L'île - 14
Damian gémit lorsque je le tire du lit. Avec le temps, ce garçon si étrange a fini par me dérouter, et même – oh, comme je me déteste de penser ça – à me dégoûter. À chaque fois qu’il baille, montrant ses canines anormalement proéminentes pour un enfant de huit ans, je me rappelle la fois où je l’ai vu manger un rat cru, déchiquetant ses entrailles sanguinolentes avec ses petites dents. Vassili dit que c’est le fait que ses dents d’adulte aient poussé à la place des canines arrachées par Aliona qui lui donne une telle dentition vampirique. Mais il suffit de voir celle de mon mari – ces dents blanches et droites que je trouvais si élégantes au début – pour comprendre de qui il tient. Je sais également que Vladis, le père de Vassili, avait des dents comme ça. Tout comme son père avant lui. Ce sont des vampires, des strigoï, des vrykolakas qui se complaisent dans de sombres appétits.
Hier soir, Vassili m’a violée. Pendant l’amour, il m’a attaché les poignets aux montants du lit à baldaquin de notre chambre, ventre contre le matelas, et m’a sodomisée de force, pris par une frénésie bestiale d’une horreur absolue. J’ai dit non, me suis débattue, en vain. Il continuait ses impitoyables coups de reins, me labourant sans répit. Il s’est même énervé lorsque je me suis mise à crier :
— Tais toi. Tu veux que je te mette une brique entre les dents, comme on le faisait aux strigoï ? Je n’aime pas les femmes qui crient, a-t-il grogné en enfonçant ma culotte dans ma bouche, comme il l’avait fait la première fois, à la pension Markos.
Je ne le reconnaissais pas. Je me suis mise à sangloter en silence, alors qu’il éructait au-dessus de moi, comme une bête en rut. Ensuite, après avoir joui, il a été pris de remords. Il m’a supplié de lui pardonner, m’a bercée dans ses bras, en me promettant sur tous les saints, les anges et les démons du paradis et de l’enfer que le crime qu’il avait commis n’arriverait plus jamais. J’étais tellement soulagée de le retrouver que je me suis abandonnée dans ses bras, et je lui ai pardonné. Mais au fond de moi, mon cœur saigne. Je sais qu’un monstre terrifiant sommeille en Vassili, et qu’il est en train de se réveiller. Bientôt, c’est lui qui va prendre le contrôle sur l’âme de mon mari. Qu’adviendra-t-il de moi ? De nos enfants ?
Mieux vaut que je prenne les devants. De toute façon, je ne peux plus supporter cette situation. Je crains trop Vassili – son pouvoir de persuasion, et l’amour que je ressens encore pour lui – pour essayer de le changer. Et je suis trop lâche pour donner la délivrance à Michail. Ne reste que Damian, qui deviendra comme son père… il a hérité du sang noir des Kyanos, comme ses canines, et ses appétits hors-normes l’indiquent. C’est pourquoi je le tire du lit en pleine nuit.
— Pourquoi tu me réveilles, maman… ? geint-il en tentant de me repousser.
J’insiste, le tire sous les bras. Il baille, et sa tête ensommeillée retombe sur ma poitrine. Une douleur terrible me fend le cœur en le voyant battre des paupières, avec ses cheveux noirs en bataille.
Non. Dans son âme à lui aussi habite un démon. Ne l’oublie pas.
— Viens, Damian, murmuré-je en le forçant à sortir du lit chaud. Ne fais pas de bruit.
Michail dort à côté, dans sa chambre. Je suis venue le voir tout à l’heure, pour lui dire au revoir. Quant à Vassili… il a le sommeil léger, d’habitude, et ouvre un œil dès qu’il m’entend mettre le pied hors du lit, comme ses maudits chiens. En général, cela suffit à ce qu’il enroule son bras puissant autour de ma taille et me tire au lit à nouveau, contre lui. Parfois, cela le stimule pour refaire l’amour. J’adorais cette passion débridée, au début, le fait qu’il ne soit jamais rassasié de moi. Maintenant, ça me dégoûte. Après ce qu’il a fait à ces gens, à Elena…
Reste concentrée. Tu as mis le somnifère dans son verre. Il ne se réveillera pas.
Je l’espère. S’il me voit emmener Damian… il serait capable de me tuer.
Il faut que je tire Damian de ses griffes, que je le soustraie à son influence. Maintenant, il l’emmène chasser, à l’arbalète. Il lui apprend à tuer des animaux, à les éviscérer, à manger leur cœur et à boire leur sang. Il ne force pas Michail, que cela dégoûte, à participer à ces tueries, même s’il l’a emmené quelque fois, au début. Mais Damian y prend plaisir. Il aime être dans la forêt, traquer des proies innocentes, les mettre à mort. Et il admire terriblement son père. Il le voit comme un sauveur, qui a puni la « sorcière » qui lui voulait du mal.
Tu devrais voir comment papa a réglé leur compte à ceux qui ont commis l’erreur de le prendre de haut, s’est-il réjoui devant son frère, alors que son père venait de tancer l’un de ses hommes qui avait mal parlé à Damian. Papa sait se faire respecter. Je le sais, je l’ai vu.
Ce sourire narquois, qui le fait soudain paraître plus vieux que son âge, ce n’est pas mon fils. C’est le démon en lui. Un démon dont je dois me débarrasser, avant qu’il ne soit trop tard.
Damian s’habille de mauvaise grâce. Et lorsque je lui ordonne de mettre quelques habits dans sa valise, et ses devoirs, il se rebelle carrément.
— Mais pourquoi ? Pour aller où ? Et papa, et Michail ? Je veux pas partir, grogne-t-il.
— Arrête de discuter et fais ce que je te dis, soufflé-je. Je veux être à Athènes avant le lever du soleil !
— Mais le temps est pourri… tu veux vraiment sortir en mer en pleine nuit ? Tu l’as dit à papa ? M’étonnerait qu’il soit d’accord, bougonne-t-il en croisant les bras.
Je lui jette un regard agacé. Du haut de ses huit ans, il joue déjà à l’homme de la maison, qui remplace Vassili quand il n’est pas là ! Je déteste lorsque le père et le fils se lient contre moi, et ça arrive de plus en plus souvent. Vassili a inculqué dans la tête de son fils qu’il était un mâle comme lui, amené à décider, à tout gérer, et surtout, qu’il lui ressemblait.
— On va chez Yiayia[1], réponds-je à mon fils. Elle connait un moine qui… Ne me regarde pas comme ça, Damian. Mets tes chaussures. Allez.
Damian me suit sans grande conviction. Lorsqu’il fait mine de prendre mon sac en plus du sien, j’ai un pincement au cœur. Il y a encore quelques mois, un an, j’aurais trouvé ça mignon. Maintenant, ça me met les nerfs en pelote.
— Je suis encore plus forte que toi, lui rappelé-je un peu méchamment. Je peux porter mon sac ! Prends plutôt les clefs du hangar.
— Papa dit que je suis grand pour mon âge, réplique Damian, vexé. Et il dit que c’est le rôle de l’homme de porter les affaires des femmes.
— Je suis ta mère, pas « une femme », lui rappelé-je. Allez hop, dehors.
Damian soupire, et il prend les clés dans la boîte.
— Tu veux que je sorte le bateau de la baie ? Je sais le faire, tu sais, ajoute-t-il en gonflant la poitrine pour rattraper l’humiliation précédente. Papa m’a montré.
— Je veux surtout que tu te dépêches, sifflé-je. Le temps va devenir de pire en pire.
Sur le quai, je me rends compte avec inquiétude que la situation est en effet pire que tout à l’heure. Une pluie diluvienne fouette mon visage en rafale, portée par un vent déchainé. La mer est noire. Un instant, j’hésite.
Renonce. Tu amèneras Damian au père Radu plus tard. Ce n’est pas urgent.
Mais je repense à ce qui s’est passé hier soir. Aux dents de Vassili sur ma gorge, à la façon dont il me tirait les cheveux, à ses coups de reins brutaux. À son visage couvert de sang cette nuit-là… à l’air satisfait avec lequel il a montré à Damian comment découper un gros sanglier, la dernière fois.
Je dois le quitter. Et soustraire Damian à son influence. J’irais chercher Michail plus tard, c’est moins urgent. Il n’a pas besoin de l’exorciste, lui.
En apercevant la hauteur des vagues, Damian ne propose plus de sortir le bateau du port.
— Mets ton gilet de sauvetage, lui intimé-je sans vérifier qu’il m’obéisse.
Le vent hurle et je serre la barre si fort que mes jointures blanchissent. La baie est noire, mangée par des crêtes d’écume qui éclatent contre la coque. Je sens le sel me fouetter le visage, mes cheveux collés à mes joues trempées. Damian est derrière moi, agrippé au banc, ses yeux immenses fixés sur moi.
— Maman…
Je ne me retourne pas. Si je croise son regard, je vacille.
Je dois sortir de la baie. Maintenant. Avant qu’il ne nous rattrape.
— KATARINA !
Sa voix me parvient comme une imprécation. Forte, impérieuse.
Il est là.
Vassili. Sur le quai, à travers les rideaux de pluie, j’aperçois sa silhouette massive qui se découpe sous les lampadaires secoués par la tempête. Il court, hurle mon nom. Le vent emporte ses mots, mais je vois l’éclat rageur dans ses prunelles noires, ses dents pointues, ses bras qui s’agitent. Il est fou de rage. Derrière lui, petite silhouette indistincte aux yeux agrandis par la peur : Michail. Il nous a entendu partir, et il est allé réveiller son père…
Mon cœur de mère se serre douloureusement. Mais je n’ai pas le choix. Je dois fuir, avant tout.
C’est fini, Vassili. Tu ne me reverras plus.
Je pousse le moteur. La proue se cabre. La passe entre les rochers est étroite, traîtresse même par beau temps. Cette nuit, c’est la mâchoire ouverte d’un léviathan.
Je calcule mal. Une vague latérale nous projette trop près du flanc gauche. Le choc est brutal, un craquement qui me traverse le corps. La coque râpe, s’ouvre. Le bateau tremble comme une bête blessée.
Non. Non.
L’eau s’engouffre presque aussitôt. J’entends le cri de mon fils :
— Maman ! On prend l’eau ! Je crois qu’il y a un trou dans la coque !
Je le rejoins en deux pas, l’attrape et le colle contre moi. Le pont s’incline dangereusement.
— Reste calme, Damian, soufflé-je en constatant qu’il n’a pas mis sa veste. On va s’en sortir.
— Papa va venir nous chercher, dis ? demande-t-il, posant ses yeux inquiets sur les miens.
Je me retourne et suis la direction de son regard. Je vois Vassili sur le quai, plus proche maintenant, les mains en porte-voix, son timbre grave brisé par une terreur que je ne lui ai jamais entendue.
La panique me submerge, totale, irrationnelle. Une idée folle me traverse : il va me reprendre. Il va nousreprendre. Je dois empêcher ça. Je dois empêcher qu’on me traîne en arrière, qu’il me ramène dans cet enfer.
Je saisis la chaîne d’un des molosses de Vassili, oubliée près du mât. Mes doigts tremblent tellement que j’ai du mal à passer le métal autour de ma cheville. Je m’attache au mât comme Ulysse lorsqu’il a voulu résister au chant des sirènes.
Il ne pourra plus jamais user de son charme hypnotique, de sa voix contre moi.
Je ne pense plus. Je ne vois plus que la pluie et l’eau qui monte.
Le bateau chavire.
Et le monde bascule.
L’eau est glaciale, compacte. Elle me coupe le souffle, m’arrache un cri qui se dissout en bulles. Je tente de me redresser, de battre des jambes, mais la chaîne se tend. Elle me tire. Le poids du bateau retourné m’entraîne vers le fond.
Damian s’accroche à moi, ses bras autour de mon cou. Il tousse, boit la mer.
— Maman ! hurle-t-il, paniqué. Je me noie !
Mon fils… mon petit garçon…
Je veux le porter, le pousser vers la surface, mais ma jambe est prisonnière. Je sens la traction inexorable, la brûlure dans mes poumons. Je comprends, trop tard, que je vais mourir ici. Et que mon fils va perdre la vie à cause de moi.
— Maman ! Je veux pas mourir ! J’ai peur !
À travers l’eau trouble, j’aperçois une forme qui fend les vagues. Vassili. Il s’est jeté à l’eau. Il nage vers nous dans un crawl furieux, désespéré, ses bras labourant la mer comme s’il pouvait la soumettre. Pauvre Vassili… c’est un excellent nageur, mais la mer est plus forte que lui.
Mais il lutte contre Poséidon avec sa combattivité animale, presque surnaturelle, et parvient à nous atteindre. Ses mains agrippent Damian. Mon fils me serre plus fort, il ne veut pas me lâcher. Je sens ses doigts glisser. Vassili me l’arrache des bras, impitoyable. Je voudrais résister, mais je n’ai plus de force.
Je lève les yeux vers mon mari une dernière fois. Sous la pluie et le sel, je vois la panique dans ses prunelles. Une tristesse indicible. Une peur atroce, nue. La vulnérabilité totale de cet homme sans mère ni identité… enfin.
Jamais, en presque dix ans de mariage, je ne l’ai vu ainsi.
Il n’est plus le géant cruel, autoritaire et invincible qui me terrifie. Ce n’est plus qu’un père qui va perdre son enfant, un époux qui voit sa femme mourir sous ses yeux.
Il emporte Damian vers la surface, vers la lumière. Vers la vie.
La chaîne me tire encore. La lumière se dissout au-dessus de moi. L’eau m’envahit, lourde, silencieuse. Mes poumons brûlent, puis s’éteignent.
Je suis soulagée qu’il l’ait sauvé.
Michail. Damian. Vassili. Je regrette tellement.
Mes dernières pensées avant les ténèbres de l’oubli.
[1] Grand-mère, en grec.

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