Chp 24 - Le Démon
Je me verse un verre d’Ouzo et marche jusqu’à la terrasse du bureau. Sous le soleil déclinant de la fin d’après-midi, Megane court avec les chiens sur la plage. Les quatre : pas seulement Némésis. Elle s’est habituée aux cane corsos, et ils se sont habitués à elle. Quand je pense que ce sont ces mêmes chiens qui l’ont traquée à travers champs, alors qu’elle s’enfuyait du Manoir, il y a onze ans… les choses changent.
Certaines, en tout cas. Car mon désir pour Megane, lui, est intact, aussi intense qu’au premier jour. Et maintenant, je suis seul avec elle… si je voulais, je pourrais descendre dès maintenant, la rejoindre sur la plage, passer mon bras autour de sa taille, la charger sur mon épaule et l’emmener dans la petite cabane derrière, indifférent à ses protestations outragées. La jeter sur le lit de voiles usées qui trainent là, lui arracher ses vêtements légers – un simple short et une chemise en coton léger, bleus comme la mer - et la prendre sans répit, assouvissant enfin cette envie qui me brûle les reins et le cœur depuis qu’elle est là. Elle ne pourrait rien dire, rien faire. Je pourrais recommencer tous les jours, dix fois par jour si je le voulais. Faire d’elle ma chose. Je sais qu’elle se soumettrait. Mais alors, est-ce que je deviendrais vraiment comme mon père, achevant le transformation que je sens monter dans mes veines depuis sa mort, et réalisant la malédiction qui court de père en fils dans notre famille ? Est-ce que j’aurais envie de faire du mal à Megane, moi aussi ? Serais-je pris du désir irrépressible de la mordre jusqu’à sang, de passer mes mains autour de son cou gracile, et de serrer de plus en plus fort, jusqu’à voir sa vie s’éteindre comme une flamme sans oxygène, au rythme de mes coups de reins ? J’ai peur pour elle, de ce que les Kelmendi, et ceux du Cercle pourraient lui faire. Mais j’ai encore plus peur de ce que je pourrais lui faire, moi. Mon père – qu’il crame en Enfer – m’a transmis beaucoup plus que son physique. J’ai hérité aussi de certains traits de sa foutue personnalité. Sa soif de sang, son envie de dominer, de posséder. Chez moi, pour l’instant, elle se confond avec celle d’être aimé, reconnu par Megane. Mais pour combien de temps ?
Le téléphone vibre, me tirant de mes sombres ruminations. Quand je vois le nom s’afficher, je sais déjà de quoi il va être question. La nuit tiède et immobile était trompeusement paisible.
Je décroche.
— Damian.
La voix du vieux Kelmendi est calme, posée.
— Je voulais te parler personnellement, attaque-t-il. Pour que les choses soient claires entre nous avant la cérémonie.
— Je vous écoute.
— Je ne suis pas fâché que tu aies rompu le mariage. Ni que tu aies renvoyé ma fille chez elle.
Un silence s’installe.
— Afrëdita n’a pas respecté la parole que je t’avais donnée, ajoute-t-il. Elle a oublié ce que représente une alliance. Sur ce point, je te comprends. J’aurais fait pareil, à ta place. Une épouse représente l’honneur de son mari. Elle doit tout faire pour le respecter, et lui obéir en tous points.
Je ferme les yeux un instant. La mer respire au-dessous de moi.
— Que va-t-elle devenir ? demandé-je. J’espère qu’elle n’est pas trop déçue.
La réponse de Mehmet est immédiate. Presque légère.
— Oh, elle s’en remettra vite. Elle a été accueillie dès son retour par le fils Mazev : il était justement en visite chez moi. Les deux se sont très bien entendus.
Un sourire fantôme effleure mes lèvres.
Un heureux hasard.
— Il l’a demandée en mariage, poursuit Mehmet. J’ai accepté. Les noces auront lieu rapidement.
Je hoche lentement la tête, même s’il ne peut pas me voir.
— Je suis soulagé, dis-je simplement. Je ne voulais pas faire le malheur ni le déshonneur d’Afrëdita.
— Moi aussi. Et je tenais à te remercier.
Je fronce légèrement les sourcils.
— Me remercier ?
— D’avoir respecté la virginité de ma fille.
Sa voix ne tremble pas. Elle est pleine d’une satisfaction tranquille.
— Je savais que je pouvais te faire confiance, Damian. On dit beaucoup de choses sur les Kyanos… mais il y a une règle constante chez vous. Lorsqu’ils aiment une femme, ils ne touchent pas à une autre.
Ses mots résonnent plus longtemps qu’ils ne devraient.
« Aiment. »
Je ne réponds pas tout de suite.
Parce qu’à cet instant précis, ce n’est pas le visage d’Afrëdita qui me traverse l’esprit. Ce n’est pas son corps parfait, ni son regard soumis, ni son avenir déjà réécrit.
C’est une chevelure couleur brasier.
Des yeux verts et hypnotiques, luisant comme du feu grégeois.
Une présence qui brûle même dans l’absence.
Même Mehmet l’a compris. Ce que je ressens pour Megane, c’est beaucoup plus qu’une attirance purement sexuelle. Maintenant, il connait ma seule faiblesse. Et il s’est fait de nouveaux alliés.
— Je te remercie pour ta compréhension, Mehmet, finis-je par dire.
— Nos relations restent excellentes, conclut-il. Les alliances changent. Le respect demeure.
L’appel s’achève.
Je repose le téléphone sur la table de pierre. Le verre d’Ouzo est toujours intact. J’ai perdu toute envie de boire. Derrière cette conversation d’apparence anodine et rassurante, il y en avait une autre. Et c’était une déclaration de guerre.
Lorsqu’ils aiment une femme, ils ne touchent pas à une autre.
Je laisse échapper un souffle bref. Presque un rire sans joie.
Si seulement c’était aussi simple.
Je regarde la mer, noire et infinie. La plage désormais vide, et donc, sans intérêt.
Et malgré moi, une seule pensée s’impose.
Megane. Elle est plus que jamais en danger. Je dois la protéger. Des autres, avant tout. Pour ce qui concerne la menace que je représente… on verra plus tard.
C’est elle qui décidera. Se noyer avec moi, ou sauver sa peau, et surtout son âme, de la damnation.

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