Chp 14 - Le Démon

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Les neufs lanières du fouet s’abattent sur le dos tendre de Megane. À chaque fois que le cuir la mord, c’est une partie de mon cœur qui se déchire. Voir celle qu’on aime souffrir… il n’y a rien de pire au monde.

Même si c’est Megane, ma meilleure ennemie. Celle qui m’a, un nombre incalculable de fois, trahi.

Encore un coup. Encore un cri.

Elle s’est moquée de toi, de ton accent, de ton odeur, même. T’a ignoré, te préférant le ton seul et unique pote de lycée. Elle s’est fait sauter par ton père, et elle a aimé ça, comme jamais aucune femme n’a aimé se faire baiser. Puis elle t’a utilisé, t’a délaissé, pour pouvoir revenir dans ses bras. Et enfin, elle s’est fait faire un enfant. Par lui. Ton putain de demi-frère. Un gosse que t’es censé aimer, protéger, parce que c’est le sien et qu’il est de la FAMILLE.

Le sang gicle jusqu’à mon visage. J’aime le goût du sang, d’habitude. Je devrais adorer celui de Megane. Mais je ne voulais pas le prendre comme ça. Pas de cette manière ignoble, devant tous ces gens réunis pour la voir souffrir, elle qui, finalement, n’a fait que faire valoir son droit à la vengeance.

J’ai toutes les raisons de haïr Megane, moi aussi. Elle dit que j’ai foutu sa vie en l’air… mais elle aussi, elle a défoncé la mienne. Avant cet après-midi pluvieux à la bibliothèque, l’existence n’avait aucun goût, aucune couleur. Je la subissais. Mais dès qu’elle est entrée… soudain, il n’y avait plus qu’elle. Elle est devenue ma seule raison de respirer.

Même la robe d’Afrëdita est souillée par le sang. Pas celui de la défloration, non… mais celui du crime, de la tyrannie exercée par son père, par le mien, par le Cercle. Est-ce qu’elle le réalise ? Si elle n’était pas née dans une des anciennes familles, élevée dans le culte de l’élitisme – pour nous, tous les autres sont des proies -, alors, elle aurait pu se retrouver à la place de Megane. Dans la culture dace comme la culture thrace, en passant par le Kanun des Albanais et les impitoyables codes de l’ancienne Sparte, on porte aux nues celui qui se dresse contre la tyrannie et ose réclamer justice, pour lui ou pour les siens. Megane avait le droit de se venger, d’empêcher ces hommes de lui faire du mal. Et moi, je voulais protéger ce droit.

Mais mon père l’avait élue comme sa proie. Il en a fait sa chose, la manipulant comme une marionnette. Il la faisait danser, chanter, courir, crier, jouir. Encore aujourd’hui, elle reste sous son emprise. C’est ELLE, en fait, qui m’a volé ma vie. Si je ne l’avais pas rencontré, j’aurais docilement accepté d’épouser Afrëdita sans poser de questions. J’aurais peut-être été heureux avec elle, qui sait. Michail serait sans doute en vie. Papa aussi. Il aurait continué ses saloperies, et moi, je serais resté loin de lui, à distance prudente, comme je l’étais à l’époque.

Je frappe de manière mécanique, maintenant. Comme quand je débite la viande d’une bête.

Sauf qu’il a fallu que Megane s’en mêle. C’est son putain de mec qui a insisté pour faire ce voyage à la con. Tout ça pour l’impressionner, parce qu’il n’avait aucune personnalité, et comptait sur moi pour lui dire quoi faire. Non, je ne devrais pas dire ça. Ce n’est pas de la faute de Chris. Mais de MEGANE. Entièrement de Megane. J’ai croisé son petit regard vert, ce jour-là, quand Christophe lui a proposé d’aller voir cette merde de péplum américain. Elle m’avait très bien vu. Elle a prétendu ne pas me reconnaître, par la suite, mais c’était FAUX. Elle a tout de suite compris que j’étais fou d’elle, une victime à ses pieds. Car en ce monde, il n’y a que des maîtres, et des esclaves. On est soit l’un, soit l’autre. J’ai été esclave. Moi aussi on m’a maltraité, on a tenté de me tuer. Mais désormais, les rôles sont inversés. C’est elle qui est à mes pieds, et c’est moi, le Maître.

Le fouet se soulève, frappe, lacère les chairs. Les encouragements du début ont laissé place à un long silence. Megane ne crie plus. Je voulais qu’elle me supplie, mais elle n’en a rien fait. Elle est partie dans son monde intérieur, cet espace secret que seuls ceux qui ont survécu à la torture connaissent. Son dos n’est plus que de la bouillie. Le visage de Méduse, avec ses yeux ophidiens, sa bouche pulpeuse et moqueuse, les innombrables serpents de ses cheveux, n’est plus.

Megaira la Furie n’est plus là. Je l’ai anéantie. Il ne reste plus que cette silhouette prostrée, étalée sur la chaise tachée de sang.

Mon bras retombe. Le fouet se déroule sur le sol avec un bruit mat, éclaboussant le marbre d’une pluie de sang.

Je prends Megane dans mes bras, la soulève. Elle s’est évanouie.

Même Afrëdita garde les yeux baissés.

— J’ai accompli votre punition, j’ai tenu parole, murmuré-je à Mehmet. Maintenant, j’embarque votre fille, comme prévu, et je rentre chez moi. Avec ELLE.

Et je quitte la salle comme ça.

*

Afrëdita reste assise dans l’hélico, silencieuse. J’ai couvert ses épaules de ma veste car la nuit, en altitude, est fraîche. Et je ne l’ai laissée prendre aucun bagage. Aucune force au monde n’aurait pu m’obliger à rester une minute de plus chez les Kelmendi. Je les aurais tous massacrés.

— Ma robe est foutue… murmure-t-elle enfin, alors que l’appareil survole la mer Ionienne.

C’est son premier mot depuis « c’est elle, je la reconnais ».

— Je la ferais nettoyer, si tu veux la garder, lâché-je d’un ton neutre. Quand on sera arrivés, tu pourras commander tout ce que tu veux. Même faire venir des couturiers. Mon père faisait souvent ça, pour se faire tailler ses costumes. Demande-moi tout ce que tu veux : de la thune, j’en ai à revendre. Je peux même te laisser la moitié de la maison. Tu veux quoi, un cheval, un avion, un bateau ? Je te l’offre.

Tant que tu me fous la paix.

Afrëdita baisse les yeux sur la forme immobile de Megane sous la couverture de survie, sur mes genoux.

— Et elle ? Qu’est-ce que tu vas faire d’elle ?

— Je vais l’installer dans ma chambre, où le médecin ira l’examiner. Il est déjà sur place : il nous attend.

— Je n’imaginais pas mon mariage comme ça…

— J’en suis désolé, dis-je sans lâcher la mer sombre des yeux. C’est nos putains de paternels qui ont organisé ça, sans même nous en parler.

— Mon père m’en avait parlé, coupe Afrëdita. Il m’a demandé mon avis.

Je me tourne vers elle.

— Alors, il aurait dû te dire ce que j’étais vraiment. Un démon, le digne fils de mon père. T’as envie d’épouser un démon, le fils du diable, qui adore des dieux païens et maltraite les femmes ?

Elle secoue la tête.

— Non.

— Je suis honnête avec toi. Passer la nuit de noces chez ton père, ça m’aurait obligé à te baiser. Il se doutait d’une entourloupe et voulait mettre une douairière dans notre chambre pour s’assurer du bon déroulement de l’opération : il me l’a dit ce matin. Pour être sûr de pouvoir bander en présence de la vieille, je l’aurais fait brutalement, et t’aurais eu un mal de chien, puis je ne t’aurais plus jamais touchée par la suite. Tu es une très belle femme, Afrëdita : tu portes bien ton nom. Mieux vaut que tu gardes ton hymen pour un homme qui le mérite vraiment.

Sans compter que je ne peux toucher aucune autre femme que Megane. J’aurais pas pu bander, de toute façon, et j’aurais dû la baiser avec les doigts.

— Plus aucun homme ne voudra de moi, maintenant, réplique-t-elle avec une moue.

— Il suffira de montrer un certificat de virginité, mon médecin peut t’en fournir un sans même t’examiner. Et les hommes sentent ces choses-là : une fille qui a déjà couché ou pas. Toi, ça se voit que t’es vierge.

Elle tourne la tête vers l’extérieur, vexée. Tant mieux. J’ai pas envie de parler. Mais, d’une certaine façon, je lui devais ça.

Afrëdita est innocente : je n’ai rien contre elle. Mais par contre, sa famille doit mourir. Pour ça aussi, je suis désolé.

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