L'île - 12

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C’est l’eau qui vient brosser mes pieds qui me réveillent. Et un petit truc qui me picore le doigt de pied. Un crabe ?

J’ouvre les yeux. Je suis sur la plage, sous le soleil de plomb de midi. Je sens déjà la brûlure des rayons sur ma peau. J’ai fait l’erreur de m’endormir au soleil… une gaffe fatale, que je vais payer cher. Les enfants… où sont les enfants…

Ah, oui. Ils ne sont pas sur l’île. C’est ma mère qui les garde. Maintenant qu’Aliona n’est plus, le danger est parti. C’est ce que dit Vassili. Les autres sont trop terrifiés pour…

Une vague de nausée me saisit, mêlée à une sorte d’appréhension. Je me sens mal dès que je pense à cet épisode. On n’en a jamais reparlé, lui et moi.

Je me lève. Tente de reconstituer mes souvenirs épars, brûlés par le soleil et la sieste. Je suis seule sur l’île avec Vassili et Elena, l’étudiante en archéo-botanique qui a absolument voulu tenter l’expérience avec nous. Je l’ai connue lors d’un colloque sur les plantes hallucinogènes utilisées dans le monde antique, et quand j’ai évoqué notre projet avec elle lors d’une discussion informelle, elle a insisté pour…

La reconstitution. On l’a tenté tous les trois hier, dans le temple. La dernière chose dont je me souviens, c’est du moment où on a levé les coupes du breuvage qu’elle avait concocté, en même temps. Et de la voix grave de Vassili qui disait en grec ancien : « à l’immortalité ». Avec Elena, ils appelaient cette décoction amère « l’ambroisie »…

Nouveau haut le cœur. Un jet verdâtre sort de ma bouche, coule sur le sable. C’est là, le front couvert de sueur, que je me rends compte qu’il n’est pas normal, ce sable. Ces petits amas rougeâtres, ça et là…

Il y a du sang partout.

Je remonte la plage en titubant. Le temple est juste derrière, on y accède par un petit escalier. Mais pourquoi… pourquoi est-ce que je me retrouve là, toute seule ?

Je sens les battements de mon cœur s’accélérer à mesure que la panique monte.

— Vassili ? appelé-je d’une voix tremblotante. Vassili !

Cette fois, je hurle. Et Vassili surgit en haut de l’escalier, un balai à la main. Il est torse nu, et ses cheveux sont mouillés. Ce qui reste de sa toge blanche a pris une couleur indistincte, et les charpies sont roulées sur sa taille.

— Je suis là, Kat, annonce-t-il d’une voix posée. Reste là et allonge-toi sans trop bouger, je viens te chercher.

On a sous-estimé les effets du mélange. Ce que les Anciens prenaient lors des bacchanales… un mélange de fumées hallucinogènes per fumare – cocktail d’encens rares, de cannabis et opium – et une décoction de plantes toxiques : jusquiame noire, belladone, mandragore, champignons, cigüe, aconit, le tout savamment dosé au milligramme près, filtré, et mélangé à du vin et du miel.

Elena. J’espère qu’elle va bien… elle est restée presqu’un mois chez nous, pour mettre au point le mélange. C’est devenu une amie, et elle s’est bien entendue aussi avec Vassili, plutôt réservé d’habitude avec les inconnus – d’ailleurs, il ne voulait pas d’elle au début, il préférait qu’on garde l’expérience entre nous. Un soir où on avait bu trop de vin, dans la piscine, Elena a retiré son maillot de bain et je l’ai imitée. Elle est venue m’embrasser et me caresser, sous l’œil de Vassili - j’avais bien remarqué que mon mari ne la laissait pas indifférente -, et, je ne sais pas trop pourquoi, j’ai invité ce dernier à nous rejoindre. On a fini tous les trois dans notre chambre, et on a continué à coucher ensemble pendant toute la semaine suivante, jusqu’à la bacchanale. Mais elle est beaucoup plus jeune que nous, et je me sens un peu responsable.

— T’as vu Elena ? lancé-je à Vassili que je vois s’activer sur la terrasse avec son balai brosse.

Il ne me répond pas. Il continue à faire le ménage, comme si c’était le moment.

Bon Dieu, comme la tête me tourne…

Mais malgré mes vertiges, je me motive pour monter l’escalier. Je veux plus rester sur cette plage sale, souillée de vomi et d’entrailles de poissons morts.

En haut, Vassili s’interpose à nouveau.

— Reste en bas, Katarina, murmure-t-il, presque grognon.

— Non. Je veux aller m’allonger dans une chaise longue. Est-ce qu’Elena est partie se coucher ?

— On peut dire ça comme ça, lâche Vassili, laconique.

Je le pousse, et il ne m’oppose aucune résistance. Il a l’air… résigné.

Je m’aventure sur la terrasse, cherche une chaise longue des yeux. Mais il y a de grandes trainées rouges partout. Et des seaux. Vassili a sorti tous les seaux de la maison, et aussi ceux de la réserve.

— Tu crois que c’est le moment de faire le ménage ? lui lancé-je, rendue agressive par la fatigue. Et c’est quoi ces traces immondes, encore des poissons morts ? Je croyais que…

Mon regard tombe sur le contenu de l’un des seaux. Des trucs rougeâtres, sanguinolents. Et un… bras humain ? Qui dépasse de ce tas d’immondices charnelles. Je reste plantée devant, hébétée. Jusqu’à ce que je reconnaisse le petit dauphin qu’Elena portait tatoué à l’intérieur du poignet.

Mais que…

— Je crains qu’Elena ait eu un accident, chérie, m’annonce Vassili d’une voix glaciale.

Je me tourne vers lui, hagarde. Il est juste derrière moi, avec son balai sanguinolent.

Je plisse les yeux.

— Comment ça, un accident ? Pourquoi son bras est-il… tu l’as emmenée à l’hôpital ? dis-je précipitamment.

Vassili soupire.

— Je ne voulais pas que tu vois ça. Il aurait mieux valu que tu restes sur la plage pendant que je nettoie.

Qu’il nettoie quoi…

— Où est Elena ? demandé-je à nouveau.

Je ne m’entends presque pas. Il y a une espèce de bourdonnement dans mes oreilles.

— Là, me répond Vassili en pointant le seau. Et là. Là, aussi. Et dans la piscine.

C’est là que j’aperçois le torse démembré qui flotte dans l’eau. L’eau rouge.

Je tombe en arrière. Dans les bras de mon mari.

— Assied-toi, murmure-t-il en tirant une chaise longue vers moi.

Je pose mes fesses dessus.

Elena. Ce truc là, et là aussi, c’est elle. Elena.

— Qu’est-ce qui s’est passé, hier ? réussis-je à articuler.

Vassili hausse les épaules.

— Je ne me rappelle pas trop. Mais je crois qu’on a… pété un plomb, en quelque sorte. Le mélange.

Je baisse les yeux sur ses jambes, ses bras et son torse. Il est couvert de traces de griffures. Y a même une estafilade qui lui traverse la joue. Mais moi aussi, je suis dans le même état que lui. Ma toge est déchirée : je suis quasiment nue, et ma peau est zébrée de lignes roses. Je discerne même une trace de dents sur mon avant-bras, qui ne sont pas celles de Vassili.

— Qu’est-ce qu’on a fait… chuchoté-je.

— Je crois qu’on a couru dans le bosquet, et sur la plage. Après, je sais pas trop. On a dû baiser, de manière un peu… sportive. Et ça a mal tourné.

Sportive.

Elena a été mise en pièces. Par nous.

— Où est la…

J’ose pas le dire.

— Je l’ai enveloppée dans une couverture, répond Vassili très calmement. J’allais faire la même chose avec le reste. On ira l’incinérer au coucher du soleil, et réciter une prière sur sa tombe.

— Sa famille… chuchoté-je. Qui ira les prévenir ? Je l’ai rencontré le mois dernier, je ne sais même pas…

Je ne connais même pas son nom de famille. Stiros, Starvos, un truc comme ça…

Elena était un peu une hippie, d’après ce que j’ai compris. Une fille libre comme l’air, qui suivait ses envies. Ce qui explique qu’elle soit venue ici, passer son mois de vacances estival avec nous, des gens qu’elle ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam.

Et on l’a tué. Tous les deux. Et mutilée. Est-ce qu’elle a souffert, est-ce que…

Une saveur ferrugineuse remonte le long de mon estomac.

— J’ai encore le goût de son sang dans la bouche, j’ai… oh, mon dieu !

Vassili a tout juste le temps de pousser un seau devant moi. Je vomis dedans. Mes spasmes se transforment en sanglots.

— Qu’a-t-on fait…

Il pose une main autoritaire et rassurante sur mon épaule.

— Calme-toi, Kat. On va arranger ça.

— Mais cette fille, elle est…

— J’ai dit : calme-toi.

Ses prunelles noires ont mangé tout l’iris bleu de ses yeux, et elles me paraissent énormes, recouvrant même la sclère. Je me fixe sur la lueur dorée que je vois briller dans cet océan de ténèbres infinies. Le noir total, un abîme. Je perds la sensation de pesanteur, ne sais plus où se trouve le sol, ni même le plafond. Je flotte, comme dans l’espace, je…

Vassili me réceptionne dans ses bras au moment où mes genoux me lâchant.

— Qu’est-ce qui se passe, je suis si fatiguée…

— Je vais te porter dans ta chambre. T’as pas dormi de la nuit, et t’as pris des substances hallucinogènes. C’est normal de te sentir bizarre. Ça, et le choc.

Vassili évite mon regard. Ses longs cils brossent ses pommettes, résolument baissés.

J’ai pas rêvé. Ses yeux, ils sont…

— Vasso… murmuré-je en me sentant sombrer. Pourquoi tes yeux…

— T’as pas vu les tiens, coupe-t-il un peu abruptement. J’ai pris les mêmes substances que vous, hier soir.

Et pourtant, il est encore opérationnel.

Je ne sais pas trop ce qui se passe après. Je ferme les paupières, et quand je les rouvre, je suis dans notre lit. C’est de nouveau le soir. Le temps a passé si vite… est-ce que j’ai dormi toute la journée ? Je revois la lune courir dans le ciel, en quelques minutes : premier croissant, deuxième… jusqu’à un rond rouge et plein. J’entends encore le son de l’aulos, celui de la lyre, comme démultiplié, alors que j’étais la seule à en jouer. L’odeur si étrange de ces herbes. Et le goût du sang, de la chair crue… le rire de Vassili, au-dessus de moi, ses longs cheveux noirs qui dégouttaient d’une substance rouge. La brillance incandescente, surnaturelle, de ses prunelles. L’éclat de ses canines à la lueur tremblotante des torches. Ses canines tachées de vin… mais quand ses lèvres ont pris les miennes, et que sa langue les a léchées, elles n’avaient pas la saveur du vin. Pas du tout. C’était quelque chose de plus métallique, de salé…

Du sang.

Lui et moi, on a bu le sang de cette pauvre fille. Et ce qu’il lui a fait après, ou avant, c’est…

Je ferme les yeux. Des souvenirs de la soirée d’hier me reviennent par bribes.

Vassili a fait l’amour avec Elena et moi, sur l’autel. C’était bestial, intense. Puis il m’a mordu, et il a voulu mordre Elena, et elle s’est enfuie du temple en riant. Il a couru après elle. On a couru après elle. Lui et moi. On l’a rattrapé sur la plage. Il l’a prise à nouveau, devant, derrière. On l’a fait à deux. Il lui a mordu le ventre, les seins, les cuisses. Elle a commencé à se débattre. Puis il y a eu ce morceau de chair, dans sa bouche, et…

Tout a basculé.

Il a joué avec le corps de sa victime comme un fauve qui s’amuse avec sa proie. Il l’a pétri, l’a dévorée, l’a violé en rugissant dans des flots de sang, ce…

Ce n’était plus lui. Plus mon Vassili.

Et après, alors que la vie quittait le corps d’Elena dans les dernières convulsions, j’ai fait l’amour avec lui. Lentement, langoureusement. En me vautrant dans les entrailles de cette malheureuse qu’il venait de mettre en pièces !

Et je l’ai aidé. J’ai participé. J’ai consommé la chair de cette fille, moi aussi… j’ai forniqué sur ses restes, embrassant mon mari qui venait de la vider de son sang. Puis je me suis écroulée dans un horrible somme, un pesant coma, une léthargie impie, dans ses bras, encore couverte des différents fluides corporels de notre victime.

Je suis une meurtrière. Comme lui.

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