L'île - 7

4 minutes de lecture

Septembre 1998


— Aliona m’a encore écrit, soupiré-je.

Vassili, occupé à laver et vider les sardines qu’il est allé pêcher tôt ce matin, relève la tête vers moi.

— Je croyais qu’elle ne voulait plus entendre parler de toi ?

— Elle a encore demandé à t’acheter la bague.

Mon mari éclate de rire. Il repose son couteau et s’essuie les mains.

— Quelle détermination… combien elle propose, cette fois ?

— Un million.

— Un million ? De quoi ? De drachmes ? demande Vassili en trempant les lèvres dans son café.

— D’euros.

La nouvelle monnaie européenne, qui sera mise en circulation l’an prochain. Une somme colossale.

Vassili manque de s’étouffer avec son café.

— Eh bien… elle n’y va pas de main morte ! remarque-t-il avec un long sifflement admiratif.

— Tu comptes la lui vendre ? dis-je en relevant la tête.

— Jamais de la vie. Cette bague m’appartient, c’est mon héritage. Et celui de Michail, maintenant.

Je jette un coup d’œil à notre fils, qui s’amuse sagement avec ses cubes sur le tapis de notre petit salon.

Il est né il y a deux ans, et nous sommes installés ici, dans cette ancienne cabane de pêcheurs sur l’île, depuis un an et demi. La première année de notre mariage, on l’a passée à Athènes, dans le minuscule appartement de Vassili. Il partait régulièrement pendant ma grossesse, travaillant sans répit pour amasser le plus d’argent possible. Pendant trois mois après la naissance, il a arrêté de travailler, afin d’être présent et de pouvoir m’épauler avec Michail. Puis l’argent a commencé à affluer. Il s’est acheté un premier bateau… et on s’est installés sur l’île. Il a rénové la cabane, creusé et exhumé de nouvelles pièces. Qu’il a vendu, cette fois. Il a acheté une deuxième embarcation, avec plus de tonnage. Puis une troisième. Maintenant, il est propriétaire d’une petite flotte de sept bateaux de tailles diverses, qu’il loue à des connaissances pour du transport de marchandises et de personnes, à des touristes, parfois. La maison avance bien. Elle promet d’être magnifique. Et… je suis encore enceinte. De trois semaines.

La seule ombre au tableau, c’est Aliona. Elle ne supporte pas mon travail sur le marché de l’art, où j’expertise des antiquités pour des collectionneurs privés. Elle tente par tous les moyens de me diffamer, et attaque Vassili sans arrêt, par courrier interposé, le menaçant de tout pour « récupérer » la bague.

Quand est-ce qu’il va enfin me rendre la bague, ce fils de chien… voilà ce qu’elle m’a dit, la dernière fois, quand je l’ai croisé au colloque à Athènes. Elle considère que ça lui revient de droit !

— Être qualifié de rejeton d’un canidé était une élection divine, dans le monde antique préchrétien, sourit Vassili. La marque de la déesse. Je suis étonné qu’elle ne sache pas cela… En fait, elle est ignorante. Elle me déçoit beaucoup. Je la pensais vraiment plus intelligente !

Je ne peux pas m’empêcher de sourire. Vassili… il n’est jamais pris au dépourvu. Les gens croient l’insulter – ça arrive souvent, car beaucoup le jalousent – mais lui, ça lui glisse sur la peau comme l’eau sur les écailles d’un poisson.

— Aliona vient d’un milieu très religieux, expliqué-je. Ce n’est pas de l’ignorance, juste que son éducation chrétienne est inscrite plus profondément en elle que ses études classiques.

— Étonnant, dans la Roumanie de Ceausescu, remarque Vassili. Je croyais que la religion était « l’opium du peuple » ?

— Les gens sont encore très dévots, à la campagne, murmuré-je.

— Cela n’explique pas sa stupidité. J’ai été élevé au mont Athos, chez les moines les plus orthodoxes que tu puisses imaginer, sans voir aucune femme ni laïc pendant quinze ans : que des barbus en robe noire. Mais ça ne m’a pas empêché de développer des idées personnelles par la suite, de penser en dehors du cadre. Elle est bête, c’est tout. Parfois, la culture ne peut rien faire pour améliorer une personne.

— Tu as sans doute raison, acquiescé-je. Dis-moi… c’était comment, le monastère ?

C’est la première fois que Vassili m’en parle. En deux ans que je le connais et vis avec lui au jour le jour, il n’avait jamais évoqué le sujet.

— Les moines ont fait le job. Ils m’ont appris le grec ancien, la discipline. Et la Bible. Il y avait beaucoup de punitions corporelles, mais c’est comme ça qu’on élève un homme.

— On n’élèvera pas Michail ainsi…

— Non, lui, il sera élevé comme un véritable Hellène, affranchi des contraintes de la religion. Sa morale sera celle des philosophes du siècle de Périclès, et des stoïciens de Sparte. Ça te va ?

— Oui, c’est parfait.

— Tant mieux. Faut que j’aille sur le chantier, il est déjà tard… je t’ai préparé le poisson pour midi. Tu peux monter voir l’avancement des travaux avec Michail, mais évite d’y aller tant que le soleil est trop haut : il a la peau très pâle, et j’ai peur qu’il brûle comme un feu grégeois, le pauvre.

C’est vrai. Michail est très pâle, presqu’albinos. Et il est blond. Une première, dans nos deux familles…

Vassili m’embrasse sur le front, puis il va voir son fils. Ensuite, je le regarde prendre le chemin entre les cyprès, qui mène vers le chantier de notre future maison.

Il n’y a aucun endroit sur Terre où je pourrais être plus heureuse.

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