La Maison - 3

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— Allez, poussez, madame ! Encore un effort, il est presque là !

Je serre les mâchoires à m’en péter les dents. Jusqu’au bout, j’en aurais chié, à cause de lui. Jusqu’au bout.

Il s’est manifesté au dernier moment. Pas le temps de me poser la péri. La dilatation du col a été tellement rapide que les sage-femmes m’ont transportée en salle de travail en panique, alors que le petit monstre – pas attendu avant plusieurs heures - descendait à toute vitesse dans mon bassin. Et maintenant, il se fraie un chemin jusqu’à la sortie, me faisant encore plus mal que quand son père l’y a mit. Une torture, vraiment.

— Damian… enfoiré de salopard de merde… grogné-je. Je vais te tuer, te découper en morceaux, te…

Ma mère, qui se tient à côté, me laisse broyer sa main d’un air concerné.

— Damian ? demande un sage-homme avec un sourire jovial. C’est le papa ? Eh bien, il en prend pour son grade !

Le regard glacial que lui lance ma mère le dissuade de continuer avant que je puisse m’en mêler. Officiellement, y a pas de papa. Et officieusement, on ne sait pas si c’est vraiment Damian.

Le diable, oui. Lucifer en personne. Satan. Le Grand Bouc. L’Adversaire. Le Grand Ennemi. Le…

— Le voilà ! Je le vois ! Oh, le beau petit garçon !

Un hurlement de victoire retentit dans la salle. C’est celui du dernier Kyanos, un petit démon plein de cheveux noirs qu’on pose sur mon ventre. Tel une tique affamée remontant le long de la jambe de son hôte, il rampe jusqu’à moi et s’y agrippe, plantant ses petites mains rougeâtres sur mon sein.

— Quelle vitalité ! me félicite le médecin. Beau réflexe de moro.

Tu m’étonnes. Ce gosse te boufferait vivant, si mon sein n’était pas dispo.

Je n’ose pas le regarder. Je me tourne vers ma mère.

— Ses dents… regarde ses dents…

— Que je regarde quoi ? demande ma mère, interloquée.

— Regarde s’il en a…

— Bien sûr que non ma chérie, c’est un nouveau-né. Il fera ses dents plus tard. Prends-le dans tes bras, il tremble.

Je pose une main sur son dos, alors que l’interne s’affaire entre mes jambes. Du coin de l’œil, je les vois manipuler un truc sanguinolent : des bouts de mouchoirs, ou le placenta.

Le bébé se met à vagir. Je le remonte un peu plus haut. Cela semble l’apaiser. Il tourne son petit visage chiffonné contre moi, les poings repliés.

Merde.

Ce gosse de l’Enfer, je pensais le détester. Peut-être même le mettre à l’adoption. Mais finalement, maintenant que je l’ai contre moi, c’est… différent.

— Il est mignon, sourit ma mère.

Je sens les larmes me monter aux yeux. Et elles coulent, sans que je puisse les arrêter. Inarrêtables. De vraies chutes du Niagara.

Les hormones, c’est quelque chose, quand même. On peut décider ce qu’on veut avec sa tête, au final, c’est l’hypophyse qui décide. De la chair. On est que de la chair.

On me regarde avec émotion, compassion. Ma mère la première, qui me serre la main. Et le personnel soignant qui s’affaire, rangeant tout le matos, les compresses sales et autres joyeusetés d’hôpital.

— Vous avez fait le plus dur, me félicite une sage-femme. Ça ne va être que du bonheur, maintenant.

Mais oui. Que du bonheur. J’ai toujours trouvé cette expression ridicule, mais jamais autant que maintenant.

Je repense à Chris, à la photo de classe, à la mèche de cheveux noirs. Et à la réponse de mon oncle face à mes suppliques.

Je veux bien faire ça pour toi, et ne rien dire à ta mère. Mais c’est exceptionnel, Megane. La génétique et la filiation, ce n’est pas un jeu.

Pas un jeu. Ça dépend pour qui.

Damian. Enfoiré de salopard de merde.

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