Chp 12 - Le Démon
Une vieille horloge de vert émail, avec, en fond, la Kaaba. Je regarde les aiguilles progresser sur un minaret, une lune en croissant. Tout ce temps où Megane m’attend, en vain.
Mehmet, mon beau-père, repose sa tasse de thé sur sa soucoupe.
— Je te trouve bien préoccupé, Damian. Mais on le serait à moins. Si la putain avec qui tu couches est celle qui a échappé au Cercle…
Sa fille récupère le verre vide, et soulève la théière. Il refuse d’un geste de la main.
— Sers-le, lui. C’est ton mari.
Afrëdita me jette un regard noir. Elle ne m’a plus adressé la parole depuis qu’elle a surpris Megane à cheval sur moi. Normal, j’imagine.
Mais elle obéit au patriarche, et remplit à nouveau ma tasse. J’ai une furieuse envie de pisser, avec tout le thé à la cardamome qu’ils m’ont fait boire.
— Faut que j’aille aux toilettes, murmuré-je en me levant de l’épais canapé.
Mehmet fait un signe à l’un de ses fils, le plus jeune, Ardian.
— Accompagne-le.
Surveille-le, plutôt. Je suis otage de mon beau-père : il ne compte pas me lâcher avant mon mariage, qui doit avoir lieu dans trois jours. Et cela fait déjà autant de temps que je suis chez lui, continuellement escorté par l’un de ses fils. Je n’en peux plus.
Ardian me suit en silence le long du grand couloir carrelé de marbre. Quand je pousse la porte des chiottes, il fait mine de s’engouffrer à ma suite.
— Tu veux me la tenir ? lui demandé-je par-dessus l’épaule.
Cela suffit à le faire battre en retraite.
Les toilettes sont cosy, avec un urinoir et un siège WC recouvert de pilou à l’aspect moelleux, pour garder les fesses au chaud quand on démoule un cake. Tout un concept. Je choisis l’urinoir. Le jet coule avec un bruit de fontaine, bien abondant. Avec tout le thé que j’ai bu… Je jette un coup d’œil par la fenêtre. Les palmiers, la piscine à débordement, le parc où patrouillent des hommes portant des armes de guerre en bandoulière, au calme. C’est un quartier résidentiel pour riches, qui mélange demeures d’ambassadeurs étrangers, self-made men issus de la chute du bloc de l’Est, et mafieux rendus richissimes par l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, comme mon beau-père.
J’aperçois des employés en train d’accrocher des guirlandes lumineuses dans les arbres. Ce mariage sera luxueux, et terriblement kitsch.
La bonne nouvelle, c’est qu’Afrëdita refusera sûrement de consommer l’union, après ce qui s’est passé au Black Velvet. Je n’aurais pas à la vexer : elle est déjà furieuse. Elle acceptera facilement mon subterfuge.
Je sors des toilettes, et Ardian abandonne son immobilisme pour me suivre à nouveau. Je plaisante un peu avec lui en albanais. Il ne parle pas très bien le grec.
— Alors, tu commences quand ta carrière de lutteur ? T’es déjà bien costaud, pour tes dix-neuf ans. Moi à ton âge, j’étais une vraie crevette !
— Pourquoi lutteur ? demande-t-il sans sourire.
— Quoi, vous ne devenez pas tous lutteurs, avec tes frères ?
— Non, grogne-t-il. Je vais travailler avec mon père.
Aucun humour. Il me raccompagne jusqu’au salon, où Mehmet est en train de sermonner sa fille.
— C’est normal qu’il se tape une prostituée étrangère : c’est un homme. Tout ce que tu dois faire, c’est l’accepter. Ça continuera sans doute après ton mariage.
Je m’assois, le visage impassible. Mehmet n’est peut-être pas au courant que je parle couramment l’albanais, mais aussi le turc, le bulgare, le roumain, parmi d’autres langues.
Afrëdita se lève.
— J’ai rendez-vous pour l’essayage final de la robe, bougonne-t-elle sans me regarder.
Son père la chasse d’un signe de la main.
— Vas-y, ma fille. Je veux que tu sois belle, le jour du mariage.
Elle sort sans me jeter un seul coup d’œil.
Je me retrouve seul avec Mehmet, qui change immédiatement de physionomie.
— Ardian, laisse-nous.
Le fils sort aussi. Alors, le vieux bougre se tourne vers moi.
— Bon, attaque-t-il. Tu dois te demander où on en est, avec la fille… on a retrouvé sa famille, là-bas, en France.
J’ai dû blêmir, car le coin de la lèvre de Mehmet s’est soulevé légèrement.
— Ils n’ont rien à voir là-dedans, dis-je froidement. Ils ne sont au courant de rien. La gjakmarrja ne les concerne pas.
— Bien sûr, bien sûr. Mais on a découvert quelque chose d’intéressant.
Mon cœur bat beaucoup trop vite dans ma poitrine. J’ai une sale intuition…
— Quoi ? demandé-je, la voix rauque.
Mehmet baisse les yeux sur la théière.
— Tu acceptes qu’un vieil homme te serve du thé ? Il me semble que tu as besoin de t’humecter la gorge, cher beau-fils.
Le vieil enfoiré…
Je lui fais signe de la tête. Il remplit à nouveau mon verre, puis le sien.
— Qu’est-ce que vous avez découvert ? répété-je.
— Bois ton thé.
Je trempe mes lèvres dedans, particulièrement impatient. J’ai envie de m’occuper les doigts, mais je ne veux pas que le vieux loup réalise à quel point il me déstabilise. Si le Cercle se rend compte que Meg est mon point faible – et Mehmet s’en doute déjà -, on est foutus, elle et moi.
Le thé est tiède. Je repose la tasse, qui menace de tomber. Mehmet croise ses mains sur son giron, savourant son petit effet.
— Cette fille, cette Megane Grangé – c’est son véritable nom -, a eu un enfant, lâche-t-il soudain.
Je sens mon estomac faire une chute de dix étages.
— Un enfant ?
— Un bébé de quelques mois. C’est sa famille qui le garde… pendant qu’elle est ici, à te pomper la queue. Non, reste assis et écoute-moi. Je sais que cette fille était l’esclave sexuelle de ton père : une de ses, comment appelait-il ça déjà… ah oui, ses « biches ». Et trois de mes fils – ceux que tu as rencontrés en France, le soir de sa mort – m’ont confirmé qu’il est monté la rejoindre après l’entrevue, quand toi, tu les as raccompagnés. Bektash l’a vu, à travers la fenêtre du deuxième étage, une jeune femme rousse au bras. Vraisemblablement, c’était elle.
Je déglutis.
— Pour résumer… Je pense que cette Megane Grangé est le véritable assassin de ton père. Je pense aussi qu’elle est revenue finir le travail, et je pense que cet enfant est celui que Hadès lui a planté dans le ventre avant de mourir. Il avait une telle vitalité… la seule chose qui reste à éclaircir, c’est la nature de sa relation avec toi, Damian. Dis-moi… (Il se penche en avant.) Es-tu avec nous, ou avec elle ?
Je soutiens son regard, alors que mon monde s’effondre.
Le dernier cadeau de mon père. Une morsure, et… la « vitalité » dont il l’avait copieusement arrosée.
Putain. Jusque dans la mort, il la tient sous sa coupe. Plus que jamais.
— Est-ce que les autres sont au courant ? m’enquis-je.
Ma voix sonne comme un couperet, un couteau qui déraille.
Mehmet hausse un sourcil.
— Les chefs des anciennes familles ? Non, pas encore. Pour l’instant, je voudrais régler cette affaire en interne. Juste toi, et moi. Tu es mon gendre, et ma fille est folle de toi. Elle est furieuse, bien sûr, jalouse comme toutes les femmes le sont d’une rivale, mais elle va s’y faire. Je ne veux pas la rendre malheureuse. Et j’ai besoin de la puissance des Kyanos. Nos lignées sont vieilles, Damian, et la tienne est jeune, fougueuse. Ton père était un homme impitoyable, particulièrement intelligent, qui réglait les affaires de manière expéditive et efficace. Le pouvoir était fort, en lui. La marque de l’ancien sang, puissant. Cela – et contrairement à ce que prétendait Aliona Ionescu – était indéniable. Il méritait plus la bague qu’elle. Il le lui a pris… il lui a arraché le pouvoir, comme cela doit se faire. Tu as tout pris de lui : j’ai besoin que ton sang noir regénère celui des Kelmendi.
— Si vous tuez Megane, j’anéantirais le Cercle tout entier, lâché-je. Jusqu’au dernier enfant.
Mehmet ricane, lisse sa moustache.
— Voilà : tu m’as enfin dit la vérité. Digne fils de ton père, vraiment ! C’est donc ça… tu convoitais sa concubine. Une histoire classique, que l’on retrouve chez nombre de sultans ottomans. Je te propose un marché : tu épouses ma fille dans les règles de l’art, tu lui donnes un fils, tu unis ton clan au mien. Et je te laisse ton petit jouet. Tu pourras la garder pour toi, l’enfermer dans une cage comme ton père le faisait. Mais seulement après l’avoir rendue muette, et l’avoir punie devant le clan tout entier, ici même, pour laver l’affront. Elle a tué trois de mes hommes… des subalternes, certes. Mais cela reste mes hommes, et une insulte faite à mon nom. À cette seule condition, je dirais aux autres qu’elle est morte, que les Kelmendi ont réglé la gjakmarrja. Quant au gamin…
— C’est un fils ? demandé-je, la voix enrouée.
Mehmet me fixe de son regard rusé.
— Oui, un fils. C’est ton demi-frère, par extension… et le dernier héritier d’Hadès. Je te laisse décider ce que tu vas en faire. Après tout, tu as perdu un frère, dans cette histoire. Tu es le dernier Kyanos.
— Vous n’avez pas peur qu’il menace l’avenir des Kelmendi, en concurrençant le fils que j’aurais avec Afrëdita ?
— Non, car il est illégitime. Et un Kyanos-Kelmendi sera toujours plus fort qu’un « métèque », pour reprendre un mot qu’affectionnait ton père. Bien, ceci étant réglé… tu peux te retirer, Damian. Je sais que vous autres Grecs avez l’habitude de faire la sieste, à cette heure-là.
La sieste. Comme si j’allais dormir tranquillement, avec ce qu’il vient de me balancer… mais au moins, pour la première fois depuis trois jours, aucun Kelmendi ne me file au train. Je me retire dans ma chambre et regarde mon téléphone.
Mon premier réflexe est d’appeler Michail pour me confier à lui, lui demander conseil. Mais je sais que personne ne répondra, au bout du fil. En fait, il n’y a personne à qui je fais suffisamment confiance pour leur demander d’agir, de vérifier.
Je suis seul.
Comme je l’ai toujours été.

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