Chp 18 - Le Démon
— Est-ce que tu fais l’amour avec elle ?
La voix d’Afrëdita coupe le silence religieux de la salle à manger. La table est immense, entre nous, mais je l’entends très bien.
Je lui jette un regard sans bouger la tête. Elle continue à manger, comme de rien n’était, sans me regarder.
— Non, finis-je par répondre.
Cette fois, Afrëdita braque son regard sur moi.
— Pourquoi ? Mon père dit que c’est ta putain, ton esclave sexuelle. Et selon le Kanun, les chefs de clan ont le droit d’avoir plusieurs femmes, s’ils le désirent et perpétuent la lignée. C’est autorisé.
— Je ne suis pas le Kanun. C’est un code tribal qui ne correspond plus à l’époque actuelle.
— Les autres chefs des Anciennes Familles le suivent. Et cette fille est enfermée dans ta chambre. Je l’ai entendu gémir, l’autre nuit.
Nouveau coup d’œil de ma part. Afrëdita baisse aussitôt les siens.
— Si elle gémit, c’est à cause de ses blessures. Elles sont plutôt sévères.
Afrëdita porte une bouchée d’agneau à ses lèvres.
— Mmh… et je suppose que tu feras valoir tes droits sur elle quand elle sera guérie, soupire-t-elle. Les hommes ont des besoins. Tu ne pourras pas éternellement te retenir de coucher avec l’une ou l’autre des deux femmes qui vivent sous ton toit.
Je n’ai aucun droit sur elle, manqué-je de lui répondre. J’attends juste qu’elle me le demande.
— Maria est une femme, aussi. Je ne l’ai jamais touchée.
Afrëdita roule des yeux.
— Enfin, Damian ! Maria est la bonne. Elle était déjà là à l’époque de ton père… ça n’a rien à voir.
— Ce n’est pas une question de « besoin », alors, souris-je. Sinon, je m’attaquerais à n’importe qui. Y compris cette pauvre Maria. Ivo, aussi, tant qu’on y est.
— Arrête de jouer avec les mots… et l’homosexualité est un péché.
Je croise les mains sous mon menton, de plus en plus amusé – un poil irrité, aussi – par la conversation.
— Ah oui ? Et tuer des gens, non ?
— Ce n’est pas pareil, grogne Afrëdita. Nous sommes des bandits d’honneur, des Seigneurs… les lions mangent les gazelles, non ? De toute façon, tous les héritiers du Vieux Sang ont ça en eux. Mon père me l’a dit. Il m’a affirmé que si j’étais suffisamment patiente, tu finirais par te jeter sur moi.
— Il a dit ça ? demandé-je en haussant un sourcil.
— Ce sont ses mots.
— Il souhaite donc que je te viole… sympa.
— Ce ne sera pas un viol, puisque je suis ta femme, s’énerve Afrëdita comme si elle parlait à un gamin particulièrement obtus. Bon, j’en ai assez de cette conversation stupide. Je veux aller faire des achats, aujourd’hui. Tu as dit que tu m’achèterais un cheval, pour que je puisse me promener sur l’île ? Ça tient toujours ?
— Bien sûr. Demande à Kosta de t’emmener. Il s’y connait, en chevaux.
— Sûrement moins que moi… bon. Je prends l’hélico. Et ta carte.
— Vas-y, murmuré-je avec un geste de la main.
Une journée tranquille. J’ai quelques rendez-vous téléphoniques avec des gens du port, mais rien de bien lourd. Surtout, aucun avec ceux du Cercle.
Ils veulent que la prochaine cérémonie ait lieu ici, dans le temple qui se trouve au sous-sol. Certains prétendent que leurs affaires commencent déjà à péricliter, parce que cela fait trop longtemps qu’Hadès n’avait conduit aucune bacchanale. Mon frère m’avait raconté qu’ils avaient tenté d’en faire, de leur côté, mais que ça n’avait jamais fonctionné. Ça ne marche que quand c’est lui qui sacrifie. Aucune logique à ça – surtout si on considère que mon père était un nouveau venu, dans leur confraternité occulte – mais ils y croient, et c’est l’essentiel.
Afrëdita aussi croit à ces légendes. Elle parle de « vieux sang », une marque d’élection que partageraient les Kelmendi avec les Kyanos et les autres familles… mais mon père, lui, n’était pas comme eux, à la base. Il ne vient pas d’une famille de boyards ou de voïvodes qui oppressait la population locale depuis des générations. Il a raconté descendre d’Agamemnon, mais c’était pour faire avaler aux autres le fait qu’il se soit accaparé la bague…
La bague. Papa disait que c’était la seule qui fonctionnait, que toutes les autres étaient des fausses. OK… c’est sûr qu’il l’avait exhumé directement de la terre de l’île, où elle dormait depuis des siècles, peut-être plus. Ensuite, il l’avait activée avec le « sang d’une jeune femme pure, et les fluides de notre amour ». C’est suite à cette découverte qu’il a commencé à faire fortune. À cette époque, le Cercle se tenait à distance, et observait. Ils ne l’invitaient pas à leurs réunions. Jusqu’au jour de la reconstitution… après cela, ils l’ont appelé.
Donne-nous plus de pouvoir.
Et c’est ainsi qu’il a été intronisé. Hadès Kyanos, représentant du Cercle pour la Grèce.
Maria arrive pour débarrasser. Depuis que j’ai amenée Megane ici, elle affiche un silence réprobateur. Pour elle, il n’y a pas de Kanun qui tienne.
Elle a connu maman, et assisté à l’amour inconditionnel que lui portait l’ogre. Elle ne comprend pas que je puisse avoir une épouse, et une maîtresse. Et c’est elle qui a raison.
— Je ne voulais pas l’épouser, lâché-je au moment où elle s’en va avec mon assiette quasi-pleine – j’ai presque pas mangé.
Maria se fige.
— Qui ça ?
— Afrëdita. C’est mon père qui me l’a imposée.
Maria ne commente pas. Mais elle écoute.
— La fille que j’aime, c’est celle qui est dans ma chambre.
— Et est-ce qu’elle t’aime, elle ? grince la vieille dame.
Je baisse les yeux sur mon couteau.
— Non.
— Alors, laisse-la partir, répond Maria avant de reprendre le chemin de la cuisine.
*
La journée s’écoule, particulièrement morne. Afrëdita ne rentre pas pour dîner. Kosta m’envoie un message me prévenant qu’elle a voulu prendre son repas en ville, à Athènes où elle est allée examiner des pur-sangs. « Si tu me le demandes, je la ramène », précise-t-elle, sûrement surpris par mon manque de réaction. Je lui dis qu’elle fait ce qu’elle veut. Elle peut aller en boîte après, se faire troncher par tous les clients. Se trouver un mec. Ce serait mieux, même. Qu’elle parte de son côté.
Je repense à la conversation de Megane avec sa mère. Ce pauvre gamin, qui n’avait rien demandé. Mon demi-frère. Un nouveau-né de quatre mois sans sa mère… c’est vrai que c’est cruel, de ma part, de retenir Megane aussi loin de lui. Mais elle ne l’aime pas vraiment, non ? Elle l’a abandonné pour accomplir sa vengeance. Et si je la laissais me tuer, et repartir ? Tout serait réglé. De toute façon, je ne peux pas vivre sans elle. Et je ne pourrais pas la retenir éternellement ici. Au bout d’un moment, il faut les tuer, ou les libérer. Quoique je décide, ça doit avoir lieu avant la bacchanale.
La bacchanale. Si je l’organise ici comme les membres du Cercle l’exigent, je pourrais sacrifier beaucoup de monde d’un coup. Et guérir Megane. Si ça marche. J’ai le kriss, la croix byzantine, la bague, le nom et le sang de mon père. Je porte même son foutu parfum et ses fringues. Je suis coiffé comme lui. Quand Maria m’a vu revenir, elle s’est écriée que j’étais son portrait craché, qu’elle avait cru le voir revenir comme il était à l’époque. Mais est-ce que j’arriverais à tromper Dionysos, ou je ne sais quelle force occulte il avait réussi à libérer ? Est-ce que Megane va vraiment tout oublier ? Et surtout, est-ce qu’elle va m’aimer, comme elle aurait pu le faire dans une autre réalité ?
Si ça ne marche pas, ça ne vaut pas le coup de continuer. Je l’ai toujours su : je n’ai pas d’autre but dans la vie que me faire aimer d’elle, et sans son amour, l’existence est inodore, incolore et sans saveur. Parce que je sais qu’elle souffre, je ne prends plus plaisir à rien. La bouffe n’a plus de goût. La mer est devenue grise. C’était comme ça, déjà, au Manoir. Quand je la voyais sangloter, crier sous les tortures de mon père. J’en étais malade. J’étais responsable de son malheur, me haïssant pour cela. Et j’ai continué à lui faire du mal, malgré tout. Ce qui s’est passé entre Meg et moi est irréparable. Mon seul espoir, maintenant, c’est que la bacchanale marche. Pour ça… il faudra un meilleur sacrifice qu’Afrëdita. Un véritable holocauste. Onze personnes, des gens particulièrement importants… et leurs accompagnateurs.
Mes doigts tapotent tout naturellement sur mon téléphone. Message groupé.
J’ai la date. Ça aura lieu à la dernière lune de l’été.

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