La Maison - 1

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Un an plus tôt

— Oui, vous êtes bien enceinte. De six semaines.

Je me revois errer dans les rues, avec les feuilles soulevées par le vent. Le vide immense. La terreur. Malgré la pluie, j’ai franchi les grilles du Trianon et je me suis posée sur un banc, en face du Belvédère avec les sphinges des quatre saisons sur lesquels je montais, petite, quand ma grand-mère m’amenait là tous les mercredi. À cette époque, déjà, j’étais fascinée par la mythologie, grecque, notamment. Je m’imaginais comme Œdipe interrogé par la sphinge de Thèbes : qu’est-ce qui marche sur quatre pattes le matin, deux à midi et trois au crépuscule ? Si tu réponds mal, je te dévore. Je rejouais cette scène inlassablement, toute seule, sous l’œil attendri de ma grand-mère, sans savoir que dix ans plus tard, je répondrais à des questions aussi retorses sous les pattes d’un gros lion aux crocs tranchants et au sourire féroce.

Pourquoi « chienne » était-il un surnom affectueux pour les Anciens ? Pourquoi Clytemnestre a-t-elle assassiné Agamemnon dans son bain ? Si tu réponds mal, je te coupe la langue.

Parce qu’il avait sacrifié leur fille à la place d’une biche sur l’autel d’Artémis pour pouvoir partir à la guerre, Maître Hadès. Et aujourd’hui, c’est cette pousse que tu as transplanté en moi que je vais sacrifier.

J’ai ça en moi. Un morceau des Kyanos. Lequel ? Damian, ou Hadès ? Le fils fou à lier qui a développé une obsession morbide sur moi au point de tuer mon copain, ou son horrible père à la libido insatiable de vampire ? Qu’importe. Ce parasite encore minuscule – dieu merci – va disparaitre. Il y a le centre de planification, de l’autre côté du parc. Je peux même y aller à pied. Je n’ai pas envie de prendre le bus. Je veux me vider la tête. Réfléchir.

Je m’assois dans la salle d’attente, fourbue. Je n’avais aucune idée que ça diminuait autant le corps de porter une autre forme de vie humaine.

Non. Pas humaine. Les Kyanos ne sont pas humains, ne l’oublie jamais. Ce sont des bêtes déguisées en humains : garde ça en tête.

Il y a plein de monde, dans cette salle froide, aux murs recouverts d’affiches de prévention faussement joyeuses. Avez-vous pensé à vous faire dépister ? Non. Thanatos analysait mon sang régulièrement. Vive le sexe protégé ! Dans une autre vie. Une fille très jeune, presque une ado, enfin, elle avait probablement le même âge que j’avais lors de mon premier avortement, là-bas, dans le sous-sol du Manoir. Une nuit de souffrances dans les bras de Damian, qui me massait le ventre avec une bouillotte. Il y a aussi une femme avec un boubou éclatant, vert et rouge, qui porte sur son visage fatigué le long trajet de souffrance qui l’a mené là, ici, dans cette petite salle impersonnelle. Tous les éclats de la misère humaine. Je dois être la seule à ne pas être affectée, à être vraiment contente d’être là. Je suis venue pour éliminer un monstre, qui couve dans mon sein.

Une infirmière appelle. La jeune se lève. Encore la femme en vert et rouge, et ce sera mon tour. J’entends les hurlements d’un enfant, au loin, dans une autre salle : une vraie publicité pour l’avortement, vraiment.

Une autre porte s’ouvre.

Mme Gassama ?

C’est ma voisine, cette fois.

Je reste seule. Mes jambes s’agitent toutes seules, un genre de danse de Saint Guy que je n’arrive pas à contrôler. Je pose mes mains sur mes genoux, pour les forcer au repos. En vain.

Hadès est mort. Je ne le reverrais plus jamais. C’est fini. Son odeur. Sa voix grave. Ses mains calleuses. Ses menaces insidieuses. Fini, tout ça. Dans la jungle, la terrible jungle, le lion est mort, ce soir.

Reste le lionceau, le futur roi. Mais lui aussi a disparu. Il a tout pris avec lui : mes espoirs, ma seule amie, ma motivation pour continuer. Même la bague, la croix, et la tête de son père, il les a embarquées. Dans les médias, on a parlé de « regrettable incident ». Damian a effacé toutes les traces, avant de s’envoler pour la Grèce. Personne n’a fait le lien avec le Manoir de l’Enfer, en Bourgogne, dix ans avant. Quant à Bambou… elle a tout gardé pour elle. J’ai retrouvé une vague mention dans la Dépêche, sur une femme nue retrouvée en état de choc extrême, dans la campagne frontonnaise, le lendemain : une certaine Deborah Nguyen, qui avait la particularité d’avoir avalé sa langue. Mais personne, je dis bien personne, n’a fait le lien entre elle et l’incendie qui a ravagé le château non loin. Circulez, y a rien à voir.

Ils s’en tirent toujours.

Maintenant, Damian s’est retiré en son fief, avec sa fiancée. Je n’arriverais sans doute pas à remettre la main dessus. Les Kyanos, dont il est la dernière manifestation, sont sortis de ma vie comme un cauchemar, un affreux rêve, dont l’unique réalité tangible est… ça.

C’est tout ce qui me reste. Le dernier lien. Et, peut-être… ma dernière arme.

— Mme Grangé ?

Quand l’infirmière appelle mon nom, il n’y a plus personne dans la salle.

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