Chp 8 - Le Démon

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Je reviens du continent au crépuscule.

Le sang a déjà commencé à sécher sur ma peau, tirant, craquelant, comme une seconde armure. Je suis torse nu, m’étant débarrassé de ma veste de chasse trop poisseuse. Je porte encore l’odeur de la forêt : terre humide, mousse écrasée, fureur et terreur animale. Sur mes épaules, la dépouille massive d’un sanglier, un gros mâle. Trop lourd pour un homme ordinaire. Juste assez pour moi.

La chasse m’a vidé. Mais elle m’a surtout apaisé.

Quand je traque, je ne pense plus. L’arbalète devient une extension de mon corps. Mes pas se calent sur le rythme ancien de la forêt. Je m’abaisse, je rampe, je renifle presque. Mon souffle s’adapte à celui de la forêt. Il y a ce moment précis, juste avant le tir, où tout s’aligne. Où l’homme disparaît derrière l’animal.

L’apaisement, quand la flèche transperce, que la proie pousse son dernier cri.

Je me roule parfois dans le sang encore chaud. On pourrait croire que c’est de la folie… mais le sang est primordial, puissant, comme le sexe. Il rappelle à mon corps ce qu’il est quand on enlève les règles, les alliances, les costumes. Dans ces instants-là, je suis complet, enfin moi-même. Sans masque.

Personne ne comprend ça. L’ogre le comprenait sûrement… mais lui, il traquait un autre genre de proies. Des victimes humaines, jeunes et tendres, sans aucun moyen de défense. Moi, si je rate mon tir… c’est le sanglier qui m’aura. Quoique mon père, finalement, a fini le cœur transpercé par une de ses biches… mais il a compris au dernier moment que Megane n’était pas une simple proie, mais Artémis elle-même, qui s’était transformée pour le punir.

Je me demande parfois ce que ça ferait, de mourir éventré, anonyme, dans une forêt loin de tout. De voir mon souffle s’amenuiser, puis mon corps se dissoudre, bouffé par les mille et unes bestioles de la forêt. Ne faire plus qu’un avec l’humus. Être distribué dans tous les organismes minuscules de la terre. Devenir un arbre, un champignon. Un bouquet végétal, comme Menthé. Voir mes os blanchir, être absorbés. Puis disparaître pour de bon.

Je me demande si Megane continuerait à me chercher. Combien de temps il lui faudrait pour oublier.

C’est ce à quoi je songeais, lorsque j’allais visiter la tombe des victimes de mon père, là-bas, loin dans le parc. Je caressais doucement leurs cheveux blonds - ils devenaient tous roux, avec le temps -, je leur apportais des fleurs, je leur chantais des chansons. Est-ce que votre famille vous cherche. Pendant combien de temps va-t-elle chercher, avant de renoncer. Personne n’a cherché ma mère, après sa disparition. Papa voulait qu’elle reste là, dans son tombeau marin. La nuit, il plongeait pour aller la voir. C’est un très bon nageur, mon père. Je sais que si j’étais resté dans les bras de maman, il m’aurait dégagé, aurait laissé mon corps d’enfant dériver pour se faire bouffer par les méduses. J’ai ramené une fois le crâne d’une de ces femmes dans ma chambre, pour le nettoyer et le décorer, mais je n’ai jamais osé plongé pour aller voir maman. Pas tellement parce que j’avais peur de la mer : ça, j’aurais pu le surmonter. Mais parce que je craignais qu’elle soit dissoute. Si la maison est un tel sanctuaire, pour mon père comme pour nous, Michail et moi, c’est parce qu’on sait que maman est là, en bas. Dans l’eau. Et qu’elle attend notre retour, comme Pénélope, inlassablement, attendait celui d’Ulysse.


*


Je traverse la maison sans m’arrêter.

Le corps du sanglier s’écrase sur le plan de travail en marbre de la cuisine dans un bruit sourd, obscène. Le blanc se tache immédiatement de rouge.

Afrëdita, qui vient de sortir du salon, pousse un cri étouffé. Elle reste là, figée, pâle, les yeux rivés sur la bête, puis sur moi. Le dégoût se mêle à la peur. Elle recule d’un pas.

— Damian…

Je ne la regarde même pas. Je sors mon couteau de chasse, et commence à dépiauter la bête. Il faut mettre la viande sous vide au plus vite, et les chiens, qui bavent derrière moi, attendent leur part. Je leur ai filé les entrailles à manger, dans la forêt. Mais le trajet de retour a été long, et ils ont encore faim.

— Des nouvelles de la touriste rousse ? demandé-je à Kosta et Nikos, les deux molosses qui sont là à demeure.

Ma voix est rauque. Encore chargée de la sauvagerie de la forêt.

Mes hommes échangent un regard. Ce silence-là, je le connais.

Il s’est passé quelque chose.

— Non, finit par répondre Nikos.

Puis, hésitant :

— Mais… trois hommes des Kelmendi ont été assassinés. Du travail de professionnel.

Je lève légèrement la tête de mon travail, les mains pleines de sang frais.

— Où ?

— Dans un hôtel en ville, déglutit Nikos, les yeux rivés sur mon couteau ensanglanté.

— Les Kelmendi pensent que ce sont les Italiens, intervient Kosta. La N’Dranghetta, sûrement.

Nikos s’éclaircit la gorge.

— Avant de mourir, un des gars a parlé d’une… furie.

Il me fixe.

— Le tueur serait une femme.

Je ne réagis pas.

Le sang coule lentement de mes mains, tombe sur le marbre, sur le sol. Je termine ce que j’étais en train de faire, emballe la viande, puis et quitte la pièce sans un mot, laissant Afrëdita derrière moi.

Dans mon bureau, je m’assieds lourdement derrière le bureau, sans me laver ni me changer. Le sang a sa raison d’être. Il me maintient à ma place, calme et composé.

Megane. Ça ne peut être qu’elle. Les Kelmendi l’ont retrouvée avant moi… et ils ont estimé plus prudent de l’éliminer sans même prendre la peine de m’en parler. Ça doit venir du Cercle… des chefs de famille que je dois rencontrer ce soir.

Ils savent qui elle est, et ils ont ordonné sa mort.

Je me cale le front dans les mains, réfléchit.

Calme. Ne laisse pas la panique t’envahir.

On frappe.

Le cousin d’Afrëdita entre, raide comme un pal.

— Mon oncle. Il veut te parler, Damian.

Je prends l’appel. L’image de Mehmet Kelmendi apparaît sur mon écran.

— Mon gendre, commence-t-il de sa voix enrouée, comment se passe la cohabitation avec ma fille ? Est-elle convenable ? Te sert-elle bien ?

Je réponds sans émotion.

— Je suis satisfait, beau-père. Vous l’avez bien élevée.

Il acquiesce, lissant sa barbe entre ses doigts effilés.

— Afrëdita est ce que je possède de plus précieux, avec l’honneur de la famille. Je te l’offre à toi, car j’estimais énormément ton père. Il serait fier de toi. (Pause.) Cette alliance est une grande chose pour nos familles. Il va renforcer le pouvoir à la fois des Kelmendi, et celui des Kyanos, au sein du Cercle.

Bien sûr. Je sais que c’est de la connerie : la plupart des autres patriarches prenaient mon père pour un arriviste, car il n’avait pas obtenu la bague par les moyens habituels. Mais marier deux anciennes familles entre elles, c’est une façon habile de doubler les autres. Papa s’est arrangé pour refuser l’offre des Gatandis, qu’il n’estimait pas assez puissants pour lui. Et les autres n’avaient pas de filles, que des fils… qui eux aussi, convoitaient Afrëdita. Sauf que c’est moi qu’elle a voulu. Et Mehmet a dû céder.

Je sais qu’il me méprise, comme les autres. Et il se rendra compte trop tard de sa connerie.

Son regard change. Durcit.

— Afrëdita doit quitter Mykonos immédiatement. C’est devenu trop dangereux, pour elle.

— Et la cérémonie ? Tout est déjà organisé, beau-père.

— Le mariage aura lieu à Tirana. Dès la semaine prochaine. Ainsi, ces enfoirés de ritals n’auront pas le temps de s’organiser, et la cérémonie pourra rester belle. La famille prendra tout en main. Tu n’as à t’occuper de rien, Damian. Mais ramène ma fille à la demeure familiale. Tu peux amener tes hommes de confiance. Ils seront les bienvenus. Notre maison est la tienne, désormais, tu le sais.

Je serre la mâchoire.

— Ce n’était pas ce qui était prévu.

— C’est ce qui est nécessaire, tranche-t-il.

— Très bien, dis-je finalement.

Il hoche la tête.

— Je vous attends. Ne traînez pas.

Il coupe la communication.

L’écran s’éteint.

Je reste seul, immobile, couvert de sang séché.

Megane disparaît encore une fois entre mes doigts. La chasse est suspendue.

Je dois lui laisser un indice. Qu’elle sache où je suis.

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