Chp 7 - La Furie

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Ma cible, à première vue, a l’air d’un homme ordinaire. Je l’observe de loin, sans me montrer. Un petit bonus, à tout hasard. J’observe tout particulièrement ses mains. Elles sont bronzées, comme celles de beaucoup de gens, ici. Mais je remarque une petite trace blanche sur son auriculaire.

Je descends de mon poste d’observation – une terrasse tranquille surmontée d’une treille, d’où je prétendais contempler l’île de Naxos au loin – et range mes jumelles. Tout ce qu’une touriste peut se permettre sans susciter la moindre méfiance… Je paye ma conso et redescends. Je planque le sac en plastique avec mes jumelles dans un pot – gardé par un chat qui ne bouge même pas quand je le dérange un peu – sur un muret et me dirige vers la taverne, les semelles de mes sandales de plage claquant sur les pavés.

— Salut, dis-je à l’homme qui sirote son nescafé en m’installant en face de lui. Tu es d’ici ?

Le type me dévisage.

— Je suis en vacances toute seule, et je m’ennuie un peu… souris-je en passant ma main dans mes boucles noires.

Je porte un simple petit caraco blanc, et une jupe noire étroite boutonnée sur le devant, qui descend jusqu’aux genoux. Des sandales compensées en liège style sabots, genre hippie chic : un peu le look de Julia Roberts dans Le Mexicain. Sans les cheveux roux, bien évidemment. Ni trop pute, ni trop bling-bling, mais sexy et détendu. La vacancière qui cherche les bonnes opportunités, mais qui n’est pas une chasseresse de portefeuilles.

Le type se détend. Il me paye un verre, et m’apprend qu’il est Albanais, en « voyages d’affaires » à Mykonos.

— Il commence à faire un peu chaud, finit-il par dire en enlevant sa veste grise. Tu veux qu’on aille boire un verre ailleurs ?

— Ce serait pas de refus. Chez toi ? proposé-je en penchant la tête sur le côté.

Il comprend le message. Il paye, et m’invite à le suivre à son hôtel, qui se trouve non loin.

Dans l’ascenseur, il me frôle comme s’il testait mes limites. Je ne recule pas. Je souris. J’ai appris depuis longtemps à feindre la docilité quand elle m’arrange. Hadès, encore, et ses merveilleuses leçons.

La chambre est petite et sombre, avec les fenêtres fermées pour conserver la fraîcheur. Il jette sa veste sur le lit, et je pose mon chapeau sur un guéridon.

C’est là que tout bascule.

La porte s’ouvre derrière moi.

Exactement comme je le craignais.

Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir. Durim. Et avec lui, l’autre Kelmendi. Il m’octroie un sourire lisse, ferme la porte.

— Quelle bonne surprise… « Perle ».

Le type au costume gris recule. Il n’était qu’un appât. Un guet-apens… je le vois sortir sa chevalière de sa poche et la remettre à son doigt, lentement.

Ben tiens.

— Vous avez tous cette bague ? demandé-je.

— Tous ceux dépendant des Anciennes Familles, oui, répond Durim de sa voix traînante. Celle des Maîtres, les chefs de clan, sont plus précieuses encore : ce sont des originales. Mais tu le sais, n’est-ce pas. Tu as vu celle des Kyanos.

Je le contemple en silence. Jusqu’à quel point sait-il ? Qu’importe. Il est devant moi : c’est ma seule chance de lui soutirer des informations. Il n’y aura pas d’autre occasion.

— Que représente celle des Kelmendi ?

— L’aigle bicéphale de l’Albanie.

— Et celle des Kyanos ?

— Le sceau de…

Le type du club – le deuxième de ces trois lascars que j’ai rencontré – lui intime de se taire, d’un seul regard.

— Qui porte la chevalière originale des Kelmendi ?

— Notre patriarche, Mehmet Kelmendi.

Le chef au nom de sultan du clan. Le père d’Afrëdita, la fiancée de Damian.

— Est-ce qu’elle va revenir à Damian, par la suite ? insisté-je.

— Non. Elle reviendra au fils que lui donnera son épouse. Mais assez discuté. Tu pensais vraiment qu’on ne t’avait pas percé à jour ?

— Encore une question, et on pourra passer à la suite. Combien sont les Anciennes Familles ?

Les trois types se regardent.

— Une par pays balkanique, lâche enfin le type. Roumanie, Macédoine, Serbie, Slovénie, Bulgarie, Moldavie, Grèce, Albanie, Kosovo, Monténégro… jusqu’à la Hongrie et la Turquie.

— Ils sont douze, donc, dis-je sombrement.

Douze tarés à assassiner, après Damian. Super. Eh bien, ça fera du boulot.

— Qu’est-ce que ça peut te foutre… crache Durim.

— Ça m’intéresse. Est-ce qu’ils se réunissent régulièrement ? Qui participe aux orgies ?

Le deuxième gars – le plus dangereux, selon moi – fronce les sourcils.

— Les orgies ? Tu poses trop de questions.

Le dernier, alors, intervient.

— Le truc d’Hadès. C’est bien ce que je pensais, elle en est… et vous ne voyez pas qu’elle essaie de vous faire perdre du temps, avec ses questions ? Finissez-en, et vite.

Je me suis trompée. Celui-là est plus calme, et réfléchit plus vite.

Sortie derrière Durim. Fenêtre à volets fermés. Pas d’autre arme que le scalpel. Il va falloir jouer serré.

— On sait qui tu es, reprend le type. La fille qui a échappé à Hadès. La seule… sa petite erreur. Il se ramollissait, sur la fin… mais on va réparer cette erreur.

Il sourit, sans chaleur.

— Hadès – qu’il repose en paix – était un grand dresseur de femmes. Le meilleur. Il savait y faire, avec les petites putes dans ton genre… je n’ai jamais eu l’honneur de goûter à ses « biches », mais il parait que c’était très spécial, meilleur que tout. Les filles qui passaient entre ses mains développaient des capacités particulières, à ce qu’on dit…

Biches. Le mot me traverse comme une lame.

« Grand dresseur de femmes ». « Capacités particulières »… les porcs. Je vais leur montrer, ce que c’est, que d’avoir survécu à l’Enfer, d’y être allé et d’en être remontée.

— On va te tuer, Perle, conclut le gars.

Il marque une pause, calculée.

— Mais pas tout de suite.

Le silence devient lourd. Étouffant.

Ils me regardent comme on observe une bête rare. Un objet brisé mais intéressant. Quelque chose à tester avant de détruire.

Je relève lentement le menton.

Ils pensent me tenir.

Ils pensent savoir ce que je suis.

Ils vont apprendre à quel point ils se trompent.

*

Le flingue. Y en a qu’un, et c’est Type 2 qui l’a, coincé dans son futal. C’est pour ça que je l’ai identifié comme le plus dangereux. Mais Type 3, sous ses abord plus neutres, m’a l’air plus rapide de la comprenette. Durim, enfin, est le plus facile.

Et c’est lui qui va mourir en premier.

Je leur souris.

— Si vous voulez goûter aux plaisirs secrets du Manoir… venez me chercher.

Type 2 grogne, et crache par terre. Je vois déjà la barre de fer dans son pantalon. Il fait un pas en avant, et…

Ensuite, tout va très vite.

Durim est derrière moi. Il tente de m’encercler avec ces bras, mais pour quelqu’un formé à la baston, c’est le plus facile. Je lui écrase les doigts de pieds avec mon talon – j’ai viré mon sabot dans un seul mouvement -, lui balance un coup de boule et glisse entre ses bras battant l’air. Il s’écroule contre la porte, la gueule en sang. Je sais déjà que je lui ai pété le nez – et, d’après le bruit qu’a fait le choc, quelques dents.

Tu voulais savoir ce qu’était une biche, mon salaud. Expérimentation de première main.

Je me rue sur Type 2, le mec armé. Mais il n’a pas le temps de sortir son arme, empêtrée dans sa chemise trop serrée. Il a défait la sécurité, cela dit : je pose main sur la sienne, et le coup part. Droit dans sa bite de merde. Je mets fin à son hurlement d’un coup de scalpel rapide et meurtrier comme l’argent, et il s’écroule sur le lit.

Type 3 est là, le téléphone à la main. Je l’entends baragouiner en Grec.

— Une furie : elle vient d’abattre Durim et Çemir. Rappliquez, vite.

Il appelle du renfort… et au moment où j’essaie de l’atteindre, il se jette sur le corps de son collègue pour récupérer son flingue. Je me précipite à mon tour.

Une lutte sans merci, courte mais intense, s’ensuit. Celui qui prendra l’arme gagnera et sortira vivant de cette chambre : pas l’autre. J’ai décidé que ce sera moi. Mais il est plus fort, physiquement. Il parvient à refermer sa poigne sur l’arme, les narines dilatées, le visage rouge de rage, m’empêchant de l’attraper. Dans l’empoignade, mon scalpel m’a glissé des mains : pas le temps de le rattraper. Si je lâche, même une micro seconde, il lèvera le bras et m’abattra à bout portant, comme un clébard miteux dans le fond d’un caniveau. À défaut de mieux, je mords sa main de toutes mes forces. Il hurle, ses doigts se desserrent… j’attrape le flingue. Et tire, avant même d’avoir pris le temps de bien ajuster. La balle se loge dans son bide.

Je me retourne vers Durim, qui émerge péniblement.

— Non, non… supplie-t-elle à travers sa bouche en ruines. Pitié, ne me tue pas…

— Je l’ai dit, ça aussi, asséné-je froidement. Spoiler : ça n’a servi à rien.

Et je tire.

Trois salopards de moins sur Terre.

Je récupère le scalpel. Je garde le flingue, ramasse la chevalière de Type 2. Et je me tourne vers la fenêtre.

Le temps que j’ouvre les volets, les renforts sont déjà là. Durim a verrouillé la porte : cela me permet de gagner un peu de temps. J’entends les mecs s’acharner à l’extérieur. Une voix, plus calme, une petite accalmie alors qu’ils s’arrêtent pour fouiller je ne sais quoi. Je regarde en bas, la rue. Trop haut pour sauter. Il y a bien un genre de gouttière sur le côté pour descendre, mais ça m’oblige à progresser le long du mur, en équilibre sur un espèce de rebord fin et en biais, sans autre prise pour les mains que le rebord de la fenêtre et celle de la chambre d’à côté. Mais j’ai pas de temps à perdre. Je coince le flingue dans ma jupe après avoir remis la sécurité – qu’ils ne soient pas les seuls à faire ça – et enjambe la rambarde de la fenêtre, avant de me déplacer vers la droite, face contre le mur. Je suis à peine installée qu’une rafale de fusil automatique emporte la porte dans une pluie de bois. Ils n’y vont pas de main morte… J’attrape l’autre rembarde. Puis, sans hésiter, je me laisse glisser le long de la gouttière. Elle se décroche avec fracas, et je me réceptionne tant bien que mal dans la ruelle.

La tête d’un type apparaît à la fenêtre. Il me vise avec son fusil, genre kalashnikov ou un truc du genre. J’ai juste le temps de piquer le meilleur sprint de ma vie et de me jeter dans le coin. La rafale éclate alors que j’atterris dans les poubelles d’une arrière cours de restaurant. Une impasse… je me rue vers la porte ouverte, dépassant un cuistot dépassé qui était en train de fumer une clope dans la courette.

Je traverse le restaurant sans m’attarder. Sors sur la terrasse, pique un chapeau et une veste rose sur une chaise vide au passage et oblique vers une rue passante. Je me fonds dans la foule des touristes, des corps chauds et bruyants qui se pressent devant les étals du marché et les échoppes de souvenirs. Les Kelmendi ne vont pas tirer dans la foule. Planquée derrière un présentoir à cartes postales – la Grèce, ces superbes plages, ces colonnes cassées et ses statues de héros nus et musclés -, j’observe du coin de l’œil un groupe de mafieux patibulaire arriver au bout de la place. Ils scannent la foule, puis renoncent, dépités.

Il est temps de rentrer. Et peut-être, de quitter Mykonos.

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