Chp 22 - Le Démon

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A peine débarqué, je vois Némésis se précipiter vers moi. Qu’est-ce qu’elle fait dehors ?

Je vois Ivo se hâter dans ma direction. Peut-être que la chienne lui a échappé…

— Laisse, lui dis-je, je vais la sortir avec Megane, de toute façon.

Ivo relève un regard ennuyé sur moi.

— Il y a eu du grabuge aujourd’hui, Damian, m’annonce Ivo, un peu essouflé. La putain a essayé d’étrangler Afrëdita avec sa chaîne…

Je le coupe avant qu’il n’aille plus loin.

— La quoi ?

Il balaie l’air de sa main, comme si ce détail n’était pas important.

— La putain, la fille enfermée là-haut… elle a voulu tuer Afrëdita, mais je lui ai donné une bonne leçon, à cette biche et…

Mon poing met fin à son explication. J’en ai déjà trop entendu.

— Ne la touche plus jamais, menacé-je. Et si j’entends « putain » ou « biche » dans ta bouche lorsque tu parles d’elle…

J’ai pas besoin de finir. Il sait ce qui l’attend. La main devant son nez en sang, il se dépêche d’acquiescer.

Je remonte l’escalier qui mène à la terrasse quatre à quatre, Némésis sur mes talons. C’est pour ça qu’elle est venue me chercher… elle a senti que quelque chose n’allait pas. Dans le salon, je croise Afrëdita, à demi-allongée sur le canapé, qui parle au téléphone en albanais. Je ne la calcule pas.

— Megane ! hurlé-je dans l’escalier. Meg !

Pas de réponse.

Mon cœur bat à cent à l’heure. Ces maudites marches… J’arrive enfin devant ma chambre, tout en haut. Pousse la porte. Elle est verrouillée.

— Megane ! réponds-moi ! appelé-je le temps de fouiller dans ma poche pour récupérer les clés.

Enfin, la porte s’ouvre. Et ce que je vois me coupe le souffle.

Megane est enchaîné à la tête de lit, un vieux chiffon ensanglanté dans la bouche, les jambes écartelées de chaque côté, sans culotte. Un signal d’alarme s’allume dans ma tête.

Qu’est-ce que ce sale porc lui a fait…

Je me précipite vers elle. Elle ouvre à demi ses beaux yeux verts, et je constate que la pommette est tuméfiée.

— Megane, murmuré-je en m’empressant de lui arracher son horrible bâillon. Merde, je suis désolé…

Ivo. Je vais le démolir. Et Maria… bordel, elle ne s’est pas inquiétée du sort de Megane ? Ma gouvernante, putain, celle qui nous a élevé ! Je ne la pensais pas capable de si peu d’humanité.

Le bâillon tombe. Puis je détache Megane, et la berce dans mes bras, comme un petit bébé. Elle a l’air au bout.

Mais la colère monte, dans mon cœur. Comme du poison.

— Demande-moi de le tuer, grincé-je, les dents serrées. Et je t’apporte sa tête.

Megane secoue la sienne.

— Non. Mais je ne veux plus le voir ici, dans ma chambre. Et, Damian… ne me laisse plus.

Mon cœur se serre en entendant la faiblesse de sa voix. Elle est épuisée. Depuis combien de temps l’ont-ils laissée là, les bras tirés en arrière ? Ivo ne sait même pas attacher une fille. Mon père, cet enfoiré, s’arrangeait pour ne jamais abimer les articulations de ses proies. Là, ce rustre lui a presque déboité l’épaule…

Je prends Meg dans mes bras, et la porte dans la baignoire. Je la douche et la savonne délicatement, comme un petit enfant. Elle se laisse faire sans rien dire.

Puis j’ose enfin lui poser la question, d’une voix qui sonne sourdement.

— Est-ce qu’il t’a violée ?

Elle secoue la tête.

— Non, coasse Megane. Tripotée, oui. Mais il s’est arrêté à temps.

Une rage immense brûle mon ventre. Il l’a touchée… avec ses sales pattes…

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Ta femme est entrée dans ma chambre pendant que je dormais, au coucher du soleil. Avec un couteau. Je l’ai désarmée. Ivo est arrivé à ce moment-là.

Putain de merde. Afrëdita… pas si innocente que ça, finalement.

Je regarde ma montre. L’hélico m’a posé à minuit et demi… ce qui veut dire que Megane est restée enchainée dans cette position pendant plusieurs heures. Je masse ses épaules endolories, en prenant garde à ne pas toucher à son dos meurtri.

Tout ce qu’elle a enduré à cause de moi. Ce n’est pas juste. C’est vrai qu’elle aurait mieux fait de se casser une jambe, le jour où elle s’est rendue à la bibliothèque, cet après-midi là… je n’y serais pas retourné, si je ne l’avais pas rencontré.

Je la sèche, la sort du bain. Puis la ramène dans la chambre. Le lit est humide, sali par ce qui s’y est déroulé.

Je reprends Megane. La porte jusque dans la chambre du Maître. Némésis m’emboîte le pas, tout naturellement. Elle veut protéger sa maîtresse.

Les autres chiens relèvent leur grosse tête en nous voyant arriver. Ils sortent de sous l’imposant de mon père et s’avancent vers nous en bougeant la queue. C’est comme si le lieu lui-même l’accueillait, la ramenait là où est sa vraie place. Ça me fend le cœur, quelque part. Mais je dois reconnaître qu’une telle chose ne serait jamais arrivée du temps de mon père.

Elle va détester dormir là. Dans son lit, parmi ses objets, ses fringues, son souvenir diffus qui reste planer dans cette chambre sombre et tamisée. Mais pas le choix. Je veux que Maria purifie la sienne, d’abord.

Je n’aurais jamais dû la laisser seule. Et d’ailleurs, c’est la dernière fois. La toute dernière fois.

Je dépose Megane dans les draps noirs, à l’intérieur du grand lit à baldaquin. Ils sentent mon odeur – et le parfum Oud Satin de Hadès -, mais tant pis. D’ailleurs, ça n’a pas l’air de la déranger. Elle se recroqueville dans le lit, saisit l’oreiller et s’endort aussitôt, son petit visage pâle, constellé de taches de son, s’enfonçant dans les ténèbres de soie. Comme si le dieu des Enfers lui-même avait refermé ses ailes noires sur elle.

Elle est en sécurité, ici.

Je referme la porte à clé – une clé que je suis le seul à posséder – et descend retrouver les trois traîtres, qui m’attendent dans le salon.

Maria est là, debout, les mains croisées devant son tablier. Je me plante devant elle.

— Ça fait combien de temps que tu sers ma famille, Maria ? lui demandé-je, presque chaleureusement.

— Quarante ans, Monsieur Kyanos, répond-elle fièrement, redressant les épaules.

— Bien. C’était ton dernier jour. Demain matin, tu repars sur le continent avec tes gages et ta prime. Je te donne une toute dernière mission : va faire la chambre de Megane, là-haut.

Elle relève ses yeux noirs sur moi, interloquée. Choquée, même.

— Mais…

— Pas de « mais ». Tu as commis une grave erreur d’appréciation : je pense que c’est parce que tu es fatiguée, et que tu as besoin de repos. Ne t’inquiète pas : la prime te permettra de ne pas t’inquiéter pour ta retraite.

Elle baisse la tête.

— Merci, Monsieur Kyanos, murmure-t-elle.

— Tu peux te retirer.

Elle quitte la pièce.

Restent Afrëdita, et Ivo.

Ce dernier quitte sa posture en garde à vous pour s’avancer vers moi.

— Damian, je…

— Dégage de ma vue. Maintenant. Si t’as pas quitté l’île dans cinq minutes, je te tue.

Il n’hésite qu’une seconde. Surtout en me voyant dégainer mon arme, décrocher le cran de sécurité. Il sort de la terrasse en courant, le visage blanc.

Je me tourne vers Afrëdita.

— Tu mériterais que je te descende, lui dis-je lentement. Ici même, maintenant.

Elle braque ses yeux sur moi. J’y lis un mélange de peur et de rage.

— Tu l’aimes vraiment, hein…

— T’as rompu le contrat qui me liait à ton père. Je te gardais ici, à la seule condition que Megane soit en sécurité, sous ma garde. Sauf qu’elle ne l’est pas. Tu as essayé de la tuer.

— Cette garce m’aurait tué, elle ! s’écrie Afrëdita. Elle a tenté de m’étrangler avec sa chaîne !

— Je veux plus rien entendre. Garde ton venin dans ta bouche, et va préparer tes affaires. Dès demain à l’aube, tu repars avec l’hélico. Je te renvoie à ton père.

— Tu vas le regretter ! siffle-t-elle, mortifiée.

— On verra bien.

Je la plante là, toute fulminante, et retourne à l’étage.

J’ouvre la porte de la chambre, y entre. Megane dort. Je me pose sur le gros fauteuil club en cuir qui fait face au lit, et entame ma veille, le Glock toujours dans la main. Les cane corso se couchent à mes pieds, immédiatement en état de semi-alerte. Ils ont compris. Le premier qui tente d’entrer dans cette chambre, je le bute. Plus rien ne pourra arriver à Megane. Cette nuit, je la veille.

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