La Maison - 2
— Mais… qui est le père ?
— Y en a pas.
Haussement de sourcils. Perplexité.
— Comment ça, il n’y en pas ?
— Père inconnu.
— Mais tu as bien couché avec un homme… murmure ma mère. Ces choses-là n’arrivent pas comme ça !
Je la sens anéantie. Dans ma famille, on n’a pas d’enfants sans mariage. Pas d’enfants « sans père ». Mais ma mère ne pousse pas. Je sais que depuis ce qui s’est passé, il y a dix ans… elle ne me reconnait plus.
Normal.
— J’ai eu une aventure avec deux hommes, à quelques nuits d’intervalle, abdiqué-je pour la rassurer. Je ne sais pas lequel est le père. C’est un des deux.
— Demande leur de se prêter à une analyse génétique, dit-elle en prenant ma main. Ton grand-oncle pourrait…
Je secoue la tête.
— C’est impossible. Ils sont… repartis dans leur pays.
Ma mère recule dans sa chaise, catastrophée. Elle a le bon sens de ne rien dire.
Mon grand-oncle – le cousin de ma mère – est cytogénéticien en génétique humaine. Il travaille à l’hôpital Armand Trousseau, au service de génétique médicale. Si ma mère le lui demandait… si moi, je le lui demandais, il pourrait faire le caryotype du bébé… et le comparer avec l’ADN de Vassili ou Damian.
En admettant que je possède un échantillon génétique de l’un des deux. Et surtout, en admettant que je veuille savoir.
Si c’est Hadès, je vais devoir m’en débarrasser. Si c’est Damian…
Si c’est Damian. Je fais quoi ?
*
Après cette discussion embarrassante avec ma mère, je remonte dans ma chambre de gamine. Celle que j'occupais avant de vivre tout ça. Il y a encore mes livres de grec, que je n’ai pas eu la force de balancer à la poubelle. Le Dictionnaire de l’Antiquité de chez Laffont, que m’avait offert mon grand-père – plutôt latiniste, pour le coup – et qui a probablement sauvé mes dents et ma langue, encore plus que les interventions de Damian qui n’était pas dans la chambre à coucher lorsque son père me baisait et jouait les sphinges thébains. Y a même une photo de l’Acropole – prise par ma tante, celle-là. Toute ma famille, avec leur éducation classique, aurait adoré Vassili. Ils auraient sans doute trouvé Damian charmant, aussi – quel garçon bien élevé, bien éduqué – et Michail, le médecin. Sans savoir quels monstres innommables se cachaient derrière les masques, la beauté affable, le fric et les bonnes manières.
Je me couche dans mon lit, me remontant tant bien que mal dans les coussins. Le mini-démon est de plus en plus lourd. « C’est un gros bébé, il est dans les valeurs hautes ! » s’est écriée la sage-femme lors de la dernière échographie, presque ravie. Je sais qu’il naîtra avec des dents pointues – des canines déjà poussées – et des cheveux, peut-être même « coiffé », comme les anciens sorciers. Qu’il va sortir en me faisant le plus de mal possible, se creuser un tunnel sanglant dans mes chairs tel un petit alien.
Je sors l’annuaire de lycée de Chris. Je suis allée le récupérer dans ses affaires, après l’enterrement. Mais je ne l’avais pas ouvert. Si je l’avais fait, j’aurais compris tout de suite… mais à l’époque, j’étais trop dévastée pour revenir sur le passé. Désormais, mes yeux sont secs. J’ai trop chialé.
Je l’ouvre, le feuillette. Y a peu de photos de lui, dedans : c’est surtout un récapitulatif de tout ce qui s’est passé dans sa classe de prépa cette année-là. Le club de tir à l’arc, de rugby, d’escrime, d’échecs. Les résultats sportifs, les échanges internationaux. Et les élèves, en mode trombinoscope. Voulant faire comme aux États-Unis, ils ont tous mis une petite dédicace sous leur photo. Celle de Chris : « La chose la plus dangereuse que tu peux faire dans la vie, c’est de ne pas prendre de risques ! » L’ironie de cette phrase… Chris a joué – avec le feu – et il a perdu.
Mais cette phrase n’était pas la pique la plus douce-amère que j’ai exhumée dans cet annuaire. Le pire, c’était la photo de Damian.
Beau comme Apollon, évidemment. Voir ce visage parfait, ces yeux d’un bleu outremer, c’était déjà une attaque, en soi.
Mais rien n’aurait pu me préparer à ce coup de poignard rétroactif, qui n’attendait que le bon moment – celui où la bonne personne ouvrirait le bouquin – pour frapper.
Une phrase en grec ancien.
« Tu ne m’aimes pas, et je n’ai jamais prétendu savoir aimer. Mais nous nous retrouverons en Enfer. »
Damian avait écrit Ἐν Ἅιδου - chez Hadès – pour l’Enfer. Le double sens m’avait horrifié. Bien sûr, il avait pu écrire ça pour sa mère, qui avait tenté de le tuer, petit. Mais si je prenais la phrase pour moi… alors, ce « retrouvons-nous chez Hadès » sonnait de manière terriblement prophétique. Car moins de deux mois plus tard, je partais en voyage avec Chris, sur un itinéraire suggéré au début de l’été par Damian lui-même. Il avait sûrement mis en place son plan au moment d’écrire dans l’annuaire : tel que je le connais, je suis certaine qu’il avait tout prévu, dans les moindres détails.
Cette photo, je la regarde tous les soirs, avant de m’endormir, en frottant une boucle noire volée à son porteur dans l’espoir que ça lui transmettra ma haine, comme une dagyde. Pour me rappeler pourquoi je continue. Je la connais par cœur, le moindre grain de la pellicule, la moindre courbe de cette bouche boudeuse, le moindre trait de cette beauté insolente. Et ce faisant, je me répète cette litanie qui est ma profession de foi depuis dix ans, et qui le restera jusqu’au jour de sa mort.
Je vais te traquer, te trouver, et te démolir, Damian. Tu ne m’échapperas pas. Tu iras « retrouver Hadès », mais tout seul.
Hors de question de redescendre en Enfer avec toi.

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