L'île - 8

4 minutes de lecture

Blottie dans les bras de Vassili, je regarde la télé, fascinée.

— C’est fou, quand même. Une expérience pareille… ils font tout eux-mêmes, comme à l’époque !

Maintenant que la maison est finie, on peut regarder la télévision dans notre chambre. Dans la cabane, on n’avait pas d’antenne. Mais Vassili s’est arrangé pour qu’on reçoive même les chaînes françaises… il a fait ça pour me faire plaisir, car il sait que je veux continuer à pratiquer cette langue. Sur certaines chaînes, ils ont des émissions très intéressantes, notamment celles qui concernent l’Histoire et l’Archéologie. Aujourd’hui, ils passent une émission sur Guédelon, un château en Bourgogne reconstruit uniquement avec des techniques du Moyen-âge, sans aucun recours à une technologie ultérieure. Un chantier de bénévoles, pas forcément universitaires, mais tous passionnés.

— J’aimerais bien y aller, l’été prochain, murmuré-je. Y passer deux mois, et participer au projet. On est tous les deux archéologues amateurs avec une expérience des chantiers, et on a construit une maison. Je pense qu’on serait utiles à l’équipe !

Moi, je suis amateur. Toi, tu es une professionnelle, Katarina.

— N’importe quoi, arrête de te dévaloriser, tu as trouvé la bague… et tout le reste !

— Le vieux m’avait dit où elle était. Il a suffi d’une demi-bouteille d’Ouzo pour lui délier la langue. Tu parles d’un secret millénaire… c’était vraiment un mauvais moine : ils n’auraient jamais dû compter sur lui pour protéger le site. Une seule tentation, et pfuit, il se jette dessus. Aucune discipline.

Je laisse passer une seconde avant d’enchaîner. C’est rare que Vassili me parle de son père. Mais il n’ajoute rien, alors je reprends mon argumentaire :

— Ce serait sympa. Y a plein de monuments passionnants, en France. Dans la région notamment. Vezelay, les premières étapes de Compostelle, les sites dédiés à la Vouivre… t’as pas envie de voir ?

Vassili hausse un sourcil.

— Et Michail, et Damian ? Ils sont encore petits, pour casser des cailloux.

— On peut les emmener. Ils apprendront le français, comme ça. Ce sera une belle expérience en famille !

— On logerait où ?

— N’importe où, dans une tente. On a dormi sur la plage pendant des semaines, je te rappelle ! Et dans une cabane sans électricité ensuite. On peut bien dormir dans une grotte, maintenant.

Vassili émet un petit rire.

— Je doute que les gosses apprécient. Michail ne voudra jamais renoncer à son dessin animé japonais, tu le sais.

— Il le regardera là-bas. Allez, c’est décidé ! Nos prochaines vacances auront lieu en France.

— Bon, soupire Vassili. Si tu l’as décidé… je ne peux qu’obéir. Mais laisse-moi acheter une maison, au moins. Pour les enfants.

Je me tourne vers lui.

— Une maison ? Vraiment ? En France ?

Mon rêve… ça me paraît fou, mais c’est vrai que Vassili a les moyens. Ses affaires marchent vraiment bien, ces derniers temps. Et ses bénéfices ont explosé.

Même Aliona nous fout la paix.

Je l’ai croisée, la dernière fois, à Athènes. J’avais Damian dans les bras.

— Encore un garçon ?

J’ai reconnu sa voix râpeuse tout de suite. Je me suis retournée, pour me retrouver nez à nez avec elle. Elle avait pris un sacré coup de vieux.

— Vous savez que c’est la marque du « Vieux Sang » ? a-t-elle coassé en posant les yeux sur Damian. Que des garçons, jamais de filles. Les femelles sont prises à l’extérieur, toujours vierges. Pour enfanter de nouveaux mâles. C’est ainsi que ce perpétue le cycle.

J’ai froncé les sourcils. Qu’est-ce qu’elle raconte, encore…

— J’espère que vous êtes heureuse, avec votre Vassili. Ah ça, il a été malin… plus malin que nous ! Profitez de votre bonne fortune. Car elle ne va pas durer. La roue tourne ! Et un bien mal acquis ne dure jamais.

Elle m’avait planté là, avec mon fils qui me regardait, un peu apeuré.

— C’est qui, la sorcière ? a-t-il demandé.

— Laisse tomber. On s’en va.

Je n’ai plus jamais eu de nouvelles après ça. Je ne l’ai pas non plus raconté à Vassili, pour ne pas le vexer. Le « vieux sang »… elle continue de l’insulter, de le prendre pour un moins que rien.

C’est tellement injuste. Vassili a beaucoup de qualités. Il est intelligent, gentil, solide, drôle, inventif. Et déterminé. Les gens le méprisent parce qu’il vient d’un milieu social défavorisé, et que son père était un moine ayant rompu son vœu en abusant d’une adolescente… mais les crimes de son père ne lui sont pas imputables. Vassili n’y est pour rien.

Il me fait vivre un rêve éveillé. Il a tenu toutes ses promesses, et même au-delà. Et maintenant, ce cadeau inespéré… la France. Un chantier de fouilles expérimental.

J’ai l’impression qu’à nous deux, rien n’est impossible. Tellement de projets, de choses à vivre, à accomplir… avec nos enfants, qui nous suivent partout. Michail est déjà très débrouillard. Il est très autonome, sage et réfléchi. Et Damian, bien qu’un peu plus timoré, prend le même chemin.

Un tel bonheur, rien d’étonnant à ce qu’Aliona nous l’envie.

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