Chp 17 - La Furie
— Regarde, c’est maman ! Dis bonjour à maman, Alexandre !
Le petit est sur les genoux de ma mère, devant l’écran. Il bat des bras, sourit et émet tous ces bruits bizarres, désordonnés et stridents que font les bébés. Je sens mon cœur commencer à déborder, mais je ne veux rien montrer au démon qui se tient derrière, et qui ne perd rien de la scène.
Reste forte. Ne lui montre rien.
Je me suis montrée « docile » - une bonne biche ou une bonne chienne, dépendamment de ce qui fait bander Damian -, et j’ai obtenu le droit de parler à ma famille. Sous la surveillance étroite de mon ravisseur. Je sais que même si j’arrivais à hurler : « je suis retenue prisonnière par un sadique, venez me chercher ! », ça ne servirait à rien. Je suis hors d’atteinte, ici, sur l’île des morts. La maison est protégée par des gardes armés jusqu’aux dents, dévoués au dernier Kyanos. Aucun lopin de terre n’est atteignable à la nage : j’ai fait le tour de l’île avec Némésis ce matin et constaté à quel point elle est imprenable. Damian, tel un mauvais ange, me suivait à distance respectueuse. Il avait sûrement mieux à faire, mais il a tenu à venir lui-même. Je ne me suis pas attardée, en dépit des nombreuses curiosités de cette île intrigante. Je retournerais explorer plus tard.
Et il est là, derrière moi, à m’envoyer ses ondes noires. Je ne sais pas si ma mère peut le voir. Il fait plutôt sombre, à cause du contrejour, et Damian porte, comme d’habitude, des vêtements sombres.
À l’exception de la croix en or qui orne glorieusement ses pectoraux musclés et tatoués, bien sûr. Mais j’aimerais autant que ma mère ne voit pas ça.
— Reboutonne un peu ta chemise, chuchoté-je en grec au diable qui attend les bras croisés, au fond du tableau.
Dans l’écran, je le vois bouger imperceptiblement. Ma mère fronce les sourcils.
— À qui tu parles ? Il y a du monde à l’hôtel ? Et pourquoi fait-il si sombre ?
— Je ne suis pas à l’hôtel, maman, murmuré-je.
— Tu es où ? Tu as quitté Mykonos ?
J’ouvre la bouche, m’apprêtant à broder quelque mensonge, lorsque les mains de Damian se posent avec possessivité sur mes épaules. Une vague de son odeur m’enveloppe – un mélange de nuit orientale et de promesses sombres - , et j’ouvre les narines pour mieux la respirer, tout en me mordant l’intérieur de la joue pour me punir de le faire.
Sa voix coule dans mes oreilles alors qu’il se penche, tout près. Bien trop près.
— Elle est chez moi, à Iraklitsa, dit-il en français en affichant son plus beau sourire charmeur.
Ma mère, enfin, l’aperçoit. La stupéfaction – mêlée à un peu d’admiration – est lisible sur son visage. Je sais ce qu’elle pense, comme tout le monde en présence de l’un des trois démons : mon dieu, quel bel homme. Elle en perd même son latin, la pauvre.
— …Iraklitsia ?
Damian se redresse. Mais il n’enlève pas ses foutues mains, qui irradient leur énergie maléfique jusqu’à mon bas-ventre torturé par le frottement de cet anneau de malheur qu’il me force à porter.
— Oh, mais je ne me suis pas présenté. Je suis le compagnon de Megane, Damian Kyanos, annonce-t-il sans vergogne. On s’est rencontrés il y a quelques années… vous ne vous rappelez pas ? Je l’ai connue au lycée.
Je me déboîte le cou pour regarder Damian. Ce salopard a poussé le vice jusqu’à venir chez mes parents ! Et il ne m’en avait rien dit !
— Oui ! s’exclame enfin ma mère. Je me rappelle vous. Son camarade de prépa. Vous étiez venu prendre des nouvelles de Megane, quand… (Elle s’arrête.) Comment allez-vous ? Et que faites-vous en Grèce ?
— Je suis en vacances dans ma maison de famille. J’ai invité Megane : c’est pour me rejoindre qu’elle est venue.
Damian. Je vais le tuer.
Ma mère est ravie. J’ai enfin « quelqu’un ». Les doigts longs et puissants de Damian massent mes épaules alors qu’il badine avec ma mère sur la Grèce, ses plages merveilleuses, son soleil, sa douceur de vivre et sa mer bleue.
Je reste figée, stoïque. Même lorsqu’il se penche sur ma joue et y dépose un baiser du bout de ses lèvres froides.
— À plus tard, chérie, murmure-t-il avant de se redresser et de dire au revoir à ma mère.
Il passe derrière l’écran, redevenant invisible. Mais il est toujours là.
— Tu es donc venue retrouver ton ami, murmure ma mère, sans savoir que Damian se trouve toujours dans la pièce. Est-ce qu’il est au courant pour Alexandre ?
— Oui, grogné-je sans quitter Damian des yeux.
Ses mains tapotent le bureau, derrière l’ordinateur. Il ne me regarde pas, mais écoute la conversation.
— Est-ce que ce ne serait pas lui, le père de l’enf…
La voix de Damian s’élève, en grec.
— Ça suffit. Dis-lui au revoir, et mets fin à la conversation.
— Il faut que je te laisse, maman. On a de la visite.
— Oh… bisous bisous Alex, maman s’en va !
Je fais un sourire au bébé, la gorge serrée.
Ma mère le passe à mon père derrière – qui me fait un coucou rapide – et braque ses yeux clairs sur moi.
— Reviens vite, Megane. Ton fils a besoin de toi.
— Je sais, parvins-je à dire sans m’étrangler. Occupe-toi bien de lui.
— Tu peux compter sur moi.
Le mac book se referme. Je relève les yeux sur Damian, dont les mains sont encore posées sur l’ordinateur.
— Tu ne m’as même pas laissé lui dire au revoir, grincé-je.
— Je t’ai dit de mettre fin à la conversation, dit-il froidement. N’oublie pas notre marché. Quand je te donne un ordre, tu obéis.
Il est furieux, réalisé-je. Il est furieux parce que ma mère a demandé qui était le père d’Alexandre… et que ça l’énerve que ça ne soit pas lui.
— Je les appelais tous les jours, tenté-je. Ma mère était très inquiète de ne pas avoir de nouvelles pendant si longtemps.
— Tous les jours, c’est trop. J’ai dit une fois par semaine… si tu es sage.
— Tous les deux jours. Et je te pompe tous les soirs.
Damian éclate de rire.
— Ça, tu vas le faire, de toute façon. Mais il faudra plus si tu veux voir ton fils plus qu’une fois par semaine.
Quel odieux chantage…
— Tu crois vraiment que c’est comme ça que je vais tomber amoureuse de toi ? asséné-je.
— Non, je sais déjà que tu ne m’aimeras jamais. Mais moi, j’ai un besoin viscéral de toi, Megane. J’ai besoin de te sentir près de moi, de te toucher, de respirer ton odeur. Et d’être en toi. Je me dis que tu as bien pris du plaisir avec un monstre comme mon père, alors pourquoi pas avec moi ?
Un minuscule éclat de ses canines pointues est visible à travers sa bouche entrouverte. Son sourire railleur, légèrement tordu, me donne envie de l’étrangler.
J’ai bien envie de lui balancer une saloperie, mais je me retiens de le faire. Je sens que son énergie a switché : elle est différente de celle qu’il avait au Manoir, ou même à Toulouse. Depuis la mort de son père et de son frère, ce n’est plus vraiment le même homme. L’aura qu’il dégage est beaucoup plus noire.
Il a juste fait tomber son masque, c’est tout. Le loup n’est plus déguisé en agneau.
*
Damian me raccompagne dans ma chambre. Je m’assois sur le lit, patiemment, pendant qu’il rattache la chaîne à ma cheville.
— Enlève ton haut, ordonne-t-il ensuite.
Je relève un œil sur lui.
— Déjà ?
— Je veux regarder l’état de ton dos.
Je soupire et vire mon T-shirt. J’ai pas osé regarder : de toute façon, c’est Damian qui me change mon pansement, le matin. Mes muscles sont encore très fourbus, et je suis obligée de dormir sur le côté, la nuit. Hier, avec les menottes, ce n’était pas évident du tout.
Damian pose un pot de pommade genre Cicalfate ou Bépanthène grec sur le lit, et entreprend de m’en enduire le dos.
D’après ce que m’a dit Damian, après qu’il m’a ramenée ici, j’ai dormi pendant deux jours, en délirant à moitié. Puis la fièvre a baissé. Le troisième jour, je me suis réveillée, et j’ai mangé. Le quatrième jour, Damian n’est pas venu, et c’est Ivo, son homme de main, qui est venu m’apporter à manger. Le cinquième, Damian a estimé que j’étais suffisamment remise pour qu’il me fasse porter son attirail BDSM la nuit. Ça fait donc à peu près une semaine que je suis sa prisonnière… et je me demande quand il osera me toucher vraiment.
— Je trouve que ça cicatrise bien, m’annonce-t-il. Dans quinze jours, je pense que tu pourras commencer à te baigner dans la mer. Ça pourrait te faire du bien, et il faudra mobiliser ton dos et ta peau avant la guérison totale pour éviter les adhérences.
Je baisse la tête sur les draps. Les adhérences. Je n’ai pas gardé de marques des coups de cravache quasi-quotidiens d’Hadès. Ça, par contre… je vais en garder les stigmates toute ma vie.
Damian, lui aussi, aura laissé sa marque.
— Qu’est-ce que je vais faire, en attendant ? murmuré-je en remettant mon T-shirt.
— C’est bientôt l’heure du repas. Ivo va venir te l’apporter.
— Et ensuite ? Je m’ennuie. Je ne vais tout de même pas dormir toute la journée, en attendant que tu viennes me visiter…
— Si, ce serait le mieux. Plus tu dormiras, plus vite tu récupéreras. De toute façon, il fait très chaud, en ce moment. On ira faire une petite balade au coucher du soleil, si tu veux.
Je grimace.
— Avec toi ?
— Avec Némésis et les chiens.
Les chiens. Les trois molosses d’Hadès… ils suivent Damian partout, maintenant.
Mais c’est vrai. J’ai Némésis, au moins. Elle reste dans ma chambre, et c’est moi qui m’occupe d’elle. Ivo vient la sortir après le repas du midi, mais c’est moi qui la sort le matin, et il faudra bien le faire ce soir aussi. Le seul truc qui me chiffonne, c’est la façon dont elle accueille Damian quand il vient, et son gémissement de déception quand il repart sans elle.
— Je vais venir te chercher vers neuf heures, m’annonce Damian. On ira promener les chiens sur la plage et je te montrerai un truc intéressant sur l’île. Ça te va ?
Je grommèle un assentiment. Il essaie toujours de me séduire… alors que j’ai le dos en lambeaux, un anneau sur le clito et une chaîne au pied.
— Je peux t’apporter des livres, aussi, ajoute-t-il. Tu voudrais quelque chose de particulier ?
Je relève la tête vers lui.
— Le comte de Monte-Cristo ? Ou Quatre saisons de Stephen King, peut-être ? Y a une histoire d’évasion, dedans.
Le coin de la bouche de Damian remonte imperceptiblement.
— Malin. Mais je doute que ça te serve à quelque chose. La côte la plus proche est à une cinquantaine de kilomètres. Y a des requins dans la mer Égée… c’est rare que des espèces vraiment dangereuses remontent ici, mais y a aussi des murènes et des barracudas. Et la mer est très dangereuse. Même si tu arrivais à t’emparer d’un bateau, tu aurais beaucoup de mal à quitter la baie sans connaissances en navigation. Si l’île est aussi isolée, ce n’est pas pour rien.
— Oui, je me doutais bien que ton père aurait choisi une île du docteur Moreau pour son QG, soupiré-je. Bon, amène-moi ce que tu veux, comme bouquin. Tant que ce n’est pas Cinquante Nuances de Grey.
Nouveau sourire désabusé de Damian.
— L’un des bouquins préférés de mon père était Histoire d’O. Il doit traîner encore quelque part. Tu veux que je te le trouve ?
— Sans façon.
J’aurais dû m’en douter. Même s’il possédait une imagination sans limites en matière de perversité, Hadès s’était bien inspiré du roman de Pauline Réage, pour son histoire d’anneau au clito.
Damian se lève, et s’étire les bras, comme un chat paresseux.
— T’es raison : c’est de la merde. Et mon père est mort, laissons-le dormir en paix. C’est moi qui gouverne la maison, désormais. (Damian baisse son regard acéré sur moi.) À tout à l’heure.
Je ne lui réponds pas.

Annotations