Chp 11 - La Furie
L’avion touche le sol d’Athènes au moment où le ciel commence à se fendre d’orange et de cendres.
Je n’ai rien ressenti quand j’ai quitté Mykonos pour Athènes. Ni peur, ni excitation. Ni même tristesse. Seulement une détermination froide, compacte, qui me tient droite.
Cette fois, je viens pour tuer Damian. Je ne succomberai plus à sa magie noire. Il a failli m’avoir, la dernière fois. Et, en lui cédant, j’ai failli tout lui balancer. La douleur presque physique des longs mois sans lui. Le deuil de mes rêves que j’ai dû faire. Le besoin que j’avais de son soutien, lui, mon pire ennemi. La façon affreuse, tellement injuste, dont il m’avait rendue dépendante. La difficulté que ça a été de lui tourner le dos, de résister à son offre d’amour inconditionnel, de sexe empoisonné, de sécurité, de luxe, de pouvoir et de ciel bleu. À ses tentations diaboliques. Mais j’ai encore une arme secrète contre lui, quelque chose dont il ne se doute pas, et je compte la dégainer au bon moment, juste avant de lui planter le couteau dans le cœur. Il avait des secrets à me cacher, l’an dernier, des coups de poker aussi violents qu’un uppercut ? J’en ai autant à son service.
Je monte jusqu’à l’Acropole à pied. Lentement. Le crépuscule qu’il a voulu est mon allié. Les touristes s’éparpillent, gorgés de chaleur, enivrés par la beauté du lieu. Ils ne voient pas ce que moi, je vois : les angles morts, les recoins, les ombres qui s’allongent entre les colonnes. Autant de cachettes pour accomplir ma vengeance.
Je choisis un point précis. Un endroit dégagé.
Et j’attends.
Le vent glisse sur la pierre antique. Le soleil descend. Les minutes passent, de plus en plus longues.
Damian ne vient pas.
Je serre la mâchoire. Je recommence à scanner les alentours. Rien. Pas de mouvement suspect. Pas de présence familière. Seulement la pierre, le ciel, et ce silence qui devient insultant.
C’est alors que je le vois.
Sur une colonne, à hauteur d’homme. Discret. Presque tendre.
Un graffiti gravé dans la pierre claire :
Βασίλης + Κατερίνα
Vassili + Katarina.
Mon cœur rate un battement. Je m’approche et touche les lettres du bout des doigts. Impossible de dire si ces graffitis sont récents ou pas. Des gens du monde entier, depuis l’Antiquité, viennent massacrer les monuments pour y laisser des traces de ce genre. Mais une archéologue et un armateur tueur en série/chef de mafia occulte ?
Je sais que ce ne sont pas eux.
Pas ces Vassili et Katarina-là. Pas les parents de Damian. Mais le doute s’infiltre quand même. Comme un poison lent, à l’arrière-goût à la fois douceâtre et amer.
Je revoie la photo de la femme brune sur la table de nuit du Manoir, alors que, la bouche cisaillée par une ceinture de cuir, j’étais empalée sans pitié. La robe blanche, le chapeau de paille, les grands yeux sombres. Une image incarnant la pureté, contrastant avec l’horreur brutale de ma réalité. Les pierres claires derrière, millénaires, le grand ciel bleu, qui me donnait l’espoir d’un ailleurs et me faisait poser cette question idiote : « pourquoi » ?
Il n’y a pas de pourquoi. Il faut que je m’habitude à ne jamais comprendre, à ne pas avoir de réponse. C’est tombé sur moi, voilà. Ça aurait pu être n’importe qui.
Mais pas sur Katarina.
« La plus belle femme du monde », selon Hadès.
Un autre Vassili.
Une autre Katarina.
Athènes est pleine de fantômes. Et de coïncidences dangereuses.
Damian m’a donné rendez-vous ici… alors qu’il aurait pu choisir un autre lieu. Cet endroit a une signification pour lui, dans sa mythologie personnelle. Aux yeux des fils Kyanos, leurs parents représentaient le couple parfait, brisé par la main cruelle du destin. Damian, avec ses rêves de merde, ses foutues demandes en mariage et promesses de progéniture, s’imagine qu’il va réparer cette blessure. Sauver sa famille de la malédiction. Recréer un espace sécurisé.
Il se trompe lourdement. Son âme est plus fêlée qu’un cratère… pense-t-il vraiment pouvoir échapper à la punition, à la tragédie ?
La nuit s’étend, comme une chevelure.
Pourquoi ne vient-il pas ?
Je recule d’un pas. Je lève les yeux vers le Parthénon, massif, indifférent. Les dieux ont vu pire que moi, du haut de leur immobilité de pierre. Mais ils ne donnent jamais de réponse.
Damian ne fuit pas.
Il m’éloigne.
La suite, logique, s’impose avec une clarté brutale.
Tirana.
Le mariage avec Afrëdita. Le Cercle. Les Kelmendi… et Damian. Tous réunis au même endroit, sous couvert de célébration.
Je souris. Lentement.
S’il ne vient pas à moi, alors j’irai à lui.
Je quitte l’Acropole avant la nuit complète, déjà en train de recalculer. Faux nom. Faux rôle. Une autre peau à enfiler. Une invitée de plus parmi les convives.
Un mariage est un lieu parfait pour un bain de sang. Puisque c’est là où toute la famille se retrouve.
Et, qu’ils le veuillent ou non, je fais désormais partie de cette grande famille.

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