Chp 13 - La Furie
— Mets les feuilles de vigne là, m’ordonne mon collègue en me montrant une table bien blanche. Sors-les du plateau et fais une petite montagne avec.
J’acquiesce de la tête et amène le plateau sur la table. Le jardin est luxueux. Un mec armé passe à côté de moi, kalashnikov en bandoulière. Il lorgne sur les feuilles de vigne, puis sur ma silhouette, remontant lentement jusqu’à mon visage. À la vue de mon foulard, noué sur la nuque, il tourne la tête.
Je n’aurais pas pu rêver meilleur déguisement : employée voilée de traiteur grec à Tirana.
Il m’a fallu agir vite, et intelligemment. J’ai fait le pari fou que le vieux Kelmendi voudrait honorer son gendre avec de la bouffe grecque, pour son mariage. J’ai donc fait le tour des traiteurs grecs les plus chers de la ville, proposant mes services. Tous souhaitaient m’embaucher – je sais être persuasive -, mais un, plus que les autres : il avait un gros contrat qui lui était tombé dessus un peu inopinément, et était en manque de personnel. Mon ignorance de la langue albanaise ne l’embêtait pas : le marié était Grec, et tout ce qu’il me demandait de faire, c’est de servir les convives en gardant la bouche cousue. « Mieux vaut garder les yeux, les oreilles et la bouche fermée, dans ce genre d’endroit », a-t-il ajouté dans un murmure.
Tu m’étonnes. Une famille mafieuse du Cercle. Tout le monde connait leur réputation, dans les Balkans.
C’est comme ça que je me suis retrouvée dans la magnifique demeure princière des Kelmendi, à installer les denrées pour le mariage.
Pour l’instant, pas de trace de Damian. Seuls les sous-fifres s’activent. Décoration, mise en place des tables, des fleurs. La cérémonie doit avoir lieu ce soir. Ils ont installé une estrade sur la terrasse, qui ouvre sur une salle luxueuse. C’est là que Damian et Afrëdita vont prononcer leurs vœux.
Je tuerai Damian avant. J’ai planqué le flingue dans le camion de livraison, dans un carton de boissons. Ça, ils ne l’ont pas fouillé.
La grande table du buffet croule sous les pâtés de burek, les tave kosi – l’agneau au yaourt -, les baklavas et autres kataifs, un gâteau aux cheveux d’ange sucré. Les mets grecs se mêlent à d’autres, que je ne connais pas. J’ai un pincement au cœur en pensant au faste de cette cérémonie, qui sera bientôt gâchée par un bain de sang. J’ai presque de la peine pour Afrëdita, la fiancée. Mais d’un autre côté… dans le Cercle, personne n’est innocent. Et les Kelmendi font partie du Cercle. C’est une famille mafieuse à l’instar des autres, comme le rappellent les hommes armés qui patrouillent partout. Trafic de femmes, d’organes, d’armes, de drogue. Ils ont bâti leur fortune sur le sang des autres. Et ils bénéficient des sacrifices opérés par Hadès. Ce qui me fait penser… Damian. Il a repris le rôle de son père… est-ce que les autres membres du Cercle lui ont demandé de reprendre les sacrifices ? Il voulait tuer Afrëdita, sa femme…
Il n’en aura pas l’occasion. Je le tuerai avant.
— Oh, tu rêves ? On ne te paye pas pour béer aux corneilles !
Un collègue me bouscule. Je m’excuse et reprends mon travail, tête baissée. Personne ne doit me soupçonner.
*
La journée s’étire. Les mariés ont quitté la maison il y a plusieurs heures, déjà. Ils doivent revenir pour la fête. Des bruits de klaxons, bientôt suivis d’une procession de grosses voitures rutilantes, annoncent leur retour. La plus grosse et plus noire entre dans le par cet s’immobilise juste devant les marches du parvis : celle des mariés. En sortent des types en costard sombre, lunettes de soleil sur le visage, cheveux gomines et crosses de flingue à la ceinture. Puis Damian, dans la même tenue. Je remarque qu’il porte l’énorme croix en or de son père, bien visible par l’échancrure indécente de sa chemise. Il rajuste sa veste de costard, repousse ses boucles noires en arrière et ouvre la porte passager pour en faire sortir sa dulcinée, qui ressemble à une grosse meringue avec sa robe spectaculaire, blanc et or, et sa couronne de princesse. Il la prend dans ses bras et la pose sur un cheval blanc qu’on fait cabrer, pour pouvoir le prendre en photo avec la mariée. Puis Damian la récupère, lui prend le bras et passe juste à côté de moi, pour gagner les marches. On leur jette du riz et du blé sur la tête au passage, on hurle des hourras au son des kalachnikovs qui pétardent dans le parc. Moi, je regrette de ne pas avoir mon arme, pour en finir tout de suite. Mais ce n’est pas le moment.
Les invités se réunissent dans la grande salle de réception et sur la terrasse, au son de d’entraînantes musiques traditionnelles. Il y a un orchestre, des chanteurs et chanteuses, et même une danseuse orientale, regardée d’un mauvais œil par Afrëdita sur son trône. On a en effet placé les mariés sur deux sièges conjoints ultra kitsch, d’où ils président les festivités. Damian a le visage sombre des mauvais jours, et il a l’air de s’ennuyer ferme. On ne dirait pas qu’il s’agit du plus beau jour de sa vie…
Je l’observe soigneusement, tout en circulant parmi les invités. J’essaie également d’identifier d’autres membres du Cercle. Mais pour l’instant, je n’ai vu que les bagues des Kelmendi… et celle des Kyanos, évidemment, au doigt de Damian. Il ne semble pas y avoir d’autres membres de son clan ici. Mais c’est sans doute normal, si les Kelmendi l’ont coincé ici pour qu’il se marie.
Soudain, un vieil homme à moustache et à l’air rusé frappe dans les mains. La musique s’arrête, et tout le monde se réunit dans la grande salle. Mes collègues attendent près du buffet, les mains derrière le dos.
Ça doit être Mehmet Kelmendi, réalisé-je en voyant que tout le monde l’écoute religieusement.
— Mes amis, ma famille, annonce le patriarche à la foule. Je vous ai réunis ici pour célébrer le mariage de ma fille unique, Afrëdita, avec l’héritier du clan Kyanos, Damian. Comme vous le savez tous, notre organisation a été fortement affaiblie par la perte d’un membre très important : Vassili Kyanos, le père de mon gendre. Un décès que je déplore, même s’il permet aujourd’hui à Damian d’accéder à la place qu’il occupait au sein du Cercle. Cela dit, un tel meurtre ne peut rester impuni… et vous n’êtes pas sans savoir que nous avons été chargés par les Onze Familles de mener la gjakmarrjacontre l’assassin de notre regretté Vassili. Un meurtrier sans scrupules qui a également tué trois de nos hommes, trois valeureux directement sous les ordres de mes neveux, et qui menace à présent nos activités… Ce meurtrier, j’ai promis de le livrer. Et un Kelmendi tient toujours ses promesses !
J’essaie de ne rien montrer, de cacher le tressaillement de mes mains. Mais ce discours m’inquiète. Déjà, pourquoi le vieux Kelmendi l’a-t-il fait en grec ? J’ai quasiment tout compris de ce qu’il disait. Il n’a pas parlé albanais. Pourtant, à part Damian qui parle cette langue, tous sont Albanais, ici. Tous, sauf… moi.
Je me rends compte que trop tard du vide qui s’est créé autour de ma personne. Et lorsqu’on pointe une dizaines de canons dans ma direction, je me rends compte que j’ai été démasquée.
Une main brutale m’arrache mon foulard de travail, dévoilant ma chevelure décolorée.
Une voix s’élève.
— C’est elle ! s’écrie Afrëdita. Je la reconnais !
Sur le fauteuil au fond de la salle, les yeux de Damian s’agrandissent. Ses mains sont rivées aux accoudoirs, comme s’il allait les arracher.
— Rousse, brune, ou blonde… ricane Mehmet Kelmendi. Qu’importe le déguisement qu’elle prendra : vous avez devant vos yeux la seule femme qui n’a jamais échappé à Hadès, et aux griffes du Cercle. Une jeune française !
Le canon froid d’un flingue appuie contre ma nuque, me forçant à genoux.
C’est la fin.
Alexandre.
Bizarrement, la seule chose à laquelle je pense, sur le moment, ce n’est pas à moi, ni même à Damian. Mais à mon fils. Je pensais ne pas l’aimer… sauf que savoir qu’il va grandir seul, sans sa mère, me déchire le cœur.
J’ai été imprudente. Aveuglée par ma fureur, ma vengeance. Mauvaise, aussi. Je mérite sans doute ce qui m’arrive.
J’entends qu’on a décoché le cran de sureté.
Ils vont m’exécuter. Ça y est.
Mais Damian a sorti son arme. Horrifiée, je réalise qu’il va prendre Afrëdita en otage, enrageant définitivement les Kelmendi, et que ni lui ni moi ne sortirons jamais d’ici. Mais ce fou, ce dingue, pose le canon de son Glock sur sa propre tempe.
— Vous la tuez, je me fais sauter la cervelle, annonce-t-il d’une voix aussi claire que posée. Et vous pouvez dire adieu au pouvoir.
Non. Non, Damian. Pas toi. S’ils me tuent… j’ai besoin de toi.
L’incohérence de mes propres pensées me frappe au cœur. Pourquoi est-ce à cela que je pense, maintenant ? Damian, je veux sa mort, depuis trois ans maintenant. Il est l’unique responsable de tous mes malheurs. Et pourtant…
Cette résolution. Le feu dans ses yeux, braqués sur moi.
Il est prêt à mourir ici, s’il le faut. Mourir pour moi. Rien d’autre ne compte, en fait, pour lui.
Cela n’a jamais été des paroles en l’air, venant de sa part. Il ne vit que pour moi.
À côté de lui, Afrëdita est catastrophée. Elle hurle et se cache le visage dans les mains.
La pauvre fille… voilà ce que c’est, que de tomber amoureuse d’un Kyanos.
Son père, lui, a la moustache qui tremble.
Sa voix résonne, ordonne. Mais c’est celle d’un vieillard. Les flingues se baissent, à contrecœur.
Damian a gagné. Je le vois à son demi-sourire.
— Qu’est-ce que tu veux ? aboie le patriarche, enragé. Dis-moi !
— Je veux cette femme, déclare Damian de sa voix grave. Je veux sa vie. Donnez-là moi, et elle disparaîtra de vos vies. Donnez-là moi, et le pouvoir continuera à affluer. Donnez-là moi, et je ferais un enfant à Afrëdita, et nos familles seront réunies.
Afrëdita a l’air furieuse. Elle ouvre la bouche, mais son père la fait taire d’un geste.
— Très bien. Amenez-lui sa putain !
Deux molosses m’attrapent par les bras, me relèvent et me trainent devant Damian, où il me jettent. Damian me pousse immédiatement près de son siège, comme s’il voulait me faire passer derrière.
— Tu peux la garder, mais à certaines conditions, grogne le vieux Kelmendi en venant se planter devant lui. Un : elle sera ton esclave, destinée uniquement à satisfaire tes plus vils besoins, et ne devra plus jamais sortir de sa prison chez toi. Deux : elle doit être punie, ici, devant tous, pour que la gjakmarrja soit accomplie et l’affront envers les Kelmendi lavé. Trois : c’est toi, Damian, qui devra accomplir cette punition, selon nos termes. Quatre : sa langue sera ôtée, afin qu’elle ne révèle plus rien.
Damian reste silencieux un moment. Je le fixe.
Dis non. Je ne veux pas vivre dans ses conditions.
— J’accepte, finit-il par dire.
Je me lève.
— Damian…
Il se tourne vers moi, m’attrape et plaque sa main sur ma bouche, brutalement.
— Maintenant, tu la fermes, susurre-t-il en français. Je viens de sauver ta peau. Depuis le début, tu ne fais que de la merde : laisse-moi prendre les choses en main, pour une fois.
Je me débats, mais il se sert de sa ceinture pour me lier les mains dans le dos, et me bâillonne avec une serviette dans la bouche. Un Kelmendi lui apporte un fouet, goguenard. Un putain de knout, un fouet russe en cuir à neuf queues, chacune terminée par un petit nœud…
Ce truc va m’arracher la peau du dos.
— Voyons si tu es aussi bon dresseur que ton père, ricane-t-il le mafieux.
Damian lui arrache le fouet des mains.
Maintenant… ils veulent accomplir la punition maintenant.
Damian me tourne vers sa chaise, le visage fermé. Il me pousse à genoux et colle ma joue contre le velours rouge.
— Il faut qu’elle soit nue, grince le vieux. Retire-lui ses vêtements. Tous ses vêtements.
J’essaie de relever la tête, pour essayer de regarder Damian. Mais il me repousse sur la chaise.
— Arrête de bouger, murmure-t-il. Si tu ne coopères pas, ce sera pire.
Je sens la lame de son couteau passer derrière mon uniforme de traiteur. Puis, d’un seul geste, il arrache tout.
Quelques rires gras et excités se font entendre. J’entends aussi des pas précipités : du coin de l’œil, je vois les femmes quitter la salle. Afrëdita fait mine de se lever aussi, mais son père l’en empêche :
— Non, toi, tu regardes. Ce qui arrive à une femme qui refuse de se plier à la loi des hommes !
Putain de bordel. Il force sa fille à assister à la torture de la femme qu’aime son mari…
Ces Kelmendi sont aussi vicieux que les Kyanos.
Damian est en train de découper mes sous-vêtements, maintenant. Je suis entièrement nue. Je sais que le visage de la Gorgone leur fait face, à tous ces hommes. Et j’en suis heureuse.
Qu’ils soient tous changés en pierre.
— La Méduse grecque… Réduits ce tatouage hideux en charpie, ordonne Mehmet Kelmendi à son gendre. Si tu montres la moindre compassion, je la punirai moi-même !
Damian lève son bras.
— Serre les dents, bébé, murmure-t-il à ma seule intention.
Bébé. Comment ose-t-il…
Mais cette pensée est oblitérée par le premier coup.
Puis par tous les autres.

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