L'île - 4

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Ma directrice repose les feuillets noircis par l’écriture serrée de Vassili.

— C’est vous, qui avez écrit ça ?

Aliona me scrute par-dessus ses lunettes.

— Vassili m’a aidé, admets-je.

Vassili. Ainsi, vous le fréquentez encore.

— C’est mon petit ami, annoncé-je en relevant le menton avec un regain de fierté.

Aliona me lâche enfin des yeux. Elle parcourt les feuillets avec une attention renouvelée.

—Quel est son nom de famille ?

— Kyanos, dis-je d’une toute petite voix.

Ma directrice hausse un sourcil.

— Un nom pour le moins original… il fait quoi, déjà ? À part traduire du grec.

— Il travaille au port du Pyrée, sur des bateaux.

Cette fois, Aliona ne fait aucun commentaire. Elle relit les feuilles, puis les glisse dans un tiroir.

— Bien. Ce Vassili, il faudra me le présenter, à l’occasion.

Ça, n’y comptez même pas.


*


La chaleur m’assomme. Pour qui suis habituée à la fraîcheur transylvanienne, je trouve l’été grec difficile à endurer. Enfin, il y a des compensations. Comme le corps sculptural de Vassili, qui repose, entièrement nu, dans le lit humide à côté de moi.

Nous venons de faire l’amour, pour la cinquième fois de l’après-midi. Je ne suis pas retournée à la bibliothèque travailler sur ma thèse, après le déjeuner : Vassili m’a dit qu’en Grèce, personne ne travaillait entre 14 et 20h. Je suis donc allée chez lui. Quand il m’a ouvert la porte, il était nu, les cheveux en bataille, les boucles éparses et décolorées par le sel tombant sur ses pectoraux bronzés. Quelque chose s’est brisé en moi quand je l’ai vu : ma volonté de travailler. Du reste, il ne m’a pas laissé le choix. Il m’a pris dans ses bras, m’a portée jusqu’au lit où il m’a allongée. Je portais juste un short et un T-shirt, qu’il m’a vite retiré. Quand il m’a retournée sur le ventre, j’ai glapi.

— Est-ce qu’on va le faire comme des chiens ?

Il a rigolé.

— Comme des chiens, en effet. C’est la plus ancienne position sexuelle connue. On en a retrouvé des représentations vieilles de 12 000 ans dans la grotte d’Enlène, en France, et sur des plaquettes votives de la première dynastie de Babylone. Et bien sûr, à Pompéi.

Une caution de sérieux, donc.

— Je ne suis pas sûre que la religion l’autorise… tempéré-je tout de même.

— On s’en fout, de la religion, a-t-il murmuré en venant embrasser mon épaule. On va créer la nôtre.

Son gland frottait contre mes lèvres humides, déjà ouvertes pour lui. Une de ses mains a empaumé mon sein, et lorsqu’il a serré mon téton entre ses doigts, très fort, j’ai crié. Ici, j’ai le droit. Il n’y a que des travailleurs comme lui, des hommes célibataires. Et ils sont rarement là en journée.

C’était plus sauvage que la dernière fois, à la pension. Sûrement parce que j’avais le droit de faire du bruit. J’en ai fait, et lui aussi. C’était troublant, intense. Un peu douloureux, aussi. Mais tellement bon… j’oublie tout, quand je suis avec lui. Plus rien n’a d’importance. Et quand je pense à lui, alors qu’il n’est pas là, je sens le désir remonter. Cette nuit, pour la première fois de ma vie, je me suis caressée.

On l’a refait cinq fois. Puis on a fini par s’allonger, l’un à côté de l’autre, moi contre lui, sur sa poitrine, en utilisant son épaule comme oreiller. Les bruits de la rue, la chaleur m’ont bercé.

Je n’oublierai jamais cet été, pensé-je, les yeux mi-clos.

— T’as bossé sur ta thèse, aujourd’hui ? demande-t-il soudain.

Je relève les yeux vers lui.

— Non…

— Ta directrice va me détester.

— Elle se pose des questions sur toi, admets-je. Mais elle a approuvé ta traduction. Elle a demandé comment tu avais obtenu un tel niveau de grec ancien…

Vassili garde le silence. Son pouce calleux caresse pensivement mon épaule, mais il garde les yeux dans le vague.

— Ma famille, je te l’ai dit, est très cultivée.

— Qu’est-ce qu’ils font ?

Nouveau silence.

— Est-ce que tu me les présenteras, un jour ?

— Ils sont morts.

— Oh…

Je pose ma main sur son ventre dur, comme pour le réconforter. Mais il n’a pas l’air atteint. Il m’a dit ça d’un ton neutre, factuel.

Soudain, il roule sur le côté, face à moi. Sa main vient encadrer mon visage, caresser ma joue.

— Je peux te montrer leur tombe, cela dit. En bateau, c’est n’est quelques heures d’ici.

— En Attique ?

Il secoue la tête.

— C’est sur une île. Une petite île, sur la mer Égée. Ce week-end, je t’y amène, si tu veux. Prends de quoi passer la nuit là-bas. On campera.

— Il n’y a pas d’hôtel ?

— Non. Que des tombes. Et des ruines. Des ruines antiques… ça te plaira. Je trouve des trucs, parfois. Des fragments de poterie, des morceaux de statue. Je les revends sur le marché noir.

— Mais c’est interdit…

Si Aliona apprenait ça… elle serait folle.

— Cette île appartient à ma famille. C’est ma seule possession. Un jour, quand j’aurais fait fortune, j’y bâtirai une maison. Mais pour ça, j’ai besoin d’argent. Tout ce que je gagne, je le mets de côté, pour m’acheter un premier bateau de commerce. À terme, je compte réunir une flotte.

— Tu veux devenir armateur, comme les Onassis ? Quelle ambition !

— Il faut de l’ambition. Dans ce monde, soit tu es un maître, soit tu es un esclave.

— Je ne vois pas les choses comme ça…

— Moi, si.

Son ton est passionné, déterminé. Je le trouve différent de tout à l’heure, quand il parlait de ses parents morts.

Il se penche, et cherche mes lèvres. Me fait doucement rouler sur le dos. Sa main s’immisce entre mes cuisses, me caresse.

— J’ai envie de toi, murmure-t-il dans un grondement rauque.

Le désir monte chez moi aussi. Je l’invite gentiment à venir sur moi en poussant ses hanches sur les miennes. Mais il ne vient pas.

— Je veux te reprendre à quatre pattes, comme une chienne.

Je lui obéis. J’ai bien aimé la position.

Je sens son sexe buter contre mes fesses. Je ris, un peu gênée, et rectifie en me cambrant vers lui.

— Non, c’est plus bas…

Il ne dit rien, et sa main malaxe mes fesses, d’une manière presque possessive. Puis il s’enfonce en moi, un peu brutalement.

Nouveau rire de ma part.

— Doucement… il y a encore une semaine et demie, j’étais vierge, Vassili !

Son rire, bas et grave, résonne dans la chambre.

— Donc, tu avoues m’avoir menti.

Je me mords la lèvre. Quelle gourde…

— C’était pour la bonne cause… est-ce que tu m’aurais touchée si je te l’avais dit ?

Je sens son souffle sur ma nuque, alors qu’il va et vient à l’intérieur de moi.

— Oui.

Sa voix n’est plus qu’un murmure. Quant à moi, je n’arrive plus à former les mots. Ma bouche s’ouvre sur un long gémissement, alors que ses doigts habiles trouvent le petit renflement de chair que j’ai caressé dans mon lit ce matin.

— Mais je le savais, chuchote-t-il à mon oreille. Je savais que tu me mentais. Et comme c’était un beau, magnifique cadeau, je t’ai laissé dire.

Le crépuscule tombe comme un voile. Par la fenêtre, je vois les premières étoiles.

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