Chp 25 - La Furie

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Mes joutes verbales avec Damian, me disputer avec ce sale démon, sont devenues mon passe-temps favori. Mais en sortant du bureau de son père, il a l’air tellement fatigué et morose que je renonce à le houspiller. Il y a quelque chose de particulièrement sombre et tumultueux chez lui aujourd’hui.

Il est contrarié, remarqué-je.

Je range la balle de Némésis dans ma poche, à la grande déception de cette dernière.

— Un problème ?

— Aucun. Afrëdita s’est trouvé un nouveau mari.

— Quoi, si vite ?

— Elle a raison. Faut pas traîner, après une affaire pareille. Ça pourrait jeter le discrédit sur elle.

Je le regarde en silence. Damian s’accoude sur le bar de la cuisine, et se masse les tempes.

— Tu regrettes de l’avoir renvoyée chez elle ? finis-je par lui demander.

— Absolument pas. Mais sans Maria, c’est moi qui vais devoir faire la bouffe…

— Je peux t’aider, si tu veux. Je ne sais pas cuisiner grec, mais je peux sans doute me rendre utile.

Damian balaie ma proposition d’un geste de la main.

— Non, va prendre ta douche, regarder la télé ou je ne sais quoi. Je m’en occupe. Je t’appellerais quand ça sera l’heure de se mettre à table.

— OK…

Je quitte la cuisine, avec Némésis. Je me pose sur l’immense canapé, qui était le fief d’Afrëdita quand elle était là. Je zappe sur quelques chaînes grecques, et finit par capter une chaîne de télé française.

ALERTE INFO – INCENDIE DU CHÂTEAU DE FRONTON

Du nouveau dans l’incendie du château de Fronton. Une enquête criminelle a été ouverte après le témoignage d’une femme retrouvée grièvement blessée à plusieurs kilomètres du site. Selon nos informations, elle évoque une soirée aux dérives extrêmes, au cours de laquelle plusieurs personnalités locales auraient été impliquées, dans un événement organisé par un réseau mafieux gréco-albanais.

Cette affaire n’est pas sans rappeler le dossier du « Manoir de l’Enfer », qui avait choqué l’opinion il y a une dizaine d’années dans une autre région. Le parquet d’Auxerre a décidé de rouvrir ce dossier, en lien avec celui de Toulouse. En cause : une maison incendiée à Saint-Amand-en-Puisaye, qui aurait appartenu à un riche industriel grec aujourd’hui décédé. Les enquêteurs privilégient désormais la piste d’une secte occulte reliant les deux affaires, étayée par plusieurs témoignages de prestataires locaux, actuellement en cours de vérification.

Merde.

Du coin de l’œil, je glisse un regard à Damian, que je vois s’activer dans la cuisine, manches retroussées, devant son téléphone. Il regarde apparemment une vidéo de recette sur Instagram, et a mis une playlist en fond sonore. Il ne s’est pas rendu compte des infos… je zappe, repasse sur une chaîne grecque, remplaçant la vue aérienne des ruines calcinées par une blonde bronzée qui parle fort sur fond de mer bleue.

La chute des Kyanos. Ce n’est plus qu’une question de temps. Hadès aura échappé à la prison, mais Damian ? Vont-ils remonter jusqu’à lui ? Et moi ? J’ai toujours refusé de témoigner, prétextant une amnésie salutaire. Corroboré par le psy, les flics ont cru à mon mensonge, même quand le corps de Chris a été retrouvé sur la propriété. Mais j’imagine qu’ils vont vouloir m’auditionner à nouveau, si l’enquête est ouverte… ils sont peut-être déjà allés voir mes parents… qui ont dû leur dire que j’étais en Grèce.

Et ensuite, ils apprendront dans les médias que le dernier héritier de l’empire Kyanos est mort…

J’éteins la télé, me lève, et vais retrouver Damian.

— Tu prépare quoi ? lui demandé-je en le voyant découper des aubergines en rondelles.

— Une moussaka.

Je lève un sourcil. Damian, lui, relève les yeux vers moi.

— Bah quoi ? C’est pas ce que tu voulais manger ?

— Si… mais tu sais la préparer ?

— J’ai trouvé une vidéo sur Internet.

Je jette un œil sur la vidéo. Elle est en grec, donc ça sera peut-être authentique.

— Damian, attaqué-je. Comment ça se fait que les flics n’aient jamais réussi à coincer ton père, en dépit de tous ses meurtres ?

Damian pose le couteau sur la planche.

— La bague le protégeait.

— La bague ?

— Dionysos. Tant qu’il lui sacrifiait des vies, tant qu’il abreuvait cet objet de sang, le dieu le protégeait. C’est ce que disaient les gens du Cercle, en tout cas.

— Et maintenant ? À quand remonte la dernière bacchanale ?

— La dernière… c’était le Manoir, répond Damian en disposant les aubergines dans un plat, sur un lit de viande et de tomates. Enfin, il a tué depuis, mais pas de manière aussi systématique… quelques prostituées que lui fournissaient les Kelmendi, entre autres. Mais ce n’était pas vraiment rituel, c’était…

— … pour son plaisir personnel, terminé-je.

Damian baisse les yeux.

— Pourquoi les tuait-il, si ce n’était pas pour obtenir du pouvoir ? Je croyais que ton père avait besoin de ce prétexte pour tuer.

— Non. Il y avait pris goût… il avait pris goût au sang.

Je fronce les sourcils.

— Au sang ?

— Il… buvait leur sang, avoue Damian sans me regarder. C’est arrivé ici, la première fois… Michail me l’a raconté – moi, j’étais pas là, parti chasser. L’ogre a ramené une professionnelle pour se faire une petite nuit sympa, une escort bulgare vraiment belle, classieuse… ils sont allés baiser dans sa chambre et la fille est sortie de là en hurlant, en pleine nuit. Elle avait une grosse trace de morsure sur la fesse… genre, il lui avait carrément arraché un morceau. Michail a proposé de la soigner, il était catastrophé, mais l’ogre est arrivé avec un flingue, et il lui a tiré une balle dans la tête, comme ça. Pour pas qu’elle parle. Michail était couvert de sang, des pieds à la tête, il était fou, choqué… il a hurlé sur papa, lui a demandé pourquoi il l’avait tuée.

J’imagine parfaitement la scène. Une pauvre fille en panique, les fesses en sang. Hadès qui arrive sans un mot, le visage fermé, tenant une arme sur laquelle il a vissé un silencieux. Michail, ses longs cheveux de lin, ses vêtements blancs impeccables, tachés de rouge et de bouts de cervelle.

— Et qu’est-ce qu’il a dit pour justifier son acte ? demandé-je d’une voix blanche.

Damian relève les yeux vers moi, rapidement.

— Qu’il ne voulait pas que ça revienne aux oreilles de quiconque… que sinon, on allait encore nous traiter de strigoï, et que ce stigmate allait nous suivre, nous, ses fils, et nous porter préjudice.

Strigoï… j’ai déjà entendu ce mot. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Damian repose la bouteille d’huile d’olive, enfourne le plat. Puis il se retourne vers moi, les bras croisés.

— Vampire… en roumain.

*

Je mange en silence. Damian n’essaie pas de parler non plus. Le plat qu’il a cuisiné est bon, mais je n’ai pas vraiment le cœur à le manger. Pas après toutes ces révélations.

Faut que je lui dise.

Mais par quoi commencer ? La paternité réelle du bébé, je voulais la garder pour la toute fin, avant de le tuer. Mais je peux au moins lui dire que s’il remet les pieds en France, il sera sans doute auditionné.

Comme moi, d’ailleurs.

— Damian… commencé-je. Faut que je te dise.

Il relève le visage de son assiette. Il n’a presque rien manger.

— Quoi ?

— Les flics ont enfin fait le lien entre le château et le Manoir. Déborah Nguyen a parlé.

Damian mâche lentement la bouchée qu’il venait d’enfourner.

— Faudra penser à lui régler son compte, alors. Je t’avais dit de la tuer. T’aurais dû m’écouter.

— Cette fille était innocente, répliqué-je, les sourcils froncés. Elle ne méritait pas de mourir !

Même si se taper Hadès était une sacrément mauvaise idée.

— Peut-être. Mais le Cercle va s’occuper d’elle : ils ne laisseront aucun témoin courir en liberté. Une nuit, elle va se réveiller entourée d’hommes cagoulés qui vont la sortir de son lit et l’embarquer dans une camionnette. On la retrouvera en pièces détachées quelque part en Serbie, ou au Kosovo, sur le marché noir. Ils l’auront probablement utilisée avant, et gang-bangée dans une cave, à vingt ou trente. C’est la méthode habituelle pour faire disparaitre celles qui parlent, dans les gangs albanais.

Je déglutis péniblement.

— Avec nous, au moins, elle serait morte rapidement, ajoute-t-il. Sans souffrances inutiles.

— Comment peux-tu dire des choses pareilles… murmuré-je. Moi aussi, j’ai été une victime, une « biche » comme elle !

Damian repose ses couverts dans son assiette, et se cale en arrière dans sa chaise. Il sourit, et derrière ses lèvres entrouvertes, j’aperçois la pointe de ses dents.

— Non… toi, t’es pas une vraie biche. T’as tué des gens. T’y a pris du plaisir. Dans cette vengeance, tu as renoncé à tout : à la sécurité, à la féminité, à l’amour, à la maternité… tu es une furie, une gorgone. Un genre de strigoï, toi aussi. Une démone. Si les flics t’auditionnent, tu leur mentiras, et s’il découvrent tout ce que tu as fait, et les infos que tu as cachées, ils te mettront en cabane, avec moi.

— C’est faux, grincé-je.

Damian hausse les épaules.

— Continue à te mentir… mais c’est dans ta nature. Tout comme c’est dans la mienne d’avoir envie de mordre des culs – le tien, de préférence -, ou dans celle de mon père de dominer des femmes.

Ce sourire… bouche semi-ouverte, laissant apercevoir ses canines.

Je le déteste tellement.

— Tu ne me connais pas. Tu fantasmes sur une image, une projection mentale de ton petit cerveau cinglé !

— Non. Je t’ai stalkée pendant des mois, avant que Chris ne te repère… j’ai vu les livres que tu lisais, les petits poèmes que tu écrivais sur tes cahiers. J’ai même la liste des documents que tu avais emprunté, et j’ai récupéré dans la poubelle un dessin que tu avais balancé. Je l’ai toujours… et non, je te dirais pas où je le planque. Je le regarde, des fois. Je crois que c’est quand je l’ai vu que j’ai compris que t’étais vraiment la femme de ma vie, toi, et pas une autre.

Le fumier… mes ongles s’enfoncent dans la table, alors que je sens la chaleur de la honte me monter aux joues.

— Mais de quel dessin tu parles… espèce de malade !

— Malade ? s’amuse Damian. C’est sans doute ce qu’aurait dit un psy en voyant cette magnifique esquisse. Mais moi, j’étais vraiment impressionné. Un tel trait, et un tel rendu avec juste un bic rouge et noir… cette fille rousse en pleine pâmoison sur un banc, j’ai imaginé que c’était toi, et que le démon aux ailes de chauve-souris qui lui faisait toutes ces choses, c’était moi. Je me suis tapé la queue furieusement dessus, ce soir-là… à m’en casser le poignet.

Je me jette sur lui, couteau en main. Mais Damian se contente de ricaner, même une fois que je lui ai mis l’ustensile couvert de moussaka sous la gorge.

— Espèce de taré… c’est ça, ta preuve qu’on est pareils ? Que tu te sois branlé sur le dessin fait par une ado qui avait trop regardé Dracula ?

— Oui. Je ne connaissais aucune fille qui fantasmait sur cette scène, alors que moi, elle m’avait fait juter dans mon froc, la première fois que je l’ai vue au cinéma…

— Tu ne connaissais aucune fille, point barre ! hurlé-je, à califourchon sur lui. Tu passais ta vie dans la forêt en tenue camouflage avec ta putain d’arbalète, à abattre des pauvres bestioles, et à écouter les discours mascus toxiques de ton père cinglé !

— Y a du vrai. N’empêche que je t’ai vue dans cette bibliothèque, j’ai su que c’était toi. Et je ne me suis pas trompé. Tout ce que tu as fait ou dit depuis me l’a prouvé.

Je remonte le couteau sur lui, tout en m’agrippant à son épaule.

— T’es un dingue, un sociopathe, un pervers criminel. Comme ton père et ton grand-père avant toi. Qui voudrait de toi ? Sûrement pas moi. T’as foutu ma vie en l’air, et tu continues !

Son regard reste rivé sur moi, ses yeux à demi cachés par les mèches noires et ondulées de sa chevelure.

— Tu m’accuses de tout, mais je t’ai sauvé la vie, Megane, dit sombrement Damian. Plusieurs fois. Et je n’ai jamais abusé de toi. J’aurais pu être vraiment affreux, être cet homme que tu décris. J’aurais pu t’attacher toutes les nuits, te forcer à écarter les cuisses pour moi. Avec la contrainte de l’hypnose, ou celle des chaînes. Mais je ne l’ai pas fait. J’ai toujours respecté ton consentement, et attendu patiemment que tu viennes à moi.

La chaleur enflamme ma poitrine. Je suis trop près de lui, beaucoup trop près. Les effluves envoûtantes, presque vénéneuses, de son parfum saturent mes narines. Et le fait qu’il ne pose pas ses mains sur moi, restant les bras ballants tout en me regardant froidement, me rend folle.

Il attend. Attend que je « vienne à lui ». Que je me mette à genoux et pompe sa foutue queue, le supplie de me la mettre. Comme à l’époque, au Manoir. « Maître Daimon ». Il devait adorer me voir à genoux devant lui, en train de déballer sa verge… ils avaient bon dos, les ordres de papa !

Je repense à mon rêve, et ce dessin embarrassant que j’avais oublié.

Non. Je ne vais sûrement pas lui faire ce plaisir.

Même si j’en ai envie à en crever.

Je le lâche, repose le couteau sur la table.

— Je vais me coucher, lui dis-je dans un murmure revêche. Dans ma chambre.

— Qui est la mienne, techniquement. Fais de beaux rêves.

Je lui jette un dernier regard noir, et le plante là, tout seul à table.

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