Chp 27 - La Furie
Est-ce que j’ai vraiment fait ça ? Commis cette erreur impardonnable ?
Hier soir, j’ai craqué et me suis offerte au démon. Qui ne s’est pas gêné pour prendre ce que je lui donnais. Le pire, c’est que ça ne m’a même pas soulagé. Je voulais juste le rendre dur – ce qui n’est pas bien difficile, il faut l’avouer -, puis lui grimper dessus et me servir de lui comme d’un apaisement à l’espèce de feu dévorant qui me consume de l’intérieur. Ma colère, mais aussi ma douleur, retombe lorsque je m’abandonne aux plaisirs des sens avec lui. C’est le seul moment où je me sens bien. Et contrôler Damian est jouissif. À chaque fois que je lui fais du mal, que je le vois frustré, que son beau visage se crispe parce que je l’ai empêché d’obtenir ce qu’il voulait vraiment – me posséder -, je suis rassérénée. Une vengeance contre son salaud de père, qui a eu l’audace de me souffler à l’oreille, au moment d’expirer : « Rends mon fils heureux. »
Non. Je vais le rendre malheureux, ton fils. Horriblement malheureux. Je sais qu’il souffre le martyre, qu’il se languit. Et quand il aura assez souffert, le coup de grâce. La mise à mort.
Sauf que Damian est complètement imprévisible. En grec ancien, ce prénom a deux sens : « celui qui domine », mais aussi, par extension, « l’indomptable ». Et hier, il a retourné la situation à son avantage, en faisant les choses à sa manière, alors que ce n’était pas du tout ce que j’avais prévu.
J’ai même dormi dans ses bras, putain. Il m’a encore hypnotisée, c’est sûr.
Maintenant, il est là, sous mes yeux, à exhiber son corps outrageusement musclé sur une barre de traction.
Je ne suis pas obligée de le regarder, cela dit. Je suis dehors, sur la terrasse, à profiter du soleil du matin avec les chiens, un café et une assiette d’œufs brouillés à la tomate préparés par le vampire. Il est aux petits soins pour moi, il faut bien le reconnaître. Mais c’est la moindre des choses, après tout ce qu’il m’a fait subir. Et c’est lui qui a voulu me kidnapper, me garder prisonnière ici.
Je quitte Damian des yeux cinq secondes pour regarder le paysage spectaculaire qui s’étend sous mes yeux. Cette mer bleu lagon qui s’étend à perte de vue. Les fleurs d’un fuchsia violent, qui contrastent avec ce turquoise poignant, et le blanc parfait des murs. La table devant laquelle je me trouve, mes jambes nues négligemment repliées, est abritée par un auvent et un pin, encadrant la vue sur la petite crique comme un tableau. Quelques rochers sont placés et ça et là devant mes yeux, rompant la monotonie hypnotique de ce désert bleu. La terrasse est quasiment vide, si ce n’est un cratère rafistolé et maintenant par une structure en fer forgée toute simple, un tapis d’extérieur et une chaise longue sur laquelle Damian paresse avec un bouquin quand il n’a rien à faire – c’est-à-dire, souvent. Au fond, il n’y a pas grand-chose à regarder, à part lui. Alors, je fais à nouveau glisser mes yeux sur son corps sculptural.
Pas de chance, il est juste derrière moi. Et repère mon regard. Il me lance un sourire charmeur, tout en balançant sa serviette en coton sur sa large épaule. Toujours torse nu.
— Fini de t’exhiber ? grommelé-je.
— Non… Je vais piquer une tête dans la piscine, maintenant. Nu.
Évidemment. Le contraire m’aurait étonnée.
— Pourquoi pas dans la crique ? Tu pourrais te faire mordre la bite par une murène. Il parait qu’elles adorent les concombres de mer.
— J’aime pas la mer : je te l’ai déjà dit. Et puis, ce serait dommage, non ? Tu devrais te trouver un autre sex-toy.
— C’est pas ça qui manque, sur Epstein island, grincé-je.
Damian rit doucement. Et, sans rien dire, il enlève son jogging.
— C’est interdit, les caleçons, chez vous ? claqué-je en le voyant balancer par terre une seule pièce de tissu.
— L’ogre disait que ça nuisait à la production de testostérone.
— Sa connerie ne me décevra jamais, grogné-je en avalant une gorgée de café froid.
Je repositionne mes jambes en me rappelant de la queue d’Hadès qui surgissait sous mon nez sitôt la ceinture débouclée. Je sais que Damian porte des sous-vêtements, lui : je l’ai constaté à Toulouse. Mais il aime bien se balader à poil, devant des fenêtres, dans sa chambre ou sur des terrasses, et de préférence face à une femelle admirative qui pourrait admirer sa plastique parfaite. Je ne vais pas lui donner ce plaisir.
Je me force à ne pas le regarder. J’ai aucune envie de voir son service trois pièces gigoter devant moi, d’autant plus que le connaissant, il aura probablement la gaule. Mais quand il traverse la terrasse, impossible d’empêcher mes yeux de suivre les mouvements de son fessier sculpté. Une vraie statue du Louvre… Je siffle l’air entre mes dents, reprend ma tasse. Vide.
Je ne devrais pas être autant attirée par ce type. Ce n’est pas sain. Et je n’étais pas spécialement sensible au physique de fit bro tatoué avant lui. Faut que je me désintoxique, et vite. Je vais avoir du mal à le tuer, sinon.
— Mon mac est dans la cuisine, me lance Damian sans se retourner, parfaitement conscient que je suis en train de le mater comme une friandise interdite. Tu peux le prendre et appeler ta famille, si tu veux. Cherche pas à faire autre chose, je t’ai bloqué tout le reste.
Connard.
— Même l’application Uber ? ironisé-je. Il parait que des filles ont réussi à se tirer des pattes de leur agresseur en commandant des pizzas. Je pourrais faire pareil…
— Ils ne livrent pas sur l’île, répond Damian avant de plonger dans les eaux scintillantes de la piscine.
*
L’entrevue avec ma mère va être succincte, aujourd’hui. Alexandre dort, et elle amène très vite la conversation sur un sujet hautement déplaisant.
— Ce jeune homme avec qui tu es partie en vacances… c’est lui le père d’Alex, n’est-ce pas ? Le fameux Damian.
Je soupire. J’ai eu le malheur de lâcher le nom maudit au moment fatidique, alors que j’expulsais le petit monstre qu’il avait déposé en moi par surprise.
— Qu’est-ce que ça changerait, si c’est lui ?
Ma mère fronce les sourcils.
— Ça change tout, au contraire. D’abord, est-ce qu’il est au courant ?
Je prends cinq secondes avant de répondre.
— Non. Et je veux que ça reste comme ça.
— Pourquoi ? Il faut qu’il reconnaisse l’enfant. Alexandre a le droit d’avoir un père.
— Parfois, mieux vaut ne pas en avoir, répliqué-je.
Un éclair d’incompréhension traverse le visage de ma mère.
— Mais… tu es avec lui, non ?
— Pas vraiment. C’est lui qui raconte ça.
— Tu es en vacances chez lui, dans sa maison de famille…
— C’est compliqué, coupé-je. Dis, on peut parler d’autre chose ? Il n’est pas très loin, et il a l’oreille très fine. Je ne veux pas qu’il entende.
Je jette un coup d’œil sur la piscine. Damian somnole sur un matelas gonflable, dos au soleil, cul nu. J’espère qu’il va attraper une brûlure au troisième degré, mais avec sa peau de méditerranéen, c’est hautement improbable.
— Bon, comme tu veux, répond ma mère, vexée. Mais ce que je vais te dire maintenant ne va te plaire non plus.
Je me prépare mentalement.
— C’est-à-dire ?
Ma mère relève son regard clair sur moi.
— La police est venue nous voir. Ils rouvrent l’enquête, pour… (Elle ne prononce pas le nom.) Et ils voudraient t’auditionner.
— Tu leur a dit que je ne me souvenais de rien ? demandé-je, la voix dure.
— Oui. Mais ils ont insisté : c’est la procédure. Je leur ai dit que tu étais actuellement en vacances en Grèce avec ton compagnon, et ils vont te donner une convocation pour septembre prochain, à Versailles.
Je pose la main sur mon front, ferme les yeux.
Merde.
— Tu leur a dit que Damian était mon mec… mais putain, c’est même pas le cas ! explosé-je.
Ma véhémence semble choquer ma mère.
— Eh bien, désolée si j’ai gaffé… mais c’est un peu dur à suivre, avec toi !
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? dis-je très vite.
Elle me prend pour une pute, ou quoi ?
— Juste que j’ai du mal à te comprendre, Megane. Tu disparais dans le Sud de la France pendant des années, sans jamais nous donner la moindre nouvelle, puis tu reviens enceinte, tu nous déposes le bébé en nous disant qu’il n’a pas de père, puis tu pars en vacances au club Med avec un homme… excuse-moi, mais il y a de quoi se poser des questions, non ?
Non. Aucune question. J’ai été violée par le père de ton petit-fils, celui de mon fils a tué mon vrai copain pour m’avoir, et j’essaie de m’en sortir comme je peux, avec mes propres armes. C’est tout.
Mais je ne peux pas lui dire ça. Mieux vaut faire profil bas.
— Excuse-moi, murmuré-je en me massant les tempes. On se rappelle, OK ?
— Bien sûr, mais…
— À plus tard, maman. Embrasse papa et Alex pour moi.
Je mets fin à l’appel.
Je relève les yeux sur Damian, qui, les cheveux et la peau scintillant au soleil, me regarde sans rien dire. Il a eu la décence de couvrir ses hanches avec une serviette.
— Un problème avec le petit ? demande-t-il en repoussant sa chevelure noire et gorgée d’eau en arrière.
— La police, balancé-je. Elle veut m’auditionner. Ils rouvrent l’enquête. Si tu reviens en France, tu seras sans doute convoqué, toi aussi. Ils savent que le Manoir appartenait à ton père.
— Je compte pas revenir en France, lâche Damian froidement.
Et tu n’y reviendras pas. Pour toi, l’aventure se termine ici, mon gars.
Je referme le macbook.
— Bon, c’est parfait, alors. On se bouge un peu ? Tu as promis que tu me montrerais le temple.
Damian hoche la tête.
— Je m’habille, et on y va.
— Oui. Avec des fringues, ce serait mieux, grincé-je.
Mais je ne peux pas m’empêcher de claquer ses fesses au moment où il passe. La main est partie toute seule… le pire, c’est qu’il se contente de rire, visiblement ravi.
Il va mourir, mais rien ne m’empêche d’en profiter avant. J’appelle ça les dommages et intérêts, pour tout le mal qu’il m’a fait.

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