Chp 31 - La Furie
Damian dort. Pas étonnant, après la journée, puis la soirée de sexe intense qu’on vient de vivre… mais au moment où ma peau perd le contact avec la sienne, il soupire dans son sommeil, et sa main se referme sur mon bras, comme s’il allait se réveiller. Je me recouche contre lui un moment, caresse doucement son ventre. Et il se rendort.
Je le regarde un moment. Retrace chaque trait de son visage parfait dans mon cerveau. Damian et moi, on a passé ces deux derniers jours à préparer le grand final, entre deux baises. La décoction qui va faire perdre leur lucidité à tous les participants est prête. Les costumes, les fumigations. Les masques affreux, enfermés dans un coffre, qu’il m’a montré. Mais aussi les armes dont nous allons nous servir contre eux. Deux contre onze criminels chevronnés, sans compter leurs fils, leurs hommes de main… Damian compte sur leur intoxication conjugué à l’effet de surprise, mais je sais que ça risque d’être plus compliqué qu’il imagine. Mais c’est notre seule chance, une opportunité unique d’en finir avec le Cercle au grand complet, qui ne se représentera pas avant longtemps. Une fois que cette organisation maléfique aura disparu de la surface de la terre, le monde se portera un peu mieux. Damian sera vengé, et moi…
Je baisse les yeux sur sa bouche, son menton ourlé d’un épais duvet noir. Je devrais le tuer. C’est ça, le plan. Tuer le père de mon fils. Le seul homme qui me fasse me sentir vivante, vibrante, puissante. Le seul avec qui je peux jouir, aussi… Hadès a fait de moi une furie, une ménade. Il me faut autant d’intensité en face. Et la capacité à endurer, à accueillir ma rage. À la soulager, aussi. Si Damian meurt… que deviendra ce feu que je sens brûler constamment dans mon cœur ? Est-ce qu’il disparaitra ?
Surtout, Damian est le seul qui me connaisse vraiment. Qui sache TOUT de moi. Le meilleur comme le pire.
Je ne sais pas si je pourrais vivre dans un monde où n’est pas Damian Kyanos. S’il part en Enfer, je serais obligée de le suivre, pour continuer à le tourmenter. Et aussi, pour continuer à être tourmentée par lui. Je ne peux pas me passer de cette haine. J’en ai autant besoin que la sensation de ses canines sur mon cou, que le velouté rauque de sa voix dans mes oreilles, que le goût de sa sueur, de sa semence, l’odeur de sa peau ou que la sensation de sa queue dans mon ventre. Jamais je ne retrouverai ça, ne ressentirai ça à nouveau. Je le sais.
Je me glisse hors du lit, discrètement. Passe une robe-kimono de soie, et quitte la pièce, le bruit de mes pieds nus étouffé par l’épais tapis.
Le temple est un endroit encore plus mystérieux la nuit que le jour. L’autel est éclairé par une lueur tremblotante, une espèce de veilleuse électrique que Damian a laissé allumée lors de notre visite. Mais cela ne suffit pas à dissiper les ombres qui se nichent entre les colonnes. J’allume le brasero, comme j’ai vu Damian le faire la dernière fois. Et les flammes ne tardent pas à se refléter sur la peau d’airain de la statue.
Je relève la tête vers elle.
Le dieu, immense, me toise de son regard énigmatique. Il a un visage parfait, aux proportions classiques, une bouche pulpeuse de jeune homme et des boucles épaisses qui descendent le long de sa nuque à la fois virile et gracile. Petite, j’avais peur du regard vide, de la perfection marmoréenne des statues antiques. Mais celle-là… c’est différent. Elle est presque familière.
Ce Dionysos ressemble à Damian.
Un souvenir me revient. Quelque chose que j’avais occulté dans le fond de ma mémoire.
Je ramassais des capsules de bière sur le terrain de boules d’une place ensoleillée, un été lointain. Je m’imaginais être Lara Croft, ou une aventurière de ce genre, qui creusait pour ramasser des trésors. Un garçon s’est arrêté avec son vélo non loin, et il m’observait en silence. Je l’ignorais : les garçons ne m’intéressaient pas, avec leurs regards moqueurs, leurs jeux brutaux. Mais lui restait là, planté. Et il avait fini par laisser son vélo pour s’approcher.
— Qu’est-ce que tu fais ? m’avait-il demandé.
— Je ramasse des sesterces, lui avais-je répondu sans le regarder.
Il avait un drôle d’accent. Mais j’étais trop absorbée par ma mission pour m’en soucier.
— Des sesterces ? Qu’est-ce que c’est ?
— De la monnaie gauloise. Pousse-toi, tu me fais de l’ombre.
— Attends, je vais t’aider.
Le garçon s’était accroupi, et il s’était mis à fouiller avec moi. Je prenais soin de ne choisir que des capsules de marque et de couleur différente. Mais lui, il les prenait toutes.
— Ça, c’est pas de la monnaie, c’est des capsules de bière, l’avais-je tancé.
— Ce sont toutes des capsules, de toute façon.
— Qu’est-ce que t’en sais ?
— Ma mère est archéologue. J’ai déjà participé à des fouilles !
J’avais relevé les yeux sur lui, enfin. Avais vu les longs cils, les boucles noires et les yeux bleus vexés qui me toisaient en silence. Et j’avais vite tourné la tête, pour ne pas rester prisonnière de ce regard.
Je ne sais pas si j’ai rêvé, imaginé ce souvenir. Ou s’il est vraiment arrivé. Après tout, Damian passait la moitié de l’année en France, et au lycée, du moins, il était scolarisé dans la même académie que moi. J’aurais pu le rencontrer bien avant que ce jour fatidique à la bibliothèque. Si c’est le cas, ça veut dire que j’étais prédestinée à le rencontrer. Deux fois, j’ai ignoré cet appel du destin. Et je l’ai payé cher.
La statue continue à me fixer de ses yeux patients.
Je me mets à genoux, à ses pieds.
— Dionysos, si tu exauces vraiment nos souhaits… entends-le mien. Je t’ai fait offrande de mon plaisir la dernière fois, mais je ne t’ai pas dit ce que je voulais.
Je prends une grande inspiration. Verbaliser ce que je pense secrètement depuis des semaines s’avère plus compliqué que prévu…
— Épargne la vie de Damian Kyanos. Permets-lui de vivre, avec moi et notre fils. Laisse-moi le tourmenter jusqu’à sa mort naturelle, l’aimer et être aimée par lui. S’il te plaît.
Les dieux ne répondent jamais. Mais, à la lueur mouvante des flammes, j’ai l’impression de voir le coin de sa bouche se soulever légèrement. Est-ce un sourire narquois et cruel à la Kyanos, ou quelque chose de plus tendre, de complice ?
Je le saurais bientôt.

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