Chp 32 - Le Démon
Ils arrivent à l’heure où la lumière transforme la mer en or.
La fin d’après-midi bascule lentement vers le soir. Le ciel se dilue dans des nuances de cuivre et de pourpre, et la mer des Cyclades reflète ce feu mourant comme une plaque d’acier chauffée à blanc. Les yachts apparaissent à l’horizon les uns après les autres, silhouettes sombres fendillant la surface lisse. Leurs coques tracent des sillons longs et réguliers.
Je les observe depuis le port privé.
Les moteurs ralentissent. Les hommes sortent sur les ponts, accompagnés de leurs gardes. Vestes sombres, regards froids, armes invisibles mais présentes. L’air lui-même semble se contracter à mesure qu’ils approchent.
Un instant - très bref - la lumière frappe l’eau sous un angle particulier.
La surface me paraît teintée de rouge.
Comme si la mer se souvenait.
Je cligne des yeux. La vision disparaît. Il ne reste que le crépuscule.
Les premiers invités posent le pied sur le quai. Nous échangeons des poignées de main mesurées, des accolades contenues. Les sourires n’atteignent pas les yeux. Ici, personne n’élève la voix. Le pouvoir n’a pas besoin de bruit.
— Damian, murmure le patriarche du clan Mazev sur un ton faussement chaleureux.
Les coins de ma bouche s’incurvent.
— Bienvenue sur mon île.
L’île des morts. Le mausolée qui a avalé tant de monstres… Votre dernière demeure.
Je les invite à me suivre vers la maison.
Les braseros sont déjà allumés sur la terrasse, qui domine la mer. Des lampes orientales diffusent une lueur dorée, mouvante, qui transforme les visages en masques anciens. Les boissons sont disposées sur de longues tables basses. J’ai tout fait moi-même, et je voulais que tout soit parfait.
Megane les attend sur la terrasse, comme une vestale ténébreuse. Incandescente de lumière noire. Sa robe est courte, simple, dangereuse. Elle épouse ses formes sans ostentation, comme si le tissu savait exactement jusqu’où aller. Sa peau claire capte la lumière des flammes. Ses cheveux tombent en cascade vive sur ses épaules. Les quatre chiens l’entourent, massifs et sombres, aussi silencieux que disciplinés. Ils suivent chacun de ses pas comme une extension de sa volonté.
Les derniers jours me reviennent.
La chaleur de sa peau.
La façon dont elle s’arc-boute contre moi.
Ses ongles dans mon dos.
Ses nuits passées invariablement dans mes bras. La disparition totale du monde extérieur, ma vie désormais suspendue à son souffle. Je croyais être amoureux d’elle, pendant toutes ces années. Mais ce n’était rien comparé à ce que je ressens aujourd’hui. Je brûle littéralement, et je sais que cette passion va me tuer. C’est écrit.
Ma Megane. Mon amour. Ma malédiction.
Cette pensée m’est plus dangereuse que le reste.
Les hommes la dévisagent en silence, ne sachant pas trop comment se comporter devant cette apparition légendaire.
Ils connaissent sa réputation. La ménade, la biche dressée par mon père, à la fois dans les plaisirs les plus interdits, mais aussi une survivante furieuse qui a déjà tué, et qui tuera encore pour moi. Voilà comment ils la voient. Et ils me l’envient.
Ils savent qu’elle est entrée dans ma vie comme une tornade. Qu’elle a bouleversée la structure interne du Cercle ; qu’elle s’y est, en quelque sorte, imposée.
Je perçois leur curiosité. Leur désir contenu.
Et je ressens une fierté presque primitive. Celle du possesseur d’un bien rare, du maître unique. Et aussi, celle d’être possédé, comme un homme fou, perdu.
— Servez-vous, messieurs, proposé-je en savourant la sensation.
Les hommes se détendent. Les langues se délient, et certains osent jeter des regards dans sa direction. D’autres ont même l’audace de lui parler, comme si elle faisait partie de la bande. La seule femme… Afrëdita, évidemment, n’est pas ici.
Megane n’est aimable avec aucun d’eux. Elle répond brièvement, lâchant du bout des lèvres des mots froids et polis comme des perles. Elle ne cherche ni à séduire ni à plaire. Et pourtant… tous sont subjugués : je le sens.
Je serre mon verre entre mes doigts.
Une partie de moi a envie de poser la main sur sa nuque, de la ramener contre mon corps, d’annoncer sans un mot qu’elle m'appartient. Exclusivement. Et que nul autre n’a le droit de la regarder, de lui parler.
Megane est mon trésor. Ils ne méritent pas de la souiller.
Une voix suave s’élève non loin.
— Nous n’avons pas été présentés, je crois… Grigorij Angelov.
Je tourne légèrement la tête.
L’héritier de la dynastie Angelov de Macédoine s’avance vers Megane. Il est grand, blond, large d’épaules. Un physique irréprochable, presque trop parfait. Et surtout, aussi lumineux que moi, je suis sombre. Mon antithèse exacte… d’ailleurs, on nous a souvent comparés. Mais alors que lui était un prince mis en avant par son père, j’étais, pour le mien, la honte qu’il fallait cacher. L’ogre et moi étions le miroir l’un de l’autre, et nous nous haïssions mutuellement pour ça.
Tous les deux responsables de la mort de celle qui comptait le plus pour nous… et tous les deux nous disputant la même femme. Ça a toujours été ainsi.
Mais maintenant qu’il n’est plus là, les concurrents de bas-étage se bousculent. Comme ce Grigorij.
Il a l’audace de lui parler, putain.
Une haine bouillante agite mon sang. Mais je n’interviens pas. Je suis curieux de voir comment ma furie va s’en dépatouiller. Va-t-elle le changer en pierre, le glacer comme elle le fait avec tous les hommes trop faibles pour lui résister ?
Je les observe du coin de l’œil.
— On raconte, dit-il d’une voix posée, que les Anciennes Familles ont été choisies par Satan parce que leurs ancêtres étaient ses anciens généraux. Des nephilim… ceux qui ont réchappé au Déluge.
Megane l’écoute sans ciller.
— Encore une légende… votre Cercle en est truffé, dites-moi ! ironise-t-elle.
— Et vous n’êtes pas la moindre de ces légendes, ose sourire le bellâtre. Cela doit être particulier… d’être la concubine d’un homme dont un tel sang coule dans les veines.
Concubine. Est-ce donc ce qu’est Megane, pour moi…
Non. Elle est ma femme. Je l’ai toujours dit.
Je sens la tension se tendre, fine comme un fil.
Megane incline légèrement la tête, sourit. Son rictus est aussi féroce que le mien.
— Un démon, vous voulez dire ?
Grigorij esquisse un sourire.
— Certains diraient cela. D’autres parleraient d’un privilège. C’est comme posséder une créature rare… une chienne de race que l’on ne prête pas.
Megane garde le silence. Mais ses yeux émeraude pourraient le foudroyer sur place.
Je m’avance, m’arrête à leur hauteur.
— Je la vois plutôt comme Artémis, dis-je calmement. Avec ses quatre chiens de chasse. Et je te conseillerais de ne pas courir trop vite, Grigorij. Elle pourrait te traquer si tu n’y prenais pas garde.
Il incline la tête, sourire intact.
— Ce serait un plaisir…
— Là, c’est moi qui vais te donner la chasse, répliqué-je en élargissant mon sourire.
Il comprend. S’incline, puis se retire avec grâce.
Enfoiré de connard présomptueux.
Megane ne me regarde pas. Mais je sais qu’elle a entendu chaque nuance. Je la tire contre moi, soudain possessif.
— Ne laisse aucun de ces vautours t’approcher, d’accord ? murmuré-je, laissant ma main glisser sur ses fesses.
Elle se laisse faire. J’ai même l’impression d’entendre un soupir sortir de sa gorge.
D’autres yachts accostent. D’autres membres du Cercle rejoignent la terrasse. Les conversations s’entrecroisent, basses, lourdes de sous-entendus.
Lorsque nous sommes enfin au complet, Mehmet Kelmendi apparaît à son tour. Il me salue chaleureusement, presque comme un père.
— Damian. Toujours aussi hospitalier ! Impressionnant, d’avoir mis en place un tel buffet sans l’aide de personne. J’imagine que les préparatifs n’ont pas dû être facile.
Nos regards se croisent. Nous savons tous les deux que le monde vient de légèrement se réorganiser. Je devine le sous-entendu : tu es seul, maintenant.
Il observe les flammes, les boissons, les hommes réunis. Ignore Megane.
— Quand allons-nous pouvoir passer au temple ?
Le mot flotte dans l’air. Mehmet ne perd pas de temps.
Ah oui, le temple. La raison pour laquelle vous êtes tous là, à dissimuler vos griffes devant moi.
Je souris. Je sais que mes canines captent la lumière des braseros.
Je me tourne vers Megane.
— Conduis les chiens au chenil, ordonné-je dans un murmure.
Elle soutient mon regard une seconde. Pas de question ni d’objection de sa part. Puis elle s’éloigne, les quatre ombres massives glissant derrière elle.
Je fais un geste vers l’escalier de pierre qui descend vers les profondeurs de la propriété.
— Messieurs. Suivez-moi.
La mer, derrière nous, est redevenue noire.
Mais je n’ai pas oublié la couleur qu’elle a prise, un court instant.

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