’avoir enfin découvert le vrai goût des choses, le sens véritable de la vie. Même, si au final, ce n’était qu’une passade d’un soir. Je n’ai pas revu Vassili depuis. Il n’a pas cherché à me contacter, et je n’ai pas osé revenir chez lui, à Exarcheia. Je ne sais même pas si je saurais retrouver l’endroit.
Dommage. On avait beaucoup de choses à partager. Il était tellement intéressant…
— La tenancière de la pension, Mme Markos, m’a dit que vous étiez rentrée très tard, ce soir-là, continue Aliona sans me regarder. Avec un jeune homme grec, du genre « voyou ». Je vous avais dit de faire attention, avec eux… ils peuvent être très entreprenants, et se fichent totalement de la réputation ou du devenir des filles qu’ils dévergondent. Pour eux, vous n’êtes que des proies faciles. Les Roumaines comme les autres.
Aliona ne s’est jamais mariée. Elle a consacré toute sa vie à l’archéologie. Et il est notoirement connu qu’elle méprise les hommes, quand il ne s’agit pas de vénérables professeurs ayant passé l’âge de « dévergonder » les filles.
— Vassili n’est pas un voyou, répliqué-je plus vite que je ne l’aurais cru. C’est un jeune homme brillant, et…
Les yeux petits noirs, semblables à ceux d’une souris, d’Aliona se plantent sur moi.
— Vassili ? De quelle université est-il ? L’École d’Athènes ? Ce serait le minimum, pour un Grec.
Je baisse les yeux.
— Il n’est pas étudiant. Il travaille au port du Pyrée.
Petit reniflement méprisant.
— C’est bien ce que je pensais. Un kamaki, un jeune requin des rues… Attention, ma chère. Vous pourriez vous brûler les ailes. Et ici, je suis un peu responsable de vous, en quelque sorte.
Elle laisse passer un petit silence, puis change de sujet.
— Bon, assez parlé de ce Vassili, ou quoi qu’il s’appelle. J’ai besoin que vous me fassiez cette traduction pour demain…
*
Je retourne à la pension, la mort dans l’âme. Aliona m’a assommé de travail, comme pour me punir d’avoir fauté avec un local. Arrivée dans la cour de la petite maison, je croise Mme Markos en train d’étendre son linge, qui me jette un regard réprobateur. Depuis qu’elle a vu Vassili, c’est comme ça tous les jours.
— Pas de garçon ici passé vingt-et-une heures ! me rappelle-t-elle en agitant les doigts vers moi. Surtout pas un vrykolakas comme celui de la dernière fois.
Le signe cinq, pour exorciser le mauvais œil. Dans ma direction… et elle a traité Vassili de « vrykolakas ». En roumain comme en grec, c’est une sale insulte, qui fait référence à des hommes bestiaux qui retournent leur peau pour se changer en loup, des vampires qui sortent la nuit de leur tombe pour boire le sang des vierges, des sorciers partis étudier sous la direction du Diable. Mais c’est sans doute moins vulgaire que kamaki, qui veut dire « pêcheur au gros ».
Je remonte dans ma chambre en trainant des pieds, puis jette ma besace chargée de livres et de papiers sur mon lit. La fenêtre est ouverte. Mme Markos a dû monter pour aérer… pourtant, j’avais fermé ma porte à clé. Elle doit avoir le double… Je soupire, détache mon chignon, secoue la tête pour libérer mes cheveux. C’est là que je le vois, debout dans le coin de la pièce, les bras croisés, le regard posé sur moi, quasi incandescent. Je sursaute, laisse échapper un petit cri.
— Vassili, murmuré-je.
Il sort de l’ombre et s’approche de moi. Je remarque qu’il a un livre à la main, qu’il pose sur le lit.
— Katarina, dit-il. Désolé si je t’ai fait peur. Je t’attendais.
Sa voix. J’avais oublié sa voix.
Mais aussi ses yeux si bleus, son visage si beau, sa virilité poignante, presque sauvage.
Sa main se pose sur ma joue. Je ferme les yeux, place mes doigts sur son poignet pour sentir sa peau.
— Non, je suis contente de te voir. Je croyais que… D’ailleurs, comment es-tu entré ?
— J’ai escaladé le mur. Si je ne suis pas passé plus tôt, c’est parce que j’ai dû partir en mer pendant cinq jours. Comment tu vas ? Est-ce que ta thèse avance ?
Je m’assois sur le lit en soupirant. Jette un coup d’œil à son bouquin au passage : Les prostituées sacrées dans le monde antique : de la Grèce à Sumer, de Dalrymple, en anglais.
— Oh, je n’ai pas vraiment eu le temps de m’en occuper. Et ça sera pire cette semaine. Aliona m’a surchargée de boulot. Elle m’a donné une traduction à faire, des transcriptions de stèles sur son chantier de fouilles. Ça va me prendre un temps fou.
Vassili plante son regard d’acier dans le mien.
— Je peux t’aider. À deux, on ira plus vite.
Je lui jette un regard embarrassé.
— Tu sais, je ne crois pas que…
— Montre-moi.
J’ouvre mon cartable, tout en songeant que ça sera beaucoup trop difficile pour lui.
Mais il déchiffre les premiers mots sans problème. J’en reste presque muette de stupeur.
— Tu as vraiment un excellent niveau de grec… murmuré-je, admirative.
— Je suis Grec, répond-il, presque coupant.
— Mais c’est du grec ancien, une langue qui n’a pas été parlée depuis 4000 ans… où l’as-tu appris, et si bien ?
— Ma famille est peut-être pauvre en termes économiques, mais elle est riche d’une longue histoire, lâche-t-il mystérieusement. On le parlait chez moi, à la maison.
Je hausse les sourcils, incrédule.
— Vous le parliez ? Tes parents sont des universitaires ?
Il secoue la tête.
— Pas dans le sens où tu l’entends.
— Mais alors, comment…
Il pose ses longs doigts sur ma bouche.
— Chut. On perd du temps, là. Mettons-nous au travail et traduisons ce texte. Plus vite nous aurons fini, plus vite nous pourrons passer à autre chose.
Autre chose. Je rougis à l’évocation de cet « autre chose ».
— D’accord. Faisons cette traduction, dis-je en transportant les feuillets sur le bureau près de la fenêtre, galvanisée par une nouvelle énergie.
Vassili s’installe à côté de moi. Je remarque qu’il ne fait que me regarder. Je sens mes joues chauffer à nouveau, et lui propose à boire. Il accepte.
Quand je remonte avec la carafe de café glacé – et un seul verre, pour ne pas attirer l’attention de Mme Markos -, je remarque qu’il a déjà bien avancé dans la traduction. Il a transcrit plusieurs stèles, déjà.
Qu’est-ce qu’il est fort…
Je lui sers à boire, et l’observe couvrir les feuilles de son écriture fine et serrée, un peu penchée. Une vraie écriture d’intellectuel.
Comment c’est possible…
Sa main, soudain, se pose sur ma cuisse. Je sursaute.
— Tu as encore mal ? demande-t-il de sa voix grave, légèrement râpeuse.
Mal… pourquoi j’aurais mal… Puis, en comprenant ce qu’il veut dire, je me sens rougir. Encore.
— Euh… un peu.
Il repose son crayon. Me fixe dans les yeux.
— Je finis ça, et je m’occupe de toi. Va te reposer.
Stupéfaite – et un peu troublée -, je vais m’allonger sur le lit. C’est vrai que je suis fatiguée.
Les paupières lourdes, je le regarde écrire. Ses épaules larges, les cheveux noirs et ondulés sur son dos puissant. La peau hâlée de son avant-bras, la précision de ses gestes. Puis, la chaleur aidant, je m’assoupis.
*
Lorsque je rouvre les yeux, il fait nuit. Vassili se tient debout au bout du lit.
— J’ai fini, annonce-t-il en jetant les feuillets devant moi.
Je les regarde, une à une, et il les remet sur le bureau.
— Merci. Je relirai tout ça demain, avant de les amener à Aliona.
— Pas la peine. Mes traductions sont bonnes. Je les ai faites directement en grec moderne : tu n’auras pas à les retravailler.
Je papillonne des paupières. Une fois, deux fois.
Vassili déboutonne sa chemise. Avec la pénombre, je ne vois pas son visage. Mais la lumière des lampes sur la terrasse dehors éclairent son corps, lui donnant les reliefs d’une statue antique.
Une statue avec une virilité exacerbée et triomphante, comme si l’art grec avait rencontré celui de la Mésopotamie.
J’ai trop peu d’expérience des hommes pour me rendre compte. Mais son sexe me parait énorme.
— Écarte les jambes, murmure Vassili.
Je lui obéis. Il s’avance sur le lit, me surplombant. Et il fait rouler ma robe le long de mon corps, la faisant passer au-dessus de ma tête. Je me retrouve presque nue, livrée à son regard, mais protégée par la pénombre. Ses dents apparaissent dans un éclat de sourire. Blanches, droites, pointues.
— Tu es magnifique, Katarina.
Sa voix, du velours.
— Tu ne peux pas me voir…
— Je te vois très bien.
Je frissonne, troublée. Lorsqu’il se penche sur ma poitrine, faisant rouler mon téton sous sa langue, je tressaille.
— As-tu pensé à moi, pendant cette longue semaine ? Moi, je n’ai cessé de le faire.
— Oui, balbutié-je. J’y ai pensé, moi aussi.
— Est-ce que la sensation de mon membre en toi t’as manqué ? Ou est-ce la douleur qui t’as évoqué mon souvenir ?
— Les deux, avoué-je.
Ses canines me mordillent gentiment le mamelon. Je gigote sous lui, traversée par des langues de feu.
Sa main se glisse entre mes cuisses. Je sens deux doigts écarter délicatement mes lèvres trempées, puis s’y enfoncer. Je laisse échapper un petit cri, car c’est encore sensible.
— Cette exquise douleur, ronronne-t-il à mon oreille, tu vas la sentir tous les jours, désormais, Katarina. Parce que je vais venir ici toutes les nuits. Tout le temps que tu resteras en Grèce.
Ses mains passent sous mes genoux, qu’il écarte puis relève. Je gémis faiblement en le voyant positionner sa verge dressée sur mon entrée. Et, sans me quitter des yeux, tout en me maintenant le bassin soulevé vers lui, comme si je ne pesais rien, il pousse ses hanches contre moi. Son membre énorme fend mon intimité brûlante comme un couteau transperce le beurre. Mes chairs étirées tremblent contre sa hampe raide, si dure. Je geins, m’efforçant de ne pas trop faire de bruit. Si Mme Markos m’entendait…
— Je peux te bâillonner, si tu veux, propose Vassili. Ce sera plus facile pour toi.
Je n’arrive pas à lui répondre. La sensation est trop forte. J’ai l’impression qu’il rouvre mon hymen déchiré, me fait saigner à nouveau.
Vassili attrape ma culotte, et la fourre dans ma bouche, avant de saisir mes bras et de les ramener au-dessus de ma tête, emprisonnant mes poignets dans sa main. Je trouve ça spécial, mais je suis trop submergée par les différentes stimulations pour réagir. Et lorsqu’il accélère la cadence, je mords le coton, très fort.
— Tu peux crier, maintenant, chuchote-t-il à mon oreille. Personne ne t’entendra. Ce sera comme si tu n’avais plus de langue : le son sera étouffé par le tissu.
Je laisse mes cris sortir. Et constate qu’il a raison : tout ce qui sort de ma gorge, ce sont de longues plaintes étouffées.
Vassili grogne, mord sa propre lèvre. Je l’entends murmurer quelque chose, que je ne comprends pas. Et sa semence explose en moi, quasiment en même temps que ma jouissance. Ses longs cheveux noirs viennent brosser ma peau, et il se penche sur mon cou.
— Quelle douce musique tu m’as fait entendre, ma belle, murmure-t-il avant de couvrir ma gorge de baisers.
Je me cramponne à ses épaules, m’abandonne à ses caresses.
Moins de dix minutes plus tard, le sommier se remet à couiner.

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