Chp 9 - Le Démon

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Les écrans s’allument un à un.

Onze visages. Onze ombres. Onze hommes qui tiennent le monde souterrain par la gorge depuis plus longtemps que je n’ai vécu.

Ils portent tous la même chevalière, gravée d’un symbole différent mais venu du fond des âges. La marque de reconnaissance du Cercle. Je fais tourner la mienne autour de mon doigt, laissant apparaître le sceau à cinq branches, cerclé par un serpent qui se mord la queue et entrecoupé de lettres grecques, autour de mon auriculaire. La bague des Kyanos, celle que mon père appelait « bague d’Agamemnon ».

Je suis le plus jeune autour de cette table virtuelle. Et le moins légitime. Tous, ici, ont hérité de leur fonction : leur père, puis leur grand-père et leur arrière-grand-père avant lui, étaient membres du Cercle. Un ordre occulte remontant, à les écouter, du fond des âges.

Certains ont la peau parcheminée, les yeux voilés par l’âge. D’autres ont gardé une apparence solide, mais leurs mains trahissent la vieillesse. Tous ont survécu assez longtemps pour devenir prudents. Et, quand la prudence ne suffit plus, cruels.

Il y avait une femme parmi eux, autrefois.

Aliona Ionescu. Malgré son nom roumain, elle représentait la Grèce pour le Cercle.

Je me souviens d’elle par fragments. Une voix sèche et rauque de fumeuse. Un parfum métallique. Une silhouette indistincte, mais je me souviens de ses yeux, perçants, méchants. De ses ongles jaunis par le tabac, très longs, de la trace qu’ils laissaient sur ma peau de petit garçon lorsqu’elle me frappait les joues.

Fils du démon. Fils de chien. Rejeton des Enfers. Ton père, ce moins que rien, ce chacal galeux, veut voler Aliona Ionescu… il croit qu’il peut voler impunément Aliona Ionescu ! Il va voir. Il va voir. Pour chaque jour de retard, je t’arracherai une dent.

Et elle l’a fait. Elle m’a arraché deux dents de lait, à la tenaille : les deux canines. Elle voulait la bague, et mon père devait la lui apporter, en mains propres. Le troisième jour, il est venu. Seul, mais muni d’une arme lourde et d’une réserve de grenades, des joujous achetés à un Serbe qui faisait partie des milices de la mort de Radko Mladic à Sarajevo. Mon père aimait les gadgets, la technologie : surtout si elle était mortelle, efficace. Aliona a eu une mort atroce, brûlée vive sous mes yeux. Il n’a laissé personne en vie. Puis, après avoir mis le feu à sa maison, il m’a pris sous son bras et m’a ramené à ma mère. La famille Ionescu a demandé le prix du sang, évidemment. Cela a pris des années… mais l’ogre les a tous assassinés, certains de ses propres mains.

Le clan Ionescu a cessé d’exister. Aujourd’hui, cette ancienne famille a complètement disparu. Éradiquée, effacée de la surface de la Terre.

Et le Cercle a compris que les Kyanos n’étaient pas seulement dangereux… ils étaient incontrôlables. Le « chien fou d’Athènes »… c’est le surnom qu’ils lui ont donné, à mon père, avant qu’il ne prenne celui d’Hadès.

Ils sont tous devant moi, me fixant sans bouger de leurs yeux brillants. Comme une assemblée de juges.

Je leur souris, nonchalant, détendu dans mon fauteuil.

— Damian, dit enfin l’un d’eux.

Zoltan Eötvös, du clan Vasarosnamény. Commandant la Hongrie. Le plus vieux. Une vieille momie engoncée dans un caftan doublé de laine à la cosaque, comme si le temps s’était figé dans son espace.

— Une question se pose parmi nous, éructe-t-il. Et les Frères ici présents m’ont mandaté pour te la poser, puisque tu viens d’accéder au poste de ton père.

Onze visages féroces convergent vers moi. Des yeux de rapaces, d’animaux de la forêt réunis autour d’une proie, qui se lèchent les babines patiemment en attendant la curée.

— Hadès… Vassili. N’aurait-il pas commis une erreur, il y a dix ans, en laissant échapper un témoin gênant ?

Je ne réagis pas. Un masque.

— Je ne vois pas ce que vous voulez dire, dis-je en attrapant le komboloï de mon père dans ma poche. Quelle erreur aurait-il pu faire ?

Un autre écran s’ouvre. Des images. Des articles. Un visage que je connais trop bien, même s’il est partiellement caché sous une capuche et une écharpe.

— Cette jeune personne écrit sur le net francophone sur les réseaux criminels sous le nom de « Megaira », poursuit Zoltan. Trafic humain. Blanchiment. Cultes violents. Organisations occultes. Ses articles ont provoqué plusieurs arrestations. Des chutes… Des morts, même.

Les titres défilent. Des pseudonymes exposés. Des systèmes politico-mafieux démontés. Toujours avec une précision chirurgicale. Toujours trop près de la vérité…trop près du Cercle.

— Elle n’a jamais été identifiée formellement, ajoute Mehmet, qui sort de l’ombre pour me montrer son visage. Mais nous découvrirons bientôt qui elle est. En tout cas, son style… sa rage… laissent peu de doute. Selon moi, c’est elle qui est responsable de l’exécution barbare de trois hommes sous les ordres de mes neveux, qui vient de se dérouler sur ton fief, à Mykonos. Cette façon de faire ne ressemble pas à la mafia italienne. Et on m’a fait remonter la présence d’une fille rousse, probablement française, cherchant à infiltrer ton entourage à Mykonos, ces derniers jours.

Mehmet me fixe droit dans les yeux. Et Zoltan reprend la parole.

— À la demande de Mehmet, et de tous ici présents, j’ai décidé de mettre une prime sur sa tête. Cette fille doit mourir. Par respect pour le Kanun[1] des Kelmendi, ce sont eux, en priorité, qui seront chargés de mener la gjakmarja. Mais tu es fortement invité à participer, Damian. Avec les forces du clan Kyanos.

Un froid brutal me traverse.

La gjakmarja. La vendetta des clans des Balkans. Une haine qui se poursuit jusque dans la tombe, dit-on.

Ils veulent la mort de Megane. Ils pensent pouvoir l’acheter.

— Nous savons que c’est une ancienne « biche », que Vassili l’avait laissée en vie sciemment, poursuit Zoltan avec un calme olympien. D’après nos informations, il avait un faible pour elle, et n’a pas pu se résoudre à s’en débarrasser. Mais le Cercle ne tolère pas les survivantes. Cette Megaira met toute l’organisation en danger.

Je hoche lentement la tête, comme si j’acceptais.

Ils ne voient rien.

Ils ne voient jamais ce qui refuse de mourir, de courber la tête. Ils n’ont pas réussi à prévoir la prise de pouvoir violente de mon père, ni à l’empêcher. Ils n’ont pas pu non plus prévoir la mienne.

À l’intérieur, je m’accroche à une certitude : Megane a vu pire. Bien pire.

Et si quelqu’un peut survivre à la gjakmarja, c’est une femme qui est revenue de l’enfer en rampant.

— Nous comptons sur toi pour faire le nécessaire, au cas où tu tomberais sur elle, conclut Zoltan. Et nous attendons impatiemment la date de la prochaine cérémonie. N’oublie pas, Damian : notre pouvoir repose sur le respect absolu des traditions. Cela, même ton père le comprenait.

La réunion se termine. Les écrans s’éteignent.

Je reste seul, dans le silence.

La nature de la traque vient de changer.

Je pensais être le seul à chasser Megane… mais c’est tout le Cercle qui veut sa mort, maintenant.

Je tire sur mon komboloï si fort que le fil se casse, et les perles d’ambre se répandent partout sur le marbre noir.

« Le respect des traditions… » ces vieux fous ne le savent pas, mais ils viennent de signer leur arrêt de mort en décrétant celui de Megane.

La gjakmarja, c’est moi qui vais la mettre en œuvre. Contre eux. Jusqu’au dernier… de toute façon, le vrai pouvoir ne se partage pas : cela, l’ogre me l’a toujours dit.

Tant pis pour eux.

[1] Code d’honneur de la mafia albanaise.

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