Chp 21 - La Furie
Une journée entière sans aucune visite de Damian. Je ne pensais pas qu’il allait me manquer autant, ce salaud. Mais je n’ai rien à faire d’autre qui lui cracher mon fiel au visage, ici.
Ivo, le molosse de service à cet étage, est entré chercher Némésis ce matin, sans me dire un mot. Je déteste comment il me regarde. L’espèce d’étincelle lubrique dans son regard. Il ne me touche pas – je pense qu’il n’en a pas le droit – mais arbore ce petit sourire goguenard en posant mon plateau sur la table, et en me voyant me déplacer pour me mettre devant. Heureusement, maintenant, c’est une dénommée Maria qui doit s’occuper de mes repas. Je l’attends comme le messie.
Vers treize heures – je pense que c’est l’heure à laquelle on m’apporte mon repas, si j’en crois la position du soleil à l’horizon et les horaires grecs -, la porte s’ouvre sur une dame sans âge, au chignon noir et stric. Elle pose le plateau sur la table sans rien dire, comme le faisait Ivo. Mais à elle, je décide de parler.
— Kaliméra, lui dis-je en me levant du lit où je végétais en regardant le plafond. Vous êtes Maria ?
Elle parait étonnée de me voir lui parler dans sa langue.
— Je m’appelle Megane, continué-je. Je suis une ancienne camarade de classe de Damian.
C’est plus simple de raconter l’histoire comme ça.
— Je sais qui vous êtes, grince-t-elle.
Est-elle au courant pour les biches, les bacchanales ? Probablement. Et si c’est le cas, elle ne va pas m’aider. Mais j’essaie tout de même de lui tirer quelques vers du nez.
— Damian m’a dit que vous travailliez pour sa famille depuis longtemps ?
— J’aidais sa mère avec la maison, dit-elle en croisant les mains devant son tablier. J’ai aidé à les élever, Michail et lui.
Intéressant.
— Vous avez donc connu sa mère. Comment était-elle ?
— C’était une femme charmante, et brillante. M. Kyanos l’aimait beaucoup.
M. Kyanos. C’est ainsi qu’elle appelle Hadès… est-ce qu’elle sait qui il était réellement ?
— C’est lui qui vous a recrutée ? M. Kyanos ? demandé-je.
Maria secoue la tête.
— Non. Enfin, oui. Mais je connaissais déjà l’île, car je venais faire le ménage chez le Père Vladis, à l’époque où il vivait ici. Je lui apportais l’approvisionnement du continent.
Le père de Vassili… le moine violeur.
— Vous… (J’hésite.) n’aviez pas peur ?
Maria braque ses yeux noirs sur moi.
— Pourquoi aurais-je eu peur ? J’étais jeune, mais je venais avec le bateau de mon père. Souvent, nous restions pour l’entendre chanter les psaumes. C’était un saint homme, touché par la grâce des anges : il avait une voix magnifique.
Son ton est suffisant, presque méprisant. Elle semble avoir une haute estime de ce moine excommunié. Encore une preuve de l’influence gouroutisante des Kyanos sur les âmes faibles.
— Mais… il a eu un fils, lui fais-je remarquer. Normalement, les moines ne font pas d’enfants… c’est une hérésie, il me semble ?
Maria pousse un soupir.
— Lui, ce n’était pas un homme ordinaire. Il n’était pas concerné par les lois ordinaires. C’est pareil pour Vassili, Michail ou Damian, lâche-t-elle presque tendrement.
— Comment ça ?
Elle hausse les épaules, se détourne.
— Je dois y aller. Du travail m’attend. Je reviendrais débarrasser. Si vous avez besoin de quelque chose, dites-le-moi, et je vous l’apporterais, propose-t-elle en se dirigeant vers la porte. Dans la mesure du possible.
Je lui barre la route.
— Attendez. Je m’ennuie, toute la journée, toute seule ici… je voudrais que vous restiez bavarder un peu avec moi.
Elle relève son regard dur sur moi.
— Cela ne sert à rien. Je sais pourquoi vous êtes là : vous êtes punie pour avoir tenté de tuer Damian, et gâché son mariage. Je n’ai rien à vous dire.
Ah ouais, d’accord…
— Damian me retient ici contre mon gré, grincé-je. Je suis prisonnière ici, et c’est lui qui a gâché ma vie, OK ?
Enfin une lueur de révolte de révolte dans ces yeux sombres. Va-t-elle réaliser qui est vraiment son gentil petit agneau ?
Eh bien non.
— C’est faux, claque-t-elle. Si vous le lui demandiez, il vous laisserait partir ! C’est VOUS qui voulez rester. Pour le tuer, le torturer, le rendre encore plus misérable.
Son aplomb me coupe la chique.
On nage en plein délire, là.
— C’est la meilleure… vous connaissez les Kyanos, vous savez ce qu’ils sont. Et vous me faites passer pour la méchante, au calme !
Une maison de dingues. Voilà où je me trouve.
Mais cette femme petite et maigre me tient tête.
— Ce qu’ils « sont » ? Et que sont-ils, selon vous ? demande-t-elle en croisant les bras.
— Une famille de monstres. Votre « saint homme » était un violeur, tout comme « M. Kyanos », qui lui, en plus, était un tueur. Et son fils Damian me retient captive ici, enchaînée à la tête de lit… ça ne vous choque pas, ça ?
— Si ça ne vous plaît pas, ne restez pas ! glapit-elle. Je l’ai dit à Damian. Il ferait mieux de vous renvoyer. Vous ne lui voulez que du mal. Alors que lui ne pense qu’à vous choyer !
Je manque de m’étrangler devant tant d’audace et de mauvaise foi. Me renvoyer, comme si j’étais une intrigante, un genre de prostituée venue ici pour soutirer un maximum de fric à Damian ? J’avais bien compris que cette vieille folle était dévouée à la famille, mais pas au point de défendre bec et ongles ces trois psychopathes.
— Me « choyer » ?? m’écrié-je. Damian a assassiné mon petit ami, il y a onze ans, après nous avoir attiré dans un piège, tout ça parce que j’avais eu le malheur d’attirer son attention dans une bibliothèque publique. À cause de lui, je suis restée prisonnière de son taré de père pendant dix mois, violée tous les jours par votre cher Vassili, cet homme charmantet extraordinaire qui aimait tant sa petite femme chérie. Ensuite, Damian m’a traquée pendant des années, tout ça pour venir me faire un foutu marmot et me voler ma chienne, avant d’épouser une autre femme et de me retenir enchainée ici, à la merci de sa perversité… ah ça, pour me choyer, ils m’ont choyée, les Kyanos !
Maria, forcée de m’écouter, essaie de se dégager en vain. Mais elle se fige sur la dernière phrase.
— Pardon ? Vous avez dit un marmot ? Damian a eu un enfant ? Avec vous ? Ai-je bien compris ?
Merde.
Je me reprends aussitôt.
— Non, je me suis trompée de mot. Je voulais dire un « cabot », un sale plan quoi… m’empressé-je de mentir.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, répète la vieille obstinément. Est-ce que vous avez eu un enfant avec lui, oui, ou non ?
— Non, dis-je en la relâchant.
Maintenant, j’ai envie qu’elle se barre. Mais elle reste traîner ici, comme un oiseau de mauvais augure.
— Vous mentez. Vous avez eu un enfant de lui ! s’écrie-t-elle.
— Pas du tout. Vous êtes vraiment pas bien, vous non plus… ça ne tourne pas rond là-dedans !
— De toute façon, Damian finira par apprendre la vérité ! ajoute-t-elle. Vous ne pourrez pas la lui cacher éternellement.
Et alors ? Il sera mort la seconde d’après.
La vieille bique sort enfin de ma chambre. Je prends une grande inspiration, un peu sonnée.
Y a rien qui va, ici. Même les gens qu’ils emploient sont dingues, soumis à leurs délires psychotiques.
D’un autre côté, une personne normale aurait déjà appelé la police. J’aurais dû le savoir.
Je me rapproche du plateau et mange en silence. Némésis vient quémander un bout de poisson, que je lui donne du bout des doigts. On m’a même amené un verre de retsina, ce vin aromatisé à la résine et coupé à l’eau… je trouve ça dégueulasse, mais je le bois quand même. J’aurais bien descendu la bouteille entière, pour supporter la journée.
Mon repas terminé, je me laisse retomber dans le lit. Et, l’ennui aidant, ne tarde pas à somnoler.
*
Je me réveille au terme d’un rêve bizarre, dérangeant. Damian était mort, et j’assistais à sa mise en bière. Cette vieille, Maria, lui plaçait une brique dans la bouche en disant qu’il fallait lui casser les dents, que sinon il allait revenir chercher sa femme. On l’enterrait, puis on amenait Afrëdita Kelmendi sur un cheval blanc, comme à son mariage, sauf que cette fois, elle était nue, dessus. On la faisait passer et repasser sur la tombe, le cheval se cabrait, et quelqu’un s’écriait qu’il fallait déterrer Damian. On me mettait un pieu en fer dans la main, avec un marteau. Je sautais dans la tombe pour accomplir mon travail, mais dans le cercueil, ce n’était pas Damian, mais Vassili, qui me fixait avec des yeux grands ouverts, la bouche pleine de sang.
C’est là que je me réveille en sursaut.
Il y a quelqu’un dans ma chambre.
La nuit est tombée. Le ciel, par la grande fenêtre ouverte, a pris une teinte bleu foncé, presque noire. La fameuse couleur « kyan ». Et ma chienne n’est plus là : je le sens immédiatement. Tout comme je sens qu’il y a quelqu’un dans ma chambre.
— Il y a quelqu’un ? demandé-je en grec.
C’est peut-être Maria. Si c’est le cas, ça ne m’enchante pas tellement.
Mais la silhouette qui émerge du coin sombre de la chambre n’est pas Maria. C’est Afrëdita.
Elle me fixe sans rien dire, le visage fermé.
Je me redresse.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je voulais voir à quoi ressemblait la fille qui me vole mon mari, lâche-t-elle froidement.
Je me permets un petit rire.
— Qui te « vole ton mari »… vous vous êtes toutes données le mot aujourd’hui, ou quoi ? J’ai rien volé à personne. Au risque de me répéter, je vais te dire ce que j’ai dit à Maria tout à l’heure : c’est Damian qui me court après, pas le contraire. Moi, j’ai pas demandé à ce qu’il fasse une obsession sur moi.
Afrëdita fronce les sourcils.
— Tu es tellement arrogante… tu te crois vraiment au-dessus de tout, pas vrai ?
— Non. Mais j’ai vécu des choses que tu ne peux même pas imaginer. Ça m’a rendue un poil aigrie, tu vois.
— Damian et toi, vous me prenez pour une fillette naïve et inintéressante, incapable de passion… Je vais vous prouvez que vous avez tort !
Elle sort quelque chose de sa longue veste fluide. Et, à la lueur des lampes de la terrasse en contrebas, je vois briller une lame.
Un couteau.
— Quand je t’aurais tuée, Damian reconnaîtra enfin que je suis digne de devenir une Kyanos, grince-t-elle en s’avançant vers moi.
Putain. Encore une.
Toujours à genoux sur le lit, je ne la quitte pas des yeux, aux aguets. Elle s’approche du lit d’un pas raide et mécanique, couteau levé, comme une possédée dans un film d’horreur. Elle le tient avec la lame vers le bas, l’erreur des débutants. Le meilleur moyen pour se planter soi-même.
Je me déplace imperceptiblement, tentant de poser un pied sur l’épais tapis. C’est le moment qu’elle choisit pour frapper. Elle fond sur moi comme une furie, bouche ouverte, lame effectuant un mouvement de haut en bas : un mouvement trahi par son corps tout entier, son regard fixé sur ma poitrine, la cible qu’elle s’est choisie.
La vache. Elle ne pourrait pas tuer une brebis dans un couloir.
Je le bloque en passant sous sa garde, lui attrapant le poignet. Lorsque je lui tords, elle crie, et lâche son arme.
Avec le pied, je pousse le couteau sous le lit.
— Espèce d’idiote, sifflé-je en la poussant sur le matelas. Pour une fille de mafieux, tu n’as pas beaucoup de défense… tu sais que j’ai échappé à Hadès Kyanos et tué trois hommes de ton père, pourtant ! Tu croyais quoi ?
Afrëdita se débat, essaie de me griffer. En vain. Elle est moins efficace qu’un petit lapin.
Bordel. C’est ça, qu’ils ont donné au fils de Vassili ? C’est carrément cruel. Damian l’aurait broyée.
— Arrête de t’agiter, grogné-je en enroulant ma chaîne autour d’elle. Damian ne serait pas content si je te faisais du mal !
Elle hurle, appelle au secours. J’essaie de la faire taire en posant ma main sur sa bouche pleine de rouge à lèvres, mais la porte s’ouvre juste à ce moment-là.
— Lâche-la, salope !
Ivo, le molosse. Il pointe un flingue sur moi.
Merde.
Je relâche ma prise sur Afrëdita, qui se précipite en reniflant derrière Ivo et sort de la chambre. Puis je recule prudemment, les mains en l’air, paumes tournées vers lui, sans le lâcher des yeux.
Damian. Qu’est-ce qu’il fout, putain.
— Si tu me tues, tu aurais des problèmes, murmuré-je de ma voix la plus calme possible.
— Ta gueule ! Contre le mur, salope ! Tout de suite ! Et baisse les yeux, sale sorcière !
Je fais ce qu’il me dit. Il s’approche, tire brusquement sur ma chaîne, me faisant tomber. Je me cogne la tête sur le rebord du lit, grimace.
— Doucement…
Mais le mec est hystérique. Je comprends qu’il a peur de moi.
— Tes mains ! hurle-t-il. Fouts-les sur la barre ! Vite !
Je m’exécute. Il agrippe les bracelets menottes laissées là par Damian, les verrouille sur les poignets. Je suis coincée. Dans l’incapacité de me défendre.
— Elle a essayé de me tuer, plaidé-je en relevant les yeux sur lui. Je n’ai fait que…
Un revers brutal met fin à ma tentative d’explication.
— La ferme, j’ai dit !
Il attrape un coussin, enlève la taie d’oreiller. La tortille, et la colle dans ma bouche.
Je lui jette un regard noir. Que Damian me fasse ça, passe encore. Mais lui…
— T’es la pute du patron, grince-t-il, et je vais pas te buter avant qu’il me l’ordonne. Mais si tu tentes encore le moindre truc… je te démolis la gueule, t’as compris ? T’as fait une grave erreur, en touchant à son épouse. Les Kyanos ne tolèrent pas qu’on manque de respect à leur femme !
Pauvre con. C’est toi qui vas le regretter, si tu continues à me malmener.
Mais Ivo n’en a pas fini, avec moi.
— Écarte les cuisses, ordonne-t-il.
Je fronce les sourcils, secoue la tête. Mais cela n’a pour résultat que me faire récolter une autre baffe.
— Écarte les jambes, putain !
OK. Cette fois, t’es vraiment un homme mort.
Mais je lui obéis. Pas le choix. Si ce type croit me briser comme ça…
Je porte un shorty. Il l’arrache sans ménagement, et mate, bavant presque, l’anneau doré qui se révèle à lui. Tend les doigts pour le toucher. Il respire bruyamment.
— Ça t’excite, quand je te touche là, pute ? grogne-t-il. T’as besoin d’une queue pour combler ta chatte, là, tout de suite ?
Pas de la tienne, en tout cas.
Je reste immobile. Sans cesser de le fixer. Je vois la sueur couler le long de sa tempe. Je le vois hésiter, faire migrer sa main libre vers son entrejambe. Mais il finit par reculer.
Pas de biche pour toi, mon salaud. T’es pas un Kyanos.
— Salope, crache-t-il avant de se redresser.
Et, presque à reculons, il quitte la chambre.
La porte se referme.
Je pousse un long soupir, par le nez.

Annotations