L'île - 13
Aliona avait raison. Vassili est vraiment un strigoï. Et maintenant qu’il a goûté au sang, il ne peut plus s’en passer. Il est complètement pris par la malédiction.
Il ne s’attaque pas à moi directement. Mais il déchaîne sa brutalité sur les autres. Ce qu’il a fait à la famille d’Aliona…
Sans parler d’Elena. Mais c’était un accident.
Même s’il prend beaucoup de plaisir à me mordre et me soumettre à ses désirs pendant le sexe, Vassili retient sa violence, reste relativement doux. La dernière fois, pour le contenter, je l’ai laissé me lécher alors que j’avais mes menstrues… il a adoré ça. Lorsque j’ai vu son visage avec la bouche maculée de sang entre mes jambes, j’ai eu un flash de la soirée. Le moment où il a plongé la tête entière dans le ventre ouvert de la pauvre Elena…
C’était un accident. Un accident.
Alors qu’Aliona, c’était prémédité, calculé, organisé. Vassili peut être très méthodique, quand il veut.
Bien sûr, elle s’est attaquée à nous, à Damian, qu’elle a torturé et traumatisé. Il n’est plus le même depuis : il est sombre, silencieux, renfermé sur lui-même. Un petit de six ans… elle méritait de payer, et je ne vais pas la plaindre. Mais pourquoi avoir traqué, puis assassiné de ses mains, tous les membre de sa famille ? Maintenant, il parle d’éradiquer toutes les autres familles du Cercle. Il dit qu’ils ne cesseront jamais de nous tourmenter, que la force est l’unique moyen de se faire respecter…
Tout ça, je pouvais le supporter. Pour notre famille, pour nos enfants.
Jusqu’à ce que je voie Damian dévorer un rat dans le jardin.
J’avais déjà trouvé des plumes et du sang près de son lit. Mais je pensais qu’il avait ramené un oiseau tué par un chat, comme peuvent le faire certains enfants fascinés par les animaux. Damian s’y intéresse beaucoup. Il aime les observer, analyser leur comportement. Je considérais cette passion de manière positive. Le fait qu’il parle peu, paraisse sauvage, dans sa bulle, un peu en retard, même, ne me semblait pas être un problème. J’ai même fermé les yeux lorsqu’il se levait la nuit pour manger de la viande crue directement dans le frigo.
Mais un rat…
— Cet enfant est comme moi, m’a dit Vassili lorsque je lui ai fait part de ce que j’avais vu. C’est un prédateur, un chasseur. Il prend plaisir à traquer ses proies, les observer, puis les mettre à mort, avant de les dévorer. C’est instinctif.
Instinctif.
— Personne ne m’avait dit que tu étais un « prédateur » amateur de chair crue, avant notre mariage ! ai-je explosé. Pourquoi me dis-tu ça maintenant ?
Vassili a braqué ses prunelles noires sur moi.
— Parce que c’est la vérité. J’ai découvert ça sur le tard, et j’ai longtemps lutté contre ma nature. Mon père se flagellait tous les jours, il jeûnait, mortifiant son corps jusqu’aux portes de la mort, pour lutter contre cet instinct primaire qui le dominait… moi, je ne vais pas aller jusque-là. Je pense qu’il faut libérer cette force, au contraire. L’exploiter, s’en servir à bon escient. Et je ne compte pas culpabiliser Damian pour ses penchants. Au contraire, je vais l’encourager à les développer.
Vassili est fou. Il est fou.
— Jamais de la vie ! Ce petit doit aller voir un psy. Je vais l’emmener dès la semaine prochaine.
— Un psy ne pourra rien pour lui, a ricané Vassili. Pas plus qu’un prêtre. Non, ce qu’il lui faut, c’est un terrain de jeu pour s’exprimer. Je vais le conduire en forêt, et lui apprendre à chasser, survivre comme un homme. Il va adorer ça.
— Non ! C’est mon fils, et je refuse que tu l’encourage à tuer des animaux innocents.
— C’est mon fils aussi, et je refuse que tu brimes sa nature profonde. Tu veux en faire un détraqué, un inverti ? C’est ce qui se passe lorsqu’on nie ses penchants. Ils débordent ailleurs. Comme Michail, avec sa passion de la danse, des hommes efféminés en collants moulants. Je ne serais pas étonné de le voir devenir pé…
Une claque retentissante a mis fin à sa diatribe.
— Ne parle jamais de notre fils de cette manière, ai-je grondé.
Vassili s’est excusé. Mais le mal était fait. Je n’aime pas l’homme bestial, dominateur et brutal qu’il me laisse entrevoir parfois… ce n’est pas celui que j’ai épousé, dont je suis tombée amoureuse.
C’est un autre homme, qui est revenu, ce soir-là, en portant notre fils dans les bras. Un démon de l’Enfer qui a pris sa place. Peut-être que mon époux et mon enfant sont morts là-bas, en fin de compte, et que le Diable les a remplacés par deux anges noirs…
Il me reste Michail. Il n’a pas été atteint, lui. Je peux encore le sauver.

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