L'île - 11

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En entendant enfin les pales de l’hélico, je me précipite dehors sans même prendre le temps d’enfiler mes chaussures.

Des heures que Vassili a quitté l’île. Des heures que j’attends dans l’angoisse. Je l’ai vu charger cette arme de guerre et, malgré mes supplications, il est parti chercher notre fils. Je voulais appeler la police. Mais il a refusé. Le visage fermé, muet, il m’a ignoré alors que j’essayais de l’empêcher de décoller.

Aliona. Elle a commis l’irréparable. Elle a enlevé notre enfant, notre petit Damian… tout ça pour obtenir la bague. Cette maudite chevalière qui nous apporte tant d’ennuis, et dont mon mari refuse de se séparer, sous prétexte que c’est la seule chose qui lui reste de ses ancêtres. Mais une bague, même ancienne et précieuse, vaut-elle la vie d’un enfant ? Vaut-elle la vie de notre enfant ?

Vassili sort de la carlingue, ses longs cheveux soulevés par le vent qui vient de la mer. Dans les ténèbres de la nuit, je ne peux pas voir son visage. Il s’avance vers moi, et j’aperçois la silhouette de notre petit garçon dans ses bras.

Non. Pitié. Tout sauf ça. Pas lui. Pas Damian…

Je réprime un sanglot. Et rejoins mon mari.

— Damian ! crié-je. Mon chéri !

Aucune voix d’enfant ne me répond. Vassili lui-même reste silencieux. Il s’arrête devant moi, pose Damian dans mes bras.

Je relève mon visage mouillé de larmes vers mon époux.

— Est-ce qu’il est...

— Il dort, me coupe Vassili, la voix rauque.

Oh, merci, mon Dieu.

— Tu l’as ramené… m’étranglé-je.

Je le serre contre moi. Mon fils, mon bébé… il n’a que six ans, merde !

L’estomac serré et le cœur brûlant, je regarde ses joues pâles et creuses, et l’hématome qui marque le coin de sa bouche.

— Vassili, qu’est-ce que…

— Cette folle lui a arraché les deux canines, répond froidement mon mari.

Je manque de défaillir devant tant de cruauté.

— Mais… pourquoi… ?

— Elle trouvait que je n’arrivais pas assez vite pour lui filer la bague. Et tu connais ses croyances : elle nous prend pour des vampires. Elle s’imaginait qu’en arrachant les canines de Damian, il échapperait aux « sombres appétits », comme elle dit. Sauf qu’il avait encore ses dents de lait…

Le rire sombre et amer de Vassili me tire de ma torpeur. Et alors, pour la première fois, je réalise l’horreur que cette femme nous a fait vivre.

Aliona… elle a été ma directrice de thèse. Une femme que je respectais, que j’aimais, presque… et pourtant, elle a enlevé, affamé et torturé mon fils, tout ça pour une histoire de bague prétendument magique, et parce que soi-disant, mon mari est un « strigoï » : un démon qui se nourrit du sang des vivants, et transmet sa malédiction à ceux qu’il aime. Ces superstitions stupides m’amusaient vaguement jusqu’à ce qu’elles se traduisent par ces actes odieux.

Ils ne reculent devant rien, m’avait prévenu Vassili. Ils ont tué mon père, lui ont coupé la tête, percé le cœur et lui ont mis une brique dans la bouche, avant de brûler son corps et de jeter les cendres dans la mer. Tout ce que j’ai pu récupérer de lui, c’est cette croix que je porte.

Le Cercle. Des fous furieux, des criminels dangereux… qui menacent notre famille.

Michail arrive doucement derrière moi. Je lui avais dit d’attendre dans sa chambre, mais il était tellement inquiet pour son frère !

— Maman… Papa… comment va Damian ? demande-t-il sans oser le regarder.

Vassili s’accroupit devant lui, ramenant sa haute silhouette à la hauteur de son fils.

— Il va bien, dit-il en posant sa grande main sur l’épaule de Michail. Il est juste très fatigué.

Trois jours. C’est le temps qu’il a fallu à Vassili pour le localiser… et pendant ces longues journées, mon petit garçon était à la merci de cette femme cruelle. Va-t-il s’en remettre, ou garder ce stigmate toute sa vie ? J’espère qu’il oubliera, et n’en gardera aucun souvenir.

Michail contemple son père. Il est très mature, pour un enfant de huit ans, extrêmement observateur et lucide. Et il voit des choses que je mets plus de temps à constater.

— Papa, murmure-t-il de sa voix douce, presque froide. Pourquoi ton visage est couvert de sang ?

C’est alors que je remarque l’état des vêtements, des cheveux et du visage de mon mari. Et cette saleté de bague brille encore à son doigt.

Je plaque ma main devant ma bouche, horrifiée.

Il en a jusque dans la barbe.

— Tu vois, Michail, répond Vassili à son fils, cette dame a voulu faire du mal à ton frère. C’était une ennemie de la famille, une très méchante femme.

Rien ne change dans l’expression de Michail.

C’était ?

Vassili se relève, contemple son fils aîné, tête baissée.

C’était, en effet. Elle ne nous embêtera plus jamais.

Il sourit enfin, ses dents blanches reflétant la lumière de la lune.

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