L'île - 10

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Allongée sur le ventre, une petite musique de jazz dans les oreille et un cocktail à portée de main, je m’abandonne aux caresses fermes et douces de Vassili. Il enduit mon dos rougi de pommade parfumée au néroli, en insistant sur les zones où la cravache m’a effleurée.

C’était la première fois, pour moi. Et j’ai beaucoup aimé. Ça ne faisait pas vraiment mal, c’était juste… cinglant.

— Il faudra se rappeler de bien ranger la cravache, dis-je à mon mari. Michail l’a vue dans le sac de courses, et il a demandé si on allait faire du cheval.

— Il veut en faire ?

— Il est intéressé. Mais tu sais, c’est difficile de savoir, avec lui. Il est très secret, et si sérieux… Je vais peut-être l’emmener, la prochaine fois que je vais sur le continent.

Nos enfants font l’école à la maison, avec des précepteurs qui font la traversée, et avec moi. Ils ont peu de contacts avec le monde extérieur. Mais c’est vrai qu’on est tellement bien, ici, juste entre nous…

L’été, ils partent en vacances avec nous en Bourgogne, au Manoir. Damian continue à m’accompagner sur le chantier du château, mais cela amuse moins Michail. Je pourrais l’inscrire au cheval, pendant ce temps-là.

— Oh, tu sais ce qu’on a fait, la semaine dernière, à Guédelon ? Ils ont organisé un banquet moyen-âgeux pour fêter l’inauguration de la barbacane. Il y avait plein de trucs originaux : des pâtés de faisan au miel, de l’hypocras, des légumes anciens… Damian a adoré. Je l’avais habillé comme un petit laquais. Il tenait absolument à mettre une plume en plastique sur son chapeau, mais on lui a dit que c’était un anachronisme, il était super déçu… quelqu’un lui a donné une plume de paon à la place, il était ravi. C’est fou ce que ces gens sont dévoués à l’exactitude historique… je me demande si quelqu’un a déjà essayé de recréer des choses plus anciennes !

— Le Kon-Tiki, me rappelle Vassili. La traversée du Pacifique comme il y a 7000 ans, sur un trimaran artisanal fabriqué avec des matériaux locaux. Il a les fausses manœuvres de la légion romaine, aussi.

— Et pour la Grèce ? Tu imagines si on recréait, je sais pas moi, une cérémonie religieuse ?

— Certaines troupes de théâtre antique le font, avec les Dionysies.

Je me retourne.

— Mais une bacchanale ? Avec les toges, la musique, les substances qu’ils prenaient, les fumigations, le vin ?

Vassili sourit.

— Tu aimerais ça, hein ? Courir nue parmi les faunes.

— Ça dépend quel faune… si c’est celui auquel je pense, pourquoi pas. Je te vois bien avec des petites cornes et une queue de cerf… murmuré-je en prenant sa verge dans ma main.

Elle grossit aussitôt. Vassili est inépuisable.

— Une queue de cerf ? Je croyais que j’étais un taureau insatiable. C’est ce que tu m’as dit hier. Ça m’a flatté, tu sais ?

— Comme si tu le savais pas…

Je me baisse pour embrasser sa verge. Lorsque je prends son gland dans ma bouche, Vassili attrape mes cheveux.

— Tu vas la prendre bien au fond, cette fois ?

— Si j’y arrive…

— On ne dit pas « si ». On dit « oui, Maître ».

Je me mets à rire. Vassili me répond par un sourire, mais je vois cette lueur dans ces yeux. Et je dois avouer que je trouve la situation excitante.

— Oui, Maître. Je suis à vous, Maître, minaudé-je. Votre soumise.

— Très bien. Tu sais ce qui me fait plaisir. Sur le ventre, et écarte bien tes fesses pour moi.

Je me retourne, les joues en feu. Cela ne fait que quelques mois que je m’adonne à cette pratique avec lui. Je trouvais ça dégoûtant, avant. Mais c’était une autre époque, quand je ne l’avais pas encore tenté…

Son membre s’enfonce doucement en moi. La sensation est très spéciale, mais loin d’être désagréable. Surtout que Vassili l’accompagne toujours de caresses exquises.

— Tu aimes ? demande-t-il en ondulant au-dessus de moi, les deux mains sur mes hanches.

— J’adore ça, murmuré-je en réponse.

— Je vais y aller plus fort, alors.

Ses coups de reins se font plus profonds. C’est légèrement douloureux, mais pas trop. Pendant ce temps-là, Vassili me titille avec le pommeau de la cravache.

— Tu as aimé être cravachée ?

— Oui, Maître, lui dis-je en me mordant la lèvre.

C’est comme un jeu de rôle. Une reconstitution, en quelque sorte.

— Tu es une vraie chienne, en fait. Tu le savais, ça ?

— Oui, Maître. Ta chienne.

Vassili enfonce le pommeau de cuir dans ma fente. Je baisse la tête, gémis.

— Ooh…

Sa main imprime des va et vient à l’objet.

— Est-ce que c’est assez rigide pour toi ? murmure-t-il. Ou est-ce que tu veux quelque chose de plus dur, de plus gros ?

— Ta queue de taureau, Maître, supplié-je. C’est elle que je veux.

— Non. Tu l’auras plus tard, mais pas maintenant. Pour le moment, elle est dans ton cul. Je veux que tu apprennes à jouir là.

Les pénétrations se font plus rapides, plus profondes, plus brutales. Mon anus me brûle, mais le plaisir grandit dans mon clitoris, et dans mon périnée. Et finalement, l’orgasme me dévore, dévastateur.

Vassili se penche sur moi, tourne ma tête vers lui et m’embrasse langoureusement.

— Tu vois… t’as joui, dit-il. Tu es merveilleuse, Katarina.

— Je n’ai pas joui là où tu voulais… et tu me caressais en même temps.

— Un jour, tu n’auras plus besoin de cette stimulation. Il suffira que tu touches là pour que tu jouisses.

Je me mets à rire.

— Ça m’étonnerait, quand même !

— On parie ?

— Tu es bien confiant…

— Toujours. Tu sais que moi, il suffit que je te voie entrer dans une pièce pour bander ? Et si je ne me retenais pas, j’éjaculerais dès la première pénétration. Tu me rends fou, Kat.

— T’es un homme… le taquiné-je. Les hommes sont conditionnés à bander dès qu’ils voient une femme. C’est biologique !

— Non, dit-il gravement. Que quand c’est toi. Les autres femmes ne m’attirent pas.

— Et avant moi, alors ? Aliona disait que tu étais un « séducteur aux dents longues », lui rappelé-je.

— Qu’est-ce que sait cette femme de moi ? Rien du tout. C’est dans sa tête, tout ça. Bien sûr, je n’étais pas inexpérimenté, mais tout a changé quand je t’ai vu. Il m’a suffi d’une seule seconde pour tomber amoureux de toi. Et je ne m’étais pas trompé. Tu es parfaite, Katarina.

— Oh, quel cœur tendre, Vassili… viens là.

Je le serre contre moi, essayant d’accommoder son grand corps contre le mien, comme si c’était un petit enfant.

Aliona. Ça faisait des années que je n’avais plus pensé à elle. Je me demande ce qu’elle fait, maintenant. Sa dernière lettre était… horrible.

Encore avec votre strigoï ? Est-ce qu’il vous a enfin montré son vrai visage, celui du démon qu’il est ? Ou vous le laissez s’envoler la nuit pour assouvir ses bas instincts ? Attention, Katarina, ce n’est qu’une question de temps avant que la bête ne se dévoile !

Qu’importe. Qu’elle aille au diable. Elle s’est complètement trompée, sur Vassili. Elle doit bien s’en rendre compte, et c’est pour cela que je n’ai aucune nouvelle.

Je caresse les cheveux noirs de mon mari, enroulant mes doigts autour de ses boucles.

— Je dois partir en voyage d’affaires, le mois prochain, m’annonce-t-il doucement. Tu seras toute seule sur l’île avec les garçons, et Maria…

— Tu pars combien de temps ?

— Juste quelques jours.

— Bon. Je pourrais en profiter pour amener les enfants à Bucarest, voir leur mamie.

Vassili me coule un regard du coin de l’œil.

— Je préférais que vous restiez à l’abri sur l’île. Elle est imprenable.

Je laisse échapper un rire.

— Imprenable ? Et qui irait nous attaquer ?

Vassili garde le silence. Mais il ne me regarde plus, et son visage est dur, figé.

— J’ai des ennemis, finit-il par dire. Beaucoup d’ennemis. Certains sont implacables. Si tu quittes l’île, tu pourrais devenir une cible facile, pour eux.

C’est vrai que Vassili a fait fortune en peu de temps. À même pas trente ans, il est désormais l’un des hommes les plus riches de Grèce… pas étonnant que certains le jalousent. Mais la façon dont il l’a dit suggérait quelque chose de plus grave que la jalousie : une véritable haine, meurtrière.

— Je pense que tu te fais des idées, tenté-je de le rassurer. Je sais que ce n’est pas toujours facile, au boulot, que tu fais de ton mieux pour nous. Mais il n’y a pas de quoi s’inquiéter, vraiment.

Vassili se redresse. La croix en or scintille sur sa poitrine, en bougeant.

— Tu ne comprends pas, dit-il, la voix sombre. Je ne parle pas du boulot. Je parle du Cercle.

— Le Cercle ? demandé-je en fronçant les sourcils. Qu’est-ce que c’est ?

— Une assemblée de chefs de familles anciennes des Balkans qui partagent la même tradition ésotérique, et accomplit ensemble des recherches occultes, dans le but d’amasser gloire, richesses et pouvoir.

— Un genre de secte ?

Il hoche la tête.

— Aliona Ionescu en faisait partie.

Je me fige à cette évocation.

Faisait ? Plus maintenant ?

— Elle en a été exclue. Depuis que j’ai trouvé la bague, répond Vassili en me montrant sa chevalière.

Depuis le jour où il l’a déterrée, il ne l’a jamais quittée. Pas à un seul moment.

— La bague… oui, Aliona m’en avait parlé, murmuré-je.

— Elle la veut. Et elle fera tout pour l’avoir.

— Aliona est folle et méchante, mais ce n’est pas une criminelle… protesté-je.

— Elle faisait partie du Cercle. Ces gens ne reculent devant rien pour obtenir ce qu’ils veulent.

Aliona. Je me souviens de sa rage, de son désespoir, même, lorsqu’elle a appris que Vassili avait trouvé la « bague d’Agamemnon ». Elle prétendait qu’il m’avait approchée exprès…

— Vaso, commencé-je en m’appuyant sur mon coude, quand et comment as-tu entendu parler de ce Cercle pour la première fois ?

— C’est le vieux qui m’en a parlé. Des gens sont venus le voir au monastère à l’époque, pour lui poser des questions bizarres. Des occultistes. C’était des gens très bien habillés, riches, très puissants. Il les a envoyés bouler, disant qu’il ne pouvait rien faire pour eux. Mais quelques années plus tard, quand il y a eu cette affaire avec la fille, et qu’on lui a parlé de cette île, il s’est rappelé ces gens étranges.

La « fille ». C’est comme ça que Vassili appelle sa mère, qu’il n’a pas connue.

— Qu’est-ce que ces gens lui ont demandé ?

Vassili baisse les yeux.

— Des cochonneries. C’est ce qu’il m’a dit… ils ont voulu savoir des choses sur lui, sur les rêves qu’il faisait. S’il rêvait qu’il forniquait, buvait le sang des femmes, s’introduisait dans les maisons pour les prendre de force, s’envolait la nuit, des trucs comme ça. Que des obscénités. Il était furieux, et les a foutus dehors en les frappant avec le marteau du simandre[1]. Puis il a appris l’existence de l’île, qu’il fallait garder de « gens mal intentionnés », qui voulaient le pouvoir de la bague. Il a tout de suite compris de qui il s’agissait.

— C’est comme ça que tu as eu l’idée de faire des recherches sur la bague ?

— Oui. J’ai vu qu’il y avait une femme qui avait consacré beaucoup de travaux sur le sujet. Aliona Ionescu… J’ai lu ses articles, puis je suis allée l’écouter en conférence. C’est là que je t’ai rencontré.

— Et ton père… comment il est mort ? Tu ne me l’as jamais raconté...

Vassili baisse les yeux.

— Il a été assassiné par les gens du Cercle, peu de temps après m’avoir révélé où se trouvait la bague, et de qui nous descendions. Mais à eux, il ne leur a rien dit.

— Tu penses qu’ils te veulent du mal, parce que tu as trouvé la bague avant eux ? murmuré-je.

— J’en suis persuadé. Certains m’ont contacté. Ils voulaient que je rejoigne leur confrérie occulte, à la place d’Aliona…

Je me redresse, catastrophée.

— Vassili, pourquoi tu ne m’as rien dit ? m’écrié-je.

— Je ne voulais pas te faire peur.

— J’ai peur, maintenant. Peur pour toi !

— Ils n’oseront pas s’attaquer à moi. Mais toi et les enfants… c’est pour ça que je préférerais que vous restiez à l’abri sur l’île.

— Ils ont bien réussi à y aller pour tuer ton père, répliqué-je. Non, Vassili, je vais voir ma mère à Bucarest. C’est plus sûr.

— Si tu veux la voir, attends au moins mon retour. On ira ensemble, tente Vassili.

Mais je suis trop furieuse pour lui répondre. Je tire la couette et me tourne vers mon côté du lit. Comment a-t-il pu me cacher une chose pareille…

Vassili se laisse retomber dans les coussins en soupirant.

— Je suis désolé, finit-il par dire. Tu n’as pas choisi la facilité, en tombant amoureuse de moi.

— Est-ce que j’ai eu le choix ? répliqué-je en lui lançant un regard par-dessus mon épaule. Les sentiments ne se commandent pas.

Il garde le silence, les yeux fixés sur le plafond.

— Aliona me traitait de strigoï… murmure-t-il. Elle n’a pas tout à fait tort. Les strigoï ne donnent pas le choix à leurs victimes.

— Oh, ça suffit ! Je parlais de sentiments, pas de magie noire. Je ne crois pas à ces superstitions débiles. L’opium du peuple, tu te rappelles ? C’est toi qui m’as dit ça ! Alors n’écoute pas ces vieux bougres qui t’ont bourré la tête de leurs saloperies, à commencer par Aliona. J’ai perdu tout respect pour elle le jour où elle a commencé à te juger, sur la seule base que tu ne venais pas du même milieu qu’elle. Si tu avais été riche, ou issu de la classe bourgeoise, elle t’aurait mangé dans la main !

Vassili tourne enfin son visage vers moi. Je le trouve terriblement vulnérable, une expression que je lui ai rarement – pour ne pas dire jamais – vue.

— Je t’aime, soufflé-je en passant mon bras sur son ventre. Je me fiche que tu sois né avec un placenta sur la tête, d’un prêtre criminel et pauvre, ou quoi que ce soit d’autre. C’est ton indépendance d’esprit, ton intelligence, ton humour et ta gentillesse qui m’ont charmé.

Vassili laisse échapper un rire sans chaleur.

— Je croyais que c’était la taille de mon sexe…

— Mais arrête un peu ! le tancé-je. Ce n’est qu’un détail. Un gros détail, certes, mais… l’essentiel, c’est qu’on forme une famille aimante et soudée. Et on affrontera ces gens ensemble, s’ils nous embêtent encore, d’accord ?

Il hoche la tête, les traits enfin détendus. Et se tourne vers moi, calant sa tête contre mon épaule.

— Tu es vraiment… murmure-t-il. Je crois qu’il n’y a pas d’autre femme comme toi, sur Terre.

Je lui frotte le haut de la tête.

— J’espère bien. Si je te vois en regarder une autre, je te cravache !

Il rit doucement, et ne tarde pas à fermer les yeux. Je l’imite, les fantômes de ce fameux « Cercle » dissipés.

[1] Planche en bois servant de cloche d’appel dans les monastères orthodoxes grecs et roumains.

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