L'île - 6

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Quelle chaleur… Je n’en peux plus. La tête commence à me tourner, et je m’assois un moment sur une pierre pour reprendre mes esprits.

Aliona, qui quadrille une parcelle à côté, me repère immédiatement, plus véloce qu’un rapace.

— Déjà fatiguée ? se moque-t-elle. J’espère que cela n’a rien à voir avec cette marque obscène que vous portez dans le cou… vous devriez mettre un foulard : tout le monde se pose des questions, vous savez.

Je me tourne vers elle, porte la main à ma gorge.

Vassili. J’ai remarqué l’énorme marque violacée qu’il m’a laissée ici, la dernière nuit… un suçon.

Je remonte le col de ma chemise, mortifiée.

— Je… je ne sais pas ce que…

— Ne vous fatiguez pas, me coupe Aliona sans me regarder. Mais faites moins la fête. À force de passer vos nuits à vous rouler dans les bras de votre Grec, vous êtes moins performante. Combien d’heures avez-vous dormi, hier ? Votre logeuse m’a fait état de bruits impudiques sortant de votre chambre, à des heures indues.

Mme Markos… elle rend des comptes à ma directrice, en plus ?

— Je… je ne suis plus une gamine, protesté-je. Il s’agit de ma vie privée, et personne n’a à s’en mêler !

Aliona repose ses outils, et éponge son front avec le revers de son gant.

— Oh, bien sûr. Vous faites ce que vous voulez, vous êtes majeure et vaccinée… Mais je me suis renseignée, sur ce Vassili, figurez-vous. J’ai des contacts chez tous les armateurs du port du Pyrée… et l’un d’eux a bien embauché un certain Vassili, qui correspond à la description de votre joli cœur. Il m’a dit que c’était un séducteur impénitent, et qu’il avait de qui tenir : son père était un moine du mont Athos, excommunié pour avoir mis enceinte une jeune paroissienne. En outre, il ne s’appelle pas du tout Kyanos… il a un nom tout à fait ordinaire : Kyros, ou Nikolaïdis, quelque chose comme ça. Et il n’est quasiment pas allé à l’école, ayant commencé à travailler en mer dès l’âge de quinze ans. Vous vous êtes bien fait avoir, ma fille !

Je devrais sans doute avoir honte. Mais je suis surtout furieuse d’apprendre qu’Aliona a fouiné dans la vie de Vassili, tout ça pour me faire du mal.

— Je me fiche de tout ça, répliqué-je. Je l’aime : c’est le plus important. En outre, vous vous trompez sur lui. Il est extrêmement cultivé, et le fait d’avoir tout appris tout seul ne lui donne que plus de mérite !

— Il paraît que la mère s’est débarrassée du gosse tout de suite après la naissance, sous la pression de la famille. Il a été placé au monastère jusqu’à ses quinze ans. C’est là qu’il a dû apprendre les classiques, je suppose. Mais une forme abâtardie, le grec de la Septante ou de l’Hexaplès, les bibles byzantines.

Sa méchanceté me frappe comme une giclée d’acide.

— Pourtant, il a parfaitement traduit vos stèles… cela ne lui a pris qu’un après-midi !

— Oui, bon, pas la peine de s’extasier… je serais vous, j’arrêterais de fréquenter ce jeune arriviste. Il ne peut que vous tirer vers le bas. Et j’ai besoin de vous : j’ai de grands plans pour vous, après la thèse !

Mon cœur se met à battre plus vite. C’est la première fois qu’elle me propose quelque chose…

— Vous pensez à quelque chose de particulier ?

Aliona croise ses bras maigres sur sa poitrine.

— Vous vouliez travailler sur les rois mycéniens, non ? J’ai quelque chose pour vous. Je vais bientôt lancer de grandes fouilles pour retrouver un artefact légendaire : la bague d’Agamemnon. On ne sait pas exactement où elle se trouve, mais il semblerait que la tombe du vainqueur de la guerre de Troie se trouve en fait sur une côté au large de la Laconie, face à la mer de Myrto. Je vais entreprendre des fouilles là-bas.

— Ce n’est pas là, dis-je très vite. C’est sur une île, en face… Vassili m’en a parlé. Il a trouvé la bague.

Je regrette mes paroles aussitôt qu’elles ont franchi mes lèvres. C’est ridicule, ce que je raconte… mais je veux tellement que ma directrice prenne enfin Vassili au sérieux ! C’est peut-être un amateur, mais il est doué.

Sauf qu’Aliona a perdu l’air moqueur et légèrement condescendant qu’elle emprunte habituellement quand je lui parle de Vassili. Cette fois, elle est tout à fait sérieuse.

Et terriblement en colère.

— Comment ? Vous dites que ce Vassili a retrouvé la bague ? murmure-t-elle en un long sifflement.

— Je… oui, j’étais avec lui, je peux en témoigner !

— Comment est-elle ? grogne-t-elle.

— C’est une petite bague en or, portant un pentagramme qui ressemble au Sceau de Salomon…

Aliona laisse échapper un jappement de détresse. Sa peau blafarde est devenue rouge de colère, et ses longs doigts maigres, semblables à des pattes d’araignées, viennent se poser sur le col de ma chemise.

Où est-il ? Où ce voleur, ce pilleur de tombes, habite-t-il ?

— Mais enfin, qu’est-ce qui vous prend… lâchez-moi !

Les serres se décrochent, lentement.

— Voilà pourquoi il vous ciblait, vous, une petite oie blanche sans talent particulier… chuchote-t-elle comme une imprécation. Il visait la bague ! Il a dû lire mes écrits… assister à mes conférences… et il n’a rien trouvé de mieux que de vous sauter, vous, pour pouvoir récupérer le pouvoir ! A-t-il abreuvé la bague ? L’a-t-il activée ?

Me sauter…

— Mais qu’est-ce que vous racontez ? protesté-je, choquée par ses paroles absurdes, horribles et vulgaires. Quel est le rapport entre vous et cette bague ?

Aliona tourne ses petits yeux noirs vers moi. Ils sont dégoulinants de haine.

— J’ai consacré ma vie à la recherche de cette bague, petite traînée stupide et ignorante ! Tout ça pour me faire doubler par un jeune kamaki aux dents longues… (Elle ricane.) Très bien, il veut jouer à ça. Combien demande-t-il ? lâche-t-elle en relevant le menton, l’air méprisant.

— Je… il ne demande rien.

— Que va-t-il faire de la bague ? Compte-t-il la donner au musée de l’Antiquité à Athènes ? À un collectionneur privé, peut-être ? Qu’il me la propose d’abord. Son prix sera la mien.

— Il a dit qu’il voulait la garder, murmuré-je, écœurée par cette nouvelle facette de ma directrice.

De nouveau, un ricanement sec secoue sa carcasse, dévoilant ses grandes dents ratières.

— La garder ! Lui ? Pour quoi faire ? Elle ne lui sera d’aucune utilité : il ne sait pas s’en servir. Allez me chercher ce Vassili, et ramenez-le-moi ici, sur le chantier. J’y serais jusqu’au soir. Allez ! Que faites-vous encore là ?

Je la fixe sans comprendre. Puis, lentement, je fais un pas en arrière.

— Je ne veux plus travailler avec vous, murmuré-je d’une voix blanche. C’est terminé.

— C’est ça. Vous étiez une piètre étudiante, de toute façon ! Tout juste bonne à offrir votre cul au premier mâle venu. Allez me le chercher. Vous aurez besoin d’argent, pour élever votre morveux, dans quelque baraque miteuse… Je pense que « Vassili » vous abandonnera pour le premier jupon, mais en attendant, il peut bien vous dédommager pour les services rendus. Dites-lui de me vendre la bague, ça paiera au moins une robe passable pour votre mariage !

Je la regarde un long moment. Je sens les larmes monter, mais je n’ai pas envie de les laisser couler. Pas devant elle.

Je lui tourne le dos et m’éloigne, sans me presser.

Ce n’est qu’une fois arrivée à la pharmacie que j’éclate en sanglots.

J’ai tout perdu. Ma directrice, mon avenir. Et maintenant…

Je dois en avoir le cœur net.

Aujourd’hui, ce n’était pas la première fois que je me sentais mal. Cela fait environ une semaine que ça dure. Alors, j’achète un test à la pharmacie.

Un test de grossesse.

Je rentre à la pension Markos. Ignore la tenancière qui me fait les cornes avec les doigts. Je monte directement dans ma chambre, pose mes affaires, ouvre le test et file aux toilettes.

Il est positif.

Je suis enceinte. Moi, censément stérile. La fille qui n’avait jamais eu ses règles…

Je redescends. Repasse devant Mme Markos. Puis, pour la première fois, je me dirige vers le quartier d’Exarcheia, seule.

C’est vrai que l’endroit est un coupe-gorge, mais j’ignore les junkies, les sollicitations des SDFs et les sifflements admiratifs des kamakis. Je monte directement chez Vassili, dans son immeuble à la peinture écaillée. Enjambe un type défoncé dans la cage d’escalier. Frappe à sa porte, deux coups brefs, très forts. Il ouvre aussitôt.

— Katarina, murmure-t-il, l’air concerné.

Il a tout de suite vu que quelque chose n’allait pas. Il s’écarte, jette un coup d’œil dans le couloir, et referme la porte.

Je me tourne vers lui.

— Vassili, lui dis-je en lâchant mes pleurs trop longtemps retenus. Je me suis disputée avec Aliona. Je ne suis plus son étudiante !

Vassili passe doucement sa main sur mon dos. Il me presse contre lui, réconfortant.

— Tu te trouveras une autre directrice. Quelqu’un de moins vache, dit-il. Viens t’asseoir. Je vais te faire un café, et tu vas tout me raconter.

Je me libère de son étreinte.

— Tu ne comprends pas… c’est foutu, pour moi. Fini. Je… je suis enceinte.

Le lui avouer, c’est prendre le risque qu’il me laisse tomber. Mais je suis obligée de lui dire.

Vassili me fixe en silence.

Voilà. Maintenant que je suis devenu un boulet inutile, je ne lui plais plus. Aliona avait raison.

— Assieds-toi, répète-t-il, la voix plus ferme. Je vais te servir à boire.

Je lui obéis, épuisée. Toute la tension est retombée et je me sens anéantie, vidée. Les yeux dans le vague, je fixe le mur sale alors que Vassili prépare un café glacé dans la kitchenette. Il se sert un verre d’Ouzo largement coupé à l’eau, et ramène le tout sur la petite table à côté de son lit.

— Tiens, bois. Pas l’Ouzo.

Je trempe mes lèvres dans le nescafé. Il est plus sucré que d’habitude.

— Je ne suis pas riche, commence Vassili, mais je te promets que je vais le devenir. Tu ne manqueras jamais de rien.

Je relève la tête, les yeux rougis.

— Hein ?

— On peut se marier dès la semaine prochaine, si c’est le fait d’avoir un enfant hors mariage qui te chiffonne, enchaîne-t-il en faisant tourner son verre entre ses longs doigts. Je repars en mer juste après, mais avec l’argent que j’ai de côté, on peut se faire un petit voyage de noces à mon retour, à Mykonos. Ce n’est pas très cher, et c’est une très belle île, tu verras. Ensuite, on entamera les fouilles sur l’île. Sérieusement, cette fois. Je vais embaucher des gars, avec qui j’ai travaillé et en qui j’ai confiance. Puis on vendra ce qu’on exhumera. D’ici la naissance du bébé, tu auras une maison confortable, et plus aucun besoin de travailler.

— Tu… tu veux qu’on se marie ? demandé-je, incrédule.

— Bien sûr, dit-il en plantant son regard minéral dans le mien. Tu es enceinte, et bientôt sans ressources. C’est le moment idéal pour se marier, non ?

Je baisse la tête.

— Mais… tu me connais à peine…

Et surtout, tu ne m’aimes pas.

— Je te connais suffisamment pour savoir que tu es la bonne, dit-il avec détermination. Tout dépend de toi, bien sûr, mais… tu m’as dit que tu avais des sentiments pour moi, là-bas, sur l’île, et je te crois. Je ne t’aurais jamais emmenée là-bas, dans le cas contraire.

Je relève les yeux sur lui.

— Vassili… est-ce que tu…

J’ose à peine le lui demander. S’il me répond non – et il est tellement franc qu’il risque de le faire -, alors, je serais dévastée.

Mais il ne me laisse pas reprendre mes esprits pour finir ma question. Il repose son verre, se lève. Et, debout devant ma pauvre silhouette pathétique, il sourit, caresse ma joue.

— Katarina, je suis amoureux de toi depuis le premier jour. Je pensais que tu le savais… je t’avais remarquée dès ton arrivée dans cet amphi surchargé, avec tous tes papiers. Et au moment où tu as fait tomber tes lunettes, et que j’ai vu tes yeux, j’ai su que tu étais la femme de ma vie. Ensuite, j’ai attendu dehors que tu me rejoignes. Ce que tu as fait. On était destinés à être ensemble, toi et moi… Qu’importe ce que dit cette sorcière d’Aliona Ionescu. C’est toi que j’ai choisie, pas une autre.

Mon cœur s’est gonflé de joie dès les premiers mots de cette déclaration. Mais Vassili vient de me confirmer qu’il savait déjà qui j’étais. Comme Aliona m’a dit.

— Aliona m’a dit que tu m’avais approché à dessein, pour l’approcher, elle

— Je m’en fous, d’elle, réplique Vassili avec fougue. Tout ce qu’il y avait à tirer d’elle, je le sais déjà. Mais toi, c’est autre chose. C’est la cerise sur le gâteau, je dirais.

— Donc, tu cherchais vraiment cette bague…

— Oui, je la cherchais. Enfin, je cherchais surtout un moyen de l’activer. Mais je n’en ai plus besoin, maintenant. Tout va s’arranger, tu verras. Viens contre moi.

De l’activer. J’ai entendu Aliona employer ce mot, tout à l’heure… mais comment peut-on « activer » une bague ? Et pourquoi ?

Je décide d’oublier ça et de ne garder que la déclaration de Vassili. Il m’aime, c’est l’essentiel. Car je l’aime aussi.

Je le laisse me prendre dans ses bras. Il est comme une ancre, le seul point stable de ma vie, désormais.

Il embrasse mes cheveux, le haut de ma tête.

— Les choses vont changer, à partir de maintenant, murmure-t-il. Et si Aliona continue à te faire du mal… elle aura affaire à moi. Je vais te protéger, Katarina. Et t’aimer. Toi, moi, et notre enfant : on formera une famille.

Une famille.

— La famille Kyanos ?

— Oui. Kyanos.

— Aliona prétend que ce n’est pas ton vrai nom…

— Je n’ai pas de vrai nom. Je n’ai pas de parents. Pas de famille. Juste toi, Katarina. Et le bébé que tu portes dans ton ventre.

Je pose ma tête contre sa poitrine. Écoute son cœur battre lentement.

— J’aimerais être forte, déterminée comme toi… murmuré-je. Si sûre de l’avenir.

— Tu n’as pas besoin de l’être. Tu peux te reposer sur moi. Je m’occupe de tout. Laisse-toi aller : tu peux compter sur moi. Toujours.

Je me laisse glisser contre lui. Dans la sécurité de ses bras. Sur le lit, où il me berce doucement, sans rien dire.

Une famille. La famille Kyanos. La nôtre.

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