Chp 19 - La Furie
Mes pieds nus foulent le sable, qui conserve encore la chaleur de la journée. Le vent est tombé, laissant la place à une petite brise fraîche. C’est vrai que cette île est agréable. Le paysage est paradisiaque, la mer, d’une couleur turquoise qu’on ne voit nulle part ailleurs. Les murs blanchis à la chaux de l’immense villa et de ses dépendances, qui ressemble à un palais minoen dominant la mer, magnifique.
Mais il y a ce démon en noir, qui marche derrière moi.
Damian me suit sans rien dire, à deux mètres de distance, avec ses propres clébards : le trio de molosses d’Hadès. Il a la décence de ne rien dire. Présentement, il fume une cigarette, dont la fumée est portée vers le large par le léger vent. Némésis fait la navette entre nous deux.
Je m’arrête, décide de l’attendre.
— Qu’est-ce que c’est ? lui demandé-je en montrant une avancée rocheuse dans la mer, surmontée d’une croix.
Damian, qui m’a rejoint, fronce les sourcils.
— C’est la baie de la Dame, dit-il.
— De la dame ?
— Ma mère. C’est ici qu’elle repose.
Je sens un long frisson me descendre l’échine.
Purée. Ne me dis pas qu’elle est encore là-dessous…
— Comment ça, « repose » ? Elle n’est pas enterrée dans le cimetière que tu m’as montré la dernière fois ?
Damian secoue la tête.
— Mon père n’a pas voulu. Dans ce cimetière, il n’y a que les tombes des gardiens qui vivaient là. Notre mausolée – celui où j’ai enterré Michail et mon père - se trouve de l’autre côté, au bout du jardin, à l’emplacement de l’ancien temple de Dionysos.
Un endroit que je vais éviter comme la peste, à double titre.
— Attends… je suis pas sûre de comprendre. Les gardiens ? Vos gardiens sont enterrés ici ?
Damian siffle les chiens, qui s’étaient approchés trop près de la mer.
— Assieds-toi, je vais t’expliquer.
Je fais comme il dit, ma curiosité piquée. Il me tend une cigarette de son paquet, et je l’accepte, même si je n’ai pas fumé depuis bien longtemps.
— Avant, l’île était un ermitage, une terre sacrée et inviolable gardée par un moine orthodoxe. À chaque fois que l’un de ces gardiens mourrait, on en envoyait un nouveau. Le père de mon père était un typikaristos du Mont Athos, un « maître des chants » : il a fauté avec une jeune fille lors d’une sortie hors de sa clôture, et pour le sanctionner, son higoumène l’a envoyé ici.
— C’est de famille, on dirait, grincé-je. Ton grand-père était lui aussi un violeur… !
— Ça ne s’est pas passé exactement comme tu l’imagines, mais oui, il a abusé de son pouvoir, clairement, commente sombrement Damian en tirant sur sa clope.
— Parce que c’était un saint homme aux yeux de cette pauvre fille ?
— Parce qu’il possédait le même pouvoir que mon père : celui de fasciner, de soumettre les gens à sa volonté. Il était connu pour ça, en plus de sa voix… les gens prenaient ça pour une marque de Dieu, une grâce, un charisme.
— Un genre de Raspoutine, quoi. Et alors ? Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?
— Il a vécu ici, seul. Pour garder l’île. Puis mon père, qui avait été placé à sa naissance au monastère du Pantocrator, l’a retrouvé. Et mon grand-père lui a raconté l’histoire du lieu.
— C’est-à-dire ? Ils gardaient quoi, ces moines, exactement ?
— Le tombeau d’Agamemnon… et ce qu’il contenait.
— Il contenait quoi ?
Damian me montre sa main. Un rayon de lune – très grosse ce soir – éclaire sa chevalière.
— Ça, dit-il. La seule bague authentique du Cercle. Celle du Douzième Élève.
Je fixe l’objet, qui semble luire d’un éclat maléfique.
— C’est quoi, exactement, cet objet ?
Damian sourit.
— T’as déjà entendu parler des Solomonari ?
Je plisse les yeux.
— Les quoi ?
— Les Solomonari, répète-t-il. C’est un mot roumain. Cela désigne une école où des sorciers, triés sur le volet, apprenent pendant un an auprès du Diable, sous terre. À la fin de leur apprentissage, ils en ressortent munis de pouvoirs spéciaux et s’en servent comme ils veulent, avec, comme preuve de leur statut, une bague magique. Mais l’un d’entre eux – le neuvième, ou le douzième, selon les versions de la légende – doit rester sous terre et laisser son âme au diable, avec qui il travaille. Il devient maudit pour l’éternité, mais ses pouvoirs sont phénoménaux. C’est le seul dont la bague marche vraiment : les autres ne sont que des symboles, et ne fonctionnent que grâce à la sienne.
Je regarde Damian, fascinée par sa petite histoire. Ses yeux brillent comme des onyx passés au feu.
— Les membres du Cercle croient descendre de ces Solomonari, ajoute-t-il. Ils viennent de familles très anciennes, liées à la noblesse balkanique. Ils ont hérité de ces bagues. Et ils s’imaginent que mon père a trouvé ici la bague du douzième apprenti : la plus puissante, la seule qui marche réellement. Et que mon père, avec sa méthode de sacrifice à Dionysos, a trouvé un moyen de faire rejaillir ce pouvoir sur eux. Voilà le fondement des croyances du Cercle, ce qui justifie – et légitime – toute leur violence.
— Ce sont de grands malades, murmuré-je. Tuer des gens pour de telles superstitions…
Damian écrase sa cigarette dans le sable, puis range le mégot dans le plastique qui entoure son paquet.
— Oui. Encore aujourd’hui, je ne sais pas si mon père lui-même y croyait vraiment, ou s’il faisait semblant pour conserver une forme d’emprise sur eux – ça, c’est ce que prétendait Michail. Ils ont essayé de le tuer, tu sais ? De récupérer la bague par tous les moyens. Ils m’ont même fait kidnapper, alors que j’avais six ans… mais aucune de leurs tentatives n’a fonctionné. Alors, ils ont fait de bon an mal an. Maintenant, ils me demandent d’organiser une autre bacchanale.
— Tu vas le faire ? demandé-je sourdement.
— Oui.
— Tu comptes toujours sacrifier ta femme ?
Damian secoue la tête.
— Non. Je vais les sacrifier eux. Pour me venger, te venger, toi… et obtenir ta guérison. On verra bien si ça marche.
Me guérir… me guérir de quoi ?
Il époussette son pantalon, et se relève. Je me redresse à mon tour.
— Je ne suis pas malade ! lui lancé-je alors qu’il remonte la dune.
— Si. Mon père t’a rendue malade. Je dois arranger ça.
Il insiste encore là-dessus… comme si c’était moi, le problème.
— Et ta famille ? insisté-je. Le moine violeur, ton père ? L’hypnose ? C’est lié à la bague ?
Damian me sourit dans le noir, dévoilant ses canines carnassières.
— Non. Ça… c’est une autre histoire. Mais je ne te la raconterai que si je suis sûr que tu perds la mémoire de tout ça, et au dernier moment.
Je le poursuis, remonte à sa hauteur.
— Arrête de te dérober ! Raconte-la moi maintenant.
— Pas question. Tu me détestes trop. Je t’ai raconté l’histoire de mon grand-père, et ça a suffi pour que tu l’appelles le « moine violeur »… ricane-t-il.
— Eh ben quoi ! Ce n’est pas ce qu’il était ?
— Je t’ai dit que c’était plus compliqué.
— Bon, d’accord, ironisé-je, il a séduit une ado naïve avec sa voix de velours, ses cheveux noirs et lustrés et ses beaux yeux de séducteur. Le coup classique ! Ça reste un abuseur. Alors ? La légende de ta famille, c’est quoi ?
Damian ne me répond pas. Et maintenant, c’est moi qui cours derrière lui. Comme il ne ralentit pas, je lui attrape la main. Il s’arrête et baisse les yeux sur moi.
J’ai envie de la lâcher, sa foutue main, mais je n’y arrive pas. Damian referme ses doigts sur les miens.
— Megane, murmure-t-il en me faisant face, baissant le visage vers moi. Je ne peux pas tout te dire. J’ai besoin que tu tombes amoureuse de moi, pas que tu me fuis.
Ses yeux… sa voix. S’il a hérité ce timbre rauque et velouté d’un moine maudit dont même les anges enviaient le chant, ce n’est pas étonnant qu’elle me fasse cet effet-là.
— C’est parce que tu m’as caché trop de choses que je me suis défendue de tomber amoureuse de toi, soufflé-je. Si tu m’avais parlé dès le début… que tu étais venu me proposer d’aller au cinéma avec toi, pour commencer… rien de tout cela ne serait arrivé.
Damian ferme les yeux. Il ne se rend pas compte à quel point c’est douloureux pour moi aussi, de lui dire ça. C’est comme si je renonçais à toute mon identité, et que j’abandonnais Chris.
— Ça n’aurait rien changé, finit-il par dire. Cela n’aurait pas effacé le Cercle, mon père, et toutes les atrocités que ma famille se traine de génération en génération. Si j’avais vraiment été courageux, j’aurais accepté ma défaite et t’aurais laissé vivre ta vie avec Christophe sans sortir de l’ombre. Pour te protéger de ma noirceur et de toutes ces horreurs. C’est parce que j’ai été faible que tu souffres, Megane. Faible et égoïste.
Il retire sa main de la mienne lentement, comme à regret.
— Tout ce que je peux faire, maintenant, c’est essayer de réparer le passé, ajoute-t-il. Mais comme je suis un démon jaloux et possessif qui ne pense qu’à lui – ça aussi, c’est une réalité -, je te garde ici, près de moi, en espérant en profiter un maximum au cas où ce rituel ne fonctionnerait pas. Pour être tout à fait honnête avec toi, Meg, je n’y crois pas. Mais je ne veux pas abandonner avant d’avoir tout essayé.
— Qu’est-ce que tu vas faire, si ça ne marche pas ? lui demandé-je dans un murmure.
— Je te laisserais me tuer. Tu auras accompli ta vengeance, et tu pourras repartir chez toi, retrouver ton fils.
Il marque une pause. Baisse encore d’un octave.
— Et promets-moi une chose, dans ce cas : ne lui dis jamais d’où il vient, ajoute-t-il dans un souffle rauque.
Damian rappelle les chiens, qui s’ébattaient non loin. Puis il reprend la direction de la maison. Je lui emboîte le pas.
Il fait nuit noire, maintenant.

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