L'île - 5
Le clapotis de l’eau contre la barque, le chant des mouettes. Et le vent dans les cyprès. C’est tout ce qu’on entend, ici. L’île est loin des grandes routes de navigation qui relient Athènes aux Cyclades, et se trouve, en fait, dans la mer de Myrto.
Vassili, qui vient d’amarrer le bateau sur un quai rudimentaire, se tourne vers moi.
— Tout là bas, dit-il en me montrant la mer qui s’étend à perte de vue, c’est le Péloponnèse.
Je ne vois rien. Le continent est trop loin. De l’autre côté de l’île, par temps clair, on peut apercevoir Milos, m’a dit Vassili. Mais pour cela, il faut monter sur les hauteurs.
L’île n’est pas plate. Lorsqu’on y aborde, on aperçoit un genre de monticule, comme une ruine sumérienne à plusieurs niveaux. C’est là qu’on doit monter pour gagner le plateau, et les vestiges dont m’a parlé Vassili. Il charge le sac de camping sur son dos – avec une pioche et une pelle, sans oublier les deux gros bidons d’eau, et me montre un petit chemin qui serpente entre les cyprès.
— Viens, dit-il en passant devant moi.
Il est chargé comme un baudet.
— Tu ne veux pas que je t’aide ? Je peux au moins porter le panier à provisions.
— Non. Ce n’est pas aux femmes de porter. Fais attention aux vipères : il y en a pas mal ici, à cette période de l’année.
Je baisse les yeux sur le sol caillouteux, fixant mes espadrilles. Pas de serpent en vue. Bien. Je ne les aime pas trop.
Il fait une chaleur éreintante, et il n’est pas encore midi. Le chemin est long, ardu. Mais je suis sûre que là-haut, ce que je vais y découvrir vaut le coup. Vassili m’a parlé de vestiges qui n’avaient jamais été explorés, protégés par la petite taille de l’île, et cet espèce de cirque minéral qu’on doit franchir pour les voir. Aussi, en débouchant sur un plateau aride sans la moindre trace de colonne, je suis déçue. Il n’y a aucune « ruine », ici, si ce n’est des petites grottes aménagées dans la falaise, un peu comme ces ermitages qu’on voit dans les Météores.
Vassili pose son sac et les bidons dans un coin d’ombre. Il sort une bouteille fraîche du panier, rempli un verre, et me le tend. Je le bois avidement.
— Où sont les ruines antiques ? demandé-je en lui rendant le gobelet.
Il le remplit à nouveau, et me regarde. Comme je ne le prends pas, il boit dedans à son tour.
— Plus loin, derrière les cyprès, dit-il en me montrant un genre de bosquet.
Il va encore falloir marcher… mais c’est le rôle d’une archéologue de terrain. Alors, je reprends la marche, sous le soleil désormais écrasant de midi. Vassili me colle un chapeau sur la tête.
Je le suis jusqu’au bosquet. Gravi encore une petite côté. Puis, enfin, nous arrivons sur le plateau le plus haut de l’île, le vrai. Vassili me montre un promontoire, un genre de tombeau.
— L’autel de Dionysos, m’annonce-t-il avec un sourire. C’est tout ce qui reste du temple qui s’élevait ici, avant. Les colonnes, le péristyle, le fronton, même la statue du dieu… tout a disparu.
Je m’approche de la table en pierre, fascinée.
C’est indéniablement une ruine antique. Je discerne un bout de frise, de type dorique. Et même, plus bas, l’ébauche d’une silhouette. Un homme en tailleur, avec un genre de couronne sur la tête. Il tient les bras écartés, portant des genres de serpent.
Je sors mon carnet de ma poche, avec un crayon, et commence à dessiner la silhouette.
— C’est la première fois que je vois une sculpture comme celle-là, murmuré-je, un peu fébrile. On dirait celle du chaudron de Gundestrup, le dieu de la végétation et des animaux sauvages…
— Je pense que c’est beaucoup plus ancien que le temple, répond Vassili en s’accroupissant à côté de moi. Regarde la couleur de la pierre : elle est différente de celle de l’autel. On a ajouté cette dalle sculptée ici, et monté un autel autour.
— Tu crois ? Si c’est contemporain du chaudron ou du pilier des nautes, comme le style le suggère, alors, ça ne peut pas être plus vieux que le 1er siècle avant JC. Ce qui est étonnant, c’est qu’il soit placé là, sur un autel dorique… Pour moi, c’est un ajout ultérieur. Il faudrait en prélever un morceau, et l’amener à Athènes pour l’expertiser.
— On pourrait, oui. Mais alors, une horde de chercheurs viendrait ici, et se mettraient à fouiller le site. Ce que je ne veux pas.
Il se relève.
— Mes ancêtres sont enterrés ici, dit-il enfin. Plus bas, derrière l’ermitage, il y a un petit cimetière.
— L’ermitage ? C’est donc un ermitage ?
Les yeux d’acier de Vassili glissent sur moi, un peu en biais.
— Jusqu’à une période relativement récente, il y a toujours eu un ermite, sur l’île. C’est ce qui a empêché les gens de venir fouiller. Le dernier est mort il y a une dizaine d’années.
— Un moine orthodoxe ?
— Un vieux fou complétement sénile. Il est enterré en bas. Mais ce n’est pas lui qui m’intéresse. C’est ce qui se trouve sous l’autel.
Mon cœur se met à battre d’excitation.
— Il y a quoi, sous l’autel ?
— Je ne sais pas. Mais je compte bien le découvrir avec toi.
Je pense à la pioche, et à la pelle.
— Tu veux creuser ? Sans en référer à personne ?
Vassili me sourit d’un air amusé.
— T’es archéologue, non ?
— Pas tout à fait… il faut encore que je soutienne ma thèse.
— Pour moi, tu l’es. Alors, j’ai la permission de creuser, ou pas ?
Je le regarde. Ses boucles noires soulevées par le vent, sa barbe de quelques jours, ses yeux aussi bleus que la mer, son teint hâlé.
Pour un homme comme lui, je suis prête à être radiée de l’université.
— Vas-y, soufflé-je. Creuse.
*
Je me suis assoupie, à l’ombre d’un arbre, bercée par le bruit régulier de la pioche et de la pelle. Lorsqu’elle s’arrête enfin, j’ouvre les yeux. Vassili a cessé de creuser, et le crépuscule est tombé. Il émerge du trou, torse nu. Mon cœur se serre à cette vue, et encore plus lorsqu’il se plante devant moi, et passe la main dans ses cheveux mouillés, dans un geste à la fois viril et sensuel qui m’émeut.
— T’as trouvé quelque chose ? demandé-je en me redressant.
Son sourire est fier, presque arrogant.
— Tu veux voir ?
Il tend la main pour m’aider à me relever. Je m’approche de la fosse qu’il a creusée juste à côté de l’autel.
— C’est pas vrai… chuchoté-je en découvrant un escalier à demi-enseveli, qui plonge sous l’autel.
— Et si. Le vieux ne mentait pas, lorsqu’il m’a parlé de cette tombe… je t’avoue que je n’y croyais pas vraiment.
— Le vieux ?
— Le moine défroqué qui vivait là.
Le moine défroqué…
Vassili se sèche rapidement avec un bout de chiffon, et renfile sa chemise.
— Tu veux aller voir ?
Je relève la tête vers lui.
— Tu veux dire, en-dessous ?
Un rire bref secoue ses larges épaules.
— Oui, en-dessous. J’ai hâte de découvrir ce que cache cette crypte… pas toi ?
Je le suis en bas, ma torche braquée sur les ténèbres. L’escalier est droit, et mène rapidement à une petite salle voutée, sans aucun ornement. Il n’y a qu’une seule chose, au milieu : une autre tombe.
— La tombe d’Agamemnon, annonce Vassili triomphalement. C’est ainsi que le vieux moine appelait cette crypte…
Agamemnon. Le roi mythique de l’époque mycénienne, vainqueur de la guerre de Troie, il y a mille ans. Ce n’est pas possible.
— Cette crypte ne peut pas être aussi vieille… tempéré-je.
— Et pourtant, on a construit un temple dorique dessus. Je me fiche de l’époque, ce qui m’intéresse, c’est ce qu’elle contient… prête pour l’ouvrir ? propose Vassili, balançant la pioche sur son épaule.
Je le trouve plus gai que d’habitude. La découverte semble l’exciter énormément, et je dois avouer que ma curiosité est piquée.
— Allons-y, soufflé-je.
La pioche s’abat sur les rebords du tombeau. C’est de la destruction de site, que nous faisons-là… mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de savoir, gagnée par l’enthousiasme de Vassili. Il finit par pousser la lourde dalle : je le rejoins pour l’aider, mais il me fait non de la tête. Et effectivement, il parvient à la bouger tout seul.
Je m’approche lentement au-dessus de la tombe. On ne va rien trouver à l’intérieur, surtout si elle est si vieille qu’il le dit…
Mais il y a bien un squelette, à l’intérieur.
Avec une brique dans la bouche.
— Qu’est-ce que…
— Une vieille superstition, murmure Vassili en enjambant la tombe. Regarde.
Il se penche sur le squelette qu’il surplombe à deux mains, farfouille. Et sort de la poussière un petit objet cylindrique et doré.
Une bague.
— La bague d’Agamemnon, murmure-t-il avec un sourire féroce. Ça aussi, le vieux m’en avait parlé.
Il posa la bague dans ma paume. Je braque ma lampe dessus, pour mieux l’observer.
C’est une bague étrange, certainement pas grecque. Elle ressemble plutôt à un artefact du Croissant Fertile. Du Levant, plus précisément. Elle porte un pentagramme étoilé, un symbole typiquement oriental…
— Cette bague ne peut pas être celle d’Agamemnon, dis-je à Vassili. Regarde : c’est le sceau de Salomon. C’est un objet qui vient de Judée.
— Il y a eu des échanges entre la Judée et le monde grec, dès l’époque du Temple, insiste Vassili. Et regarde plus près : c’est du grec, ici… et ici.
Du grec ancien mélangé à un symbole moyen-oriental… si je l’avais vue ailleurs que dans cette crypte, j’aurais mis ma main à couper qu’il s’agit d’un objet alchimique datant, au mieux, du haut Moyen-Âge.
— Mais là on parle de mille ans avant J-C… Salomon et Agamemnon, c’est beaucoup plus ancien que les traductions en grec des écrits juifs !
Vassili hausse les épaules.
— Mais ce symbole attribué à Salomon est encore plus ancien que lui. Les Juifs n’ont pas inventé le pentagramme : on le retrouve déjà à Sumer… alors pourquoi n’aurait-il pas pu voyager jusqu’au navire d’un roi mycénien ?
— D’accord, mais…
Il me reprend doucement la bague, et l’enfile à son auriculaire.
— Tu ne comptes la faire expertiser ? Si c’est bien ce que tu dis, cet objet pourrait révolutionner ce qu’on sait du monde antique, Vassili !
— Cette bague, beaucoup de gens l’ont cherchée. Mais c’est moi qui l’ai trouvée. Je la garde. C’est ma prime.
Il saute hors du tombeau, ignorant complètement le squelette à la brique. Après un dernier regard sur le crâne aux grandes orbites vides et aux dents cassées, je lui emboîte le pas. À la surface, l’air est chaud, chargé du parfum de la mer et des cyprès.
Vassili se tourne vers moi. Dans la pénombre, j’ai l’impression de voir ses yeux briller comme ceux d’un loup.
— C’est une belle soirée, n’est-ce pas ?
Je hoche la tête.
— C’est vrai. Tu n’as pas faim ? lui dis-je en lui montrant le panier de provisions. On pourrait manger un bout.
— Si. Mais pas de ce que tu crois, dit-il en posant ses mains sur mes hanches.
Oh… la nuit dissimule la chaleur sur mes joues. Enfin, je crois.
— Monte sur la table.
Je m’exécute, déjà émoustillée. Il n’y a personne sur cette île, mais quand même… et si c’était un lieu sacré, un ermitage habité par des moines orthodoxes…
Ça n’a pas l’air de déranger Vassili. J’ai déjà remarqué qu’il n’était pas religieux. C’est différent pour moi, avec ma mère toujours fourrée chez le pope. Mais pour ma part, j’ai toujours préféré la joyeuse – et parfois scandaleuses – des dieux grecs à l’austérité du dieu unique.
On créera notre propre religion, m’a dit Vassili.
Il est au-dessus de moi, sombre et impérieux dans son désir. Ses mains expertes déboutonnent ma robe, puis la repoussent sur le côté. Je me retrouve entièrement nue, offerte à son regard. J’aime me voir dans ses yeux, le feu que je suscite dans ses prunelles noires. La dalle est fraîche sur ma peau. Derrière lui, les étoiles, par milliers. Des diamants sur un dais de velours noir.
Et sa silhouette à lui, son corps et son visage si beaux, ses yeux magnétiques qui me contemplent en silence, comme si j’étais la plus grande merveille de ce monde.
Jamais je ne me suis sentie aussi heureuse.
— Je t’aime, murmuré-je.
Il ne répond pas. Il se penche, m’embrasse passionnément, charnellement. Puis sa bouche descend, s’affaire sur mon cou.
Elles arrivent en même temps : la pénétration de son membre viril, et celle de ses canines. Toutes également dures et dressées, transperçantes. Je gémis.
— Douleur, ou plaisir ? me demande-t-il dans un murmure presqu’imperceptible.
— Les deux, réponds-je.
Et je referme mes bras sur lui, l’invitant à continuer.

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