Chp 23 - La Furie

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Un rêve sensuel et vampirique, un présage de mort. Je me trouve dans les bras d’une créature de ténèbres, à la fois terrible et douce. Un parfum suave, charnel, épicé et animal diffuse ses volutes scintillantes jusqu’au plus profond de mes sens. Je survole la nuit dans des ailes de plumes noires, portées par des serres qui me tiennent délicatement. Ce rapace géant aux yeux de rubis m’emmène vers son repaire, vers son nid, mais je ne suis pas effrayée. Les paysages en dessous sont enchanteurs : un pavillon vide sur une colline solitaire, luisant sous la lune, encadré par quatre lions de pierre. Un troupeau de chevaux qui courent sur une prairie sans fin. Des roulottes en cercle, autour d’un feu de camp. La mer, bleu sombre, à perte de vue. Puis je vois l’île, et l’aigle me lâche enfin. Je tombe dans une barque. Elle est conduite par Charon, qui pagaie sans un bruit. Il m’emmène sur l’île des morts. Hadès m’y attend, assis sur un trône d’ossements, entre deux cyprès. Il tend sa main vers moi, et…

Je me réveille en sursaut.

Putains de rêves psychédéliques. Je ne sais pas ce qu’ils mettent dans ma soupe, dans cette baraque, mais mes songes sont de plus en plus bizarres, depuis que je suis ici.

J’essaie de me redresser, grimace. Tout mon corps me fait mal, à commencer par mon dos et mes épaules. Je me laisse retomber dans les oreilles épais, qui sentent si bon…Un mélange de parfum mystique, et d’odeur d’homme : produit après-rasage, cheveux, peau salée et caressée par le soleil. Je me vautre dedans jusqu’à ce que je réalise ce qu’ils sentent.

Damian. Je suis dans son lit. Enfin… le lit de son père, dans lequel je me suis installée.

Cette fois, je me redresse vraiment.

La chambre est aussi noire qu’un corbillard. Draps, coussins, rideaux, tapis, jusqu’aux colonnes sculptées du lit à baldaquin… sans oublier le bureau en marbre, le linteau de la cheminée, le plafond. Et les chiens, qui ronflent paisiblement – sous le bureau pour les trois molosses, au pied d’un gros fauteuil pour Némésis.

Je relève les yeux vers l’occupant du fauteuil. Damian est dedans, affalé, la tête tournée sur le côté, les yeux fermés. Son gros flingue d’acier mat repose sur son ventre. Je laisse trainer mon regard sur son torse tatoué, visible par l’échancrure de sa chemise noire, la croix byzantine qui brille au milieu.

Je ne suis plus enchaînée. Alors, tout doucement, sans un bruit, je me glisse hors du lit. Les cane corso grommellent, mais ils continuent à ronfler. Seule Némésis bouge une oreille, mais en constatant que c’est moi, elle se contente d’agiter son moignon de queue.

Je me plante devant Damian. Contemple son visage parfait, à la beauté presque criminelle. La cicatrice, désormais minuscule et quasi-imperceptible, qui traverse sa bouche sensuelle. Ses pommettes hautes, la ligne dure, virile de sa mâchoire, couverte d’un duvet noir et râpeux.

Le père de mon fils. Et le fils de mon bourreau. Il est tout ça à la fois. Le seul lien qui me rattache au passé que j’ai voulu enterrer, mais aussi au futur que je veux vivre. Le seul homme vivant dans les bras duquel je me suis complètement abandonnée, celui qui a tout vu de moi. Mes pleurs, mon désespoir, ma colère, ma haine. La seule chose qu’il ignore, c’est mon amour. La façon dont j’aime.

Je tends la main, caresse doucement sa joue. Il bouge un peu, mais n’ouvre pas les yeux. Mes doigts touchent ses lèvres, descendent le long de sa gorge. Il se cale un peu mieux dans le fauteuil, pose sa tête en arrière, dévoilant son cou puissant, sa pomme d’Adam et les tatouages qui ondulent alors qu’il déglutit. Je caresse tout ça lentement, me remémorant ce que ça faisait de l’étrangler, empalée sur sa volumineuse hampe. Est-ce que c’est là, qu’il m’a fécondée ? Ou plus tôt, quand il m’a prise contre le lavabo, dans les chiottes sordides de cette boîte ? Dans les deux cas, c’est une histoire que je ne pourrais jamais raconter à mon fils. Tout comme celle, j’imagine, de la conception d’Hadès, né du viol d’une pieuse adolescente par un prêtre qui, normalement, n’aurait jamais dû voir ni toucher une femme de sa vie. La lignée maudite des Kyanos. Comment Damian a-t-il été conçu, lui ? Est-ce que Vassili a fessé sa femme, avant de lui mettre ce qu’il fallait dans le ventre ?

Faut que je te tue, Damian. C’est l’occasion. Avant que ta femme, tes hommes ou tes complices ne le fassent. C’est moi qui dois te tuer, tu te rappelles ?

Ma main migre vers son torse. Je trace du doigt la ligne de ses muscles, mais je ne m’y attarde pas. Mes doigts se referment sur la main qui tient le flingue. Les longs doigts, les callosités des phalanges. Les motifs entremêlés sur le dos de ses mains, comme des volutes de fumée. Je caresse le canon, lentement. Damian ne bouge toujours pas. Alors, je descends plus bas.

Son sexe est dur, bandé, pressé contre son pantalon, visiblement impatient de sortir de sa prison.

Je soupire, retire ma main. Et lève les yeux, pour rencontrer le regard bleu sombre, intense et légèrement amusé de Damian.

— J’étais certaine que tu ne dormais pas.

— Comment pouvais-je dormir, alors que tu m’explorais si habilement avec tes doigts…

Je résiste à l’envie de le gifler, de l’embrasser, ou de le pincer. Les trois à la fois.

— La moindre des choses, ça aurait été de me montrer que tu étais réveillé au lieu d’en profiter comme un saligaud, grogné-je. J’aurais pu te tuer, tu sais ? J’ai hésité.

— Ça valait le coup de prendre le risque. Largement, exulte-t-il en pressant la pointe de sa langue contre l’une de ses canines.

Je lève les yeux au ciel, surtout pour cacher mon trouble. Il se redresse dans le fauteuil, redevient sérieux.

—Tu vas mieux ?

— Je ne suis pas en sucre, Kyanos. J’ai connu pire que deux claques et cinq heures de mauvais bondage.

Il grimace, brièvement.

— C’est vrai. J’ai tendance à l’oublier.

— Pas moi, tu vois. Surtout pas ici. C’est ta chambre ?

— Comme tu l’as deviné… c’est celle de mon père. Je l’ai réquisitionnée.

— Pourquoi tu m’as changé de geôle ?

— Ma chambre était une « geôle », pour toi ?

— Tu m’y gardais enchaînée. Donc, oui, CQFD.

— Ben dans celle-là, tu es libre.

— Mais je suppose que c’est fermé à clé ? demandé-je en désignant la porte.

— Pour ta sécurité.

— Et si j’ai envie d’aller casser la tête de ta femme ?

— Elle repart demain. Avec Maria. Ivo est déjà parti. Ils ne te feront plus de mal, Megane. Tu vas rester seule… avec moi.

Je me tourne à nouveau vers lui. Le regarde en silence.

— Tu crois vraiment que le vieux Kelmendi va accepter ça ?

— Oui, car je lui ai donné une date de bacchanale. S’il tente quelque chose, ça sera après. Et ça sera trop tard.

— Hmm. Je te trouve bien confiant…

— Toujours, sourit-il en se levant. Tu as faim ? Je peux te cuisiner un truc, si tu veux. Je sais que tu as raté le repas d’hier soir…

— Quelle heure il est ?

— Cinq heures du matin. Afrëdita et Maria repartent dans trente minutes.

Ça ne me dit rien qui vaille. Mais d’un autre côté, si ces deux femmes s’en vont, je vais être libre de mes mouvements. Libre d’explorer la maison. De faire ce que je veux. Et au moins, aucun risque que Maria ne balance l’info que j’ai malencontreusement fait fuiter devant elle à Damian.

— D’accord. Fais-moi à bouffer. Je veux de la moussaka, des feuilles de vigne, et des baklava maison en dessert. Si c’est pas bon, je te fouette. Il y a bien une cravache de ton père dans l’un de ces tiroirs ?

Damian me fixe, un demi-sourire incrédule sur les lèvres.

— Euh… Je pensais à quelques chose de plus simple. Genre une salade, avec des olives et de la feta.

— Je crève la dalle. Trouve mieux.

— OK, je vais voir ce que je trouve dans la cuisine. Attends-moi là.

Comme si j’avais le choix. Il se glisse hors de la cuisine comme une ombre, et referme derrière lui. À clé, évidemment.

Je reste seule dans la chambre d’Hadès.

Je me décide à fouiller, en commençant par les placards. Une rangée de costumes, tous uniformément sombres. Plusieurs dizaine de chemises noires. Dans les tiroirs, plusieurs ceintures en cuir de bonne qualité. Des boutons de manchette chers : certains sont en or, d’autres, sertis de diamants. J’en trouve même en os, des petites têtes de mort. Hadès ne se refusait rien.

Je délaisse la lourde armoire en bois précieux, et me tourne vers la bibliothèque du bureau, éclairée de lumières dorées et tamisées. Plein de livres en grec, évidemment, mais pas seulement : la deuxième langue est le français. Je trouve une copie de l’Ancien et du Nouveau Testament – Hadès lisait la Bible, quelle ironie – et pas mal de philosophie. De la psychanalyse, aussi, surtout lacanienne : Bettelheim sur les contes de fées, Sellam sur les traumatismes intergénérationnels hérités. Et des bouquins de cul sadique intellos : Sade, Réage… et le Gilles de Rais : sorcellerie en Poitou de Huysmans. Il y a aussi une copie des Évangiles du Diable, et même une édition originale du Traité sur les Apparitions d’Anges, de Démons et sur les Revenants et les Vampires d’Augustin Calmet. Que de la belle et saine littérature, qui aurait ravi tout psychiatre. Je prends l’édition de 1746 sur les vampires, et trouve une carte, à l’intérieur, écrite en français :

« Pour mon strigoï préféré. Avec tout mon amour, Kat. »

Sa femme. La mère de Damian… je replace la carte à l’intérieur du livre et le remet sur l’étagère. Puis je continue à fouiller.

C’est dans un coffre caché sous le bureau que je découvre les instruments. Une cravache en cuir. Un petit fouet à lanières bien lisses, visiblement destiné à ne pas laisser de traces. Un bâillon boule en or, lourd et massif, qui, mal utilisé, pourrait casser des dents. Plusieurs sortes de plugs. Des menottes doublés de fourrure : visiblement, Vassili ne voulait pas faire de mal à sa chérie, si c’était bien à elle qu’il destinait tout cet attirail.

Je me fige en découvrant une boîte en bois poli, que je reconnais immédiatement.

Le phallus de titane. Une monstruosité qu’Hadès utilisait sur moi lorsqu’il me « dressait » à apprécier les sodomies. Parfois, elle était recouverte d’une gaine en cuir noir, qui épousait toutes les aspérités de la chose. Hadès prétendait que ce gode avait été moulé sur sa queue… et je voulais bien le croire.

J’ouvre la boîte, le cœur battant. Le monstre est là, bien au chaud dans sa boîte. Je pose mes doigts dessus, presque religieusement, en suis les nervures, la courbure. Il y avait même les testicules, avec… grosses, enflées. Il me sanglait cette horreur dans l’un ou l’autre orifice, selon ce qu’il…

La porte s’ouvre. Je relève les yeux comme une gamine coupable, un instant terrifiée en pensant que c’est lui, qui vient d’entrer, et qu’il va me punir. Mais lorsque Damian pose ses yeux bleus sur moi, et que la lumière de la lampe du bureau éclaire son visage, je constate que ce n’est pas Hadès. Sauf que j’ai lâché la boîte. L’objet qu’elle contient tombe sur le tapis avec un bruit lourd, et Damian abaisse son regard dessus.

— Tu penses encore à lui, hein, constate-t-il sombrement.

OUI, ai-je envie de lui crier. Je pense à lui tous les jours, toutes les nuits. Parce qu’il a gâché ma vie, fait de moi ce que je suis.

Damian pose le plateau qu’il portait sur le bureau, se baisse, ramasse le gode. Le soupèse.

— Belle bête… il te manque ?

Je secoue la tête.

— T’es aussi taré que lui, si tu penses ça, soufflé-je.

— Je sais pas… quand je suis entré, t’étais en train de le caresser comme un foutu trésor.

— Je me remémorais juste de vilains souvenirs.

Damian le remet dans la boîte, la referme, et balance le tout dans le coffre.

— Je vais me débarrasser de ces merdes. En fait, j’avais pas fouillé la chambre de l’ogre depuis sa mort. Je ne l’ai investie que quand t’es arrivée.

Il se dirige vers la grande baie vitrée, et, bras croisés, fixe la mer en bas.

— Afrëdita et Maria sont parties. On est tranquilles, maintenant. Il n’y a plus que nous deux sur l’île.

Je réprime un frisson. Je ne sais pas pourquoi, ce constat n’a rien de rassurant.

Damian se retourne. Une lueur minérale brille dans les deux onyx de ses prunelles.

— Dans deux semaines, la maison grouillera à nouveau de mafieux. Tous les membres du Cercle. Mais d’ici là… on est seuls, toi et moi.

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